En 1585, Henri III ordonne de raser le château d’Angers pour qu’aucun des deux camps de la guerre de Religion ne puisse s’en servir contre lui. Les tours sont décoiffées, le couronnement abattu, puis les travaux sont suspendus à six reprises et finalement abandonnés. La grue de démolition, elle, restera en place jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.
C’est à cette lenteur que l’on doit l’une des plus belles fortifications du XIIIe siècle : une enceinte de plus de huit cents mètres ponctuée de dix-sept tours rondes, sur un promontoire de schiste ardoisier qui domine la Maine.
Douze ans de chantier pour un avant-poste
La forteresse naît d’une révolte. Après l’assassinat d’Arthur de Bretagne en 1203, l’Anjou et le Maine sont réunis au domaine royal par Philippe Auguste, et pendant la régence de Louis IX, entre 1228 et 1238, Blanche de Castille tient tête à la révolte des grands vassaux. Elle fortifie Angers pour en faire un avant-poste du royaume.
Le coût social de l’opération est documenté. Les chanoines de Saint-Laud et une partie des habitants de la ville sont expulsés afin d’ériger une forteresse étendue sur 2,5 hectares, et près d’un quart de l’ancien quartier canonial est détruit pour permettre l’agrandissement. Le trésor royal verse plus de 5 000 livres, et un impôt est levé sur les bourgeois d’Angers.
La construction prend une douzaine d’années, de 1230 à 1242, et cette dernière date marque l’acte de naissance de la forteresse telle qu’on la perçoit aujourd’hui. Les dix-sept tours rondes à archères sont bâties en appareil alternant le schiste et des assises de tuffeau, larges d’environ dix-huit mètres, dont deux porteries à deux tours. Les remparts closent une surface de 25 000 mètres carrés.
Un seul côté reste ouvert, et c’est un choix d’ingénieur. Le flanc nord, abrupt, face à la Maine, ne fut jamais fortifié : la raideur du plateau suffisait, d’autant qu’elle avait été accentuée par l’extraction du schiste ardoisier à la période médiévale. Une dix-huitième tour, la tour Guillon, se trouvait hors de l’enceinte, vers la rivière, et servait à l’approvisionnement ; elle a été démolie en 1832.
La démolition est lente : les travaux sont suspendus à six reprises, puis finalement abandonnés à la fin des luttes.
Six mille ans d’occupation
Le site était habité bien avant les comtes. En 1997, un cairn a été mis au jour à l’ouest de la cour, sous les vestiges de l’ancien château comtal : construit aux alentours de 4500 avant notre ère, large d’environ dix-sept mètres, il comptait quatre ou cinq chambres funéraires et était entièrement bâti en dalles de schiste, dont le façonnage laisse percevoir la maîtrise de l’exploitation ardoisière dès le Néolithique. Les dolmens du Saumurois, comme celui de Bagneux, relèvent de la même tradition régionale.
Les fouilles préventives menées entre 1992 et 2003 ont relancé une autre hypothèse, longtemps rejetée faute d’indices : celle d’un oppidum gaulois de la tribu des Andécaves. Elles ont démontré une occupation de La Tène finale, vers 80 à 70 avant notre ère, jusqu’à la période augustéenne, et mis au jour les vestiges d’un rempart à poutrages horizontaux.
Vers la fin du Ier siècle, les Romains aménagent le site en une vaste plate-forme de 3 600 mètres carrés ceinte de murs à contreforts, surplombant la Maine, avec un temple. À la fin du IIIe siècle, l’insécurité croissante pousse les habitants à entourer la cité d’une enceinte haute de dix à douze mètres, dont une partie traversait l’actuel château d’ouest en est.
