Sa galerie enjambait la ligne de démarcation : ce que Chenonceau a vécu entre 1940 et 1942

Vue aérienne du château de Chenonceau et de sa galerie au-dessus du Cher
Le château de Chenonceau et sa galerie sur le Cher, en Indre-et-Loire. Photo : Carsten Steger, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Entre 1940 et 1942, un château de la Loire s’est retrouvé coupé en deux par une frontière. Chenonceau enjambe le Cher, et la ligne de démarcation suivait la rivière : une rive en zone occupée, l’autre en zone libre. La galerie du premier étage, celle que Catherine de Médicis avait fait bâtir sur le pont de Diane de Poitiers, a servi à la Résistance pour faire passer de nombreuses personnes.

Le château se trouve en Touraine, sur la commune de Chenonceaux, en Indre-et-Loire. Avec sa galerie à deux étages qui domine le Cher, il est l’un des fleurons de l’architecture du Val de Loire, où les emprunts à l’Italie et les caractéristiques françaises sont également perceptibles.

Un péage sur la rivière, avant le château

Le premier château de Chenonceau remonte au XIIIe siècle, de même qu’un moulin fortifié daté de 1230, à une époque où la seigneurie est aux mains de la famille Marques. Le pont n’existe pas encore, et la fonction stratégique du lieu n’est donc pas de contrôler le passage d’