Puis vient le palais comtal. En 851, l’évêque d’Angers autorise le comte d’Anjou à s’installer près de l’enceinte, pour surveiller la Maine à une époque de raids normands. Ce palais ne subira jamais de siège et sera très peu fortifié : il est mentionné comme une aula, une grande salle, et non comme un castrum. La grande salle passe de 300 à 500 mètres carrés au XIe siècle, et en 1165 Aliénor d’Aquitaine y accouche de sa fille Jeanne.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| vers 4500 av. J.-C. | cairn à quatre ou cinq chambres | mis au jour sous la cour en 1997 |
| 851 | installation du comte d’Anjou | le palais comtal, une aula peu fortifiée |
| 1230-1242 | construction de la forteresse | 800 m de remparts, 17 tours, 2,5 hectares |
| 1405-1413 | chapelle de Yolande d’Aragon | gothique angevin, 22,85 m sur 11,90 m |
| 1585 | ordre de destruction d’Henri III | tours décoiffées, chantier abandonné |
| 30 juillet 1954 | inauguration de la galerie | pour accueillir la tenture de l’Apocalypse |
| 1970-1979 | démolition du quai Ligny | la vue sur les murailles est dégagée |
Une façade vitrée au XVe siècle
Les ducs d’Anjou transforment la forteresse en résidence seigneuriale, et deux bâtiments racontent ce changement. La chapelle, construite à la demande de Yolande d’Aragon entre 1405 et 1413, mesure 22,85 mètres sur 11,90 pour 14,90 mètres sous voûtes : large et peu élevée, elle témoigne du gothique angevin. La clef de sa troisième voûte représente une croix à double traverse, symbole de la Vraie Croix d’Anjou, reliquaire exposé dans la chapelle entre 1412 et 1456.
La galerie du roi René, bâtie entre 1435 et 1453, est plus surprenante encore. Les architectes du duc, Jean Gendrot et André Robin, y réalisent une façade largement vitrée, inhabituelle au XVe siècle : sur quinze mètres de longueur, huit mètres trente sont ouverts en onze fenêtres vitrées, pour une largeur de trois mètres vingt. C’est la même logique de percement que l’on retrouvera à Chenonceau.
Après 1585, le château change plusieurs fois d’usage : prison, puis garnison, puis dépôt de munitions pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1595, de nouvelles terrasses d’artillerie sont aménagées et certaines meurtrières changées en canonnières.
La renaissance patrimoniale date de l’après-guerre. En 1945 commence la reconstruction de la chapelle sous la direction de l’architecte Bernard Vitry, les constructions militaires légères sont démontées, les jardins plantés en 1948 et le château ouvert au public. En 1952, la décision est prise de construire un bâtiment pour la tenture de l’Apocalypse, inauguré le 30 juillet 1954.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la logique du site est une affaire de dénivelé. Le château occupe le flanc ouest de la colline de la Cité, le point le plus haut d’Angers à 47 mètres ; son altitude oscille entre 35 et 45 mètres, et il domine la Maine qui coule vers 20 mètres. La forteresse n’a pas été posée sur une hauteur, elle a été taillée dans une arête de schiste.
La vue aérienne montre aussi une pièce rapportée. La galerie de l’Apocalypse, construite en 1953-1954, est haute de neuf mètres mais légèrement enterrée, afin de ne pas dépasser la hauteur des remparts ; elle s’inscrit en équerre sur le tracé des anciens bâtiments qui fermaient la cour seigneuriale, et ses façades sont entièrement recouvertes de moellons de schiste apparent pour s’harmoniser avec l’existant. À l’intérieur, elle épouse le renflement des tours.
Elle rend enfin visible une décision d’urbanisme. Entre 1970 et 1979, le quai Ligny a été progressivement rasé par la ville pour aménager des voies rapides sur la rive gauche de la Maine, ce qui a dégagé la vue sur les murailles. Quant à la tenture elle-même, sa conservation reste un combat : ses couleurs ont été dégradées par le soleil entrant par les larges baies, d’où des rideaux installés en 1975, des barres d’accrochage en 1980 pour éviter le contact avec le mur, et un fond passé du rouge au beige en 1982 puis au bleu sombre en 1996.
À voir autour
- La cité de Carcassonne : 52 tours et une restauration qui fait débat
- Le dolmen de Bagneux : le mégalithisme du Saumurois
- Chenonceau : une galerie qui franchissait la ligne de démarcation
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice du château d’Angers, Wikipédia en français.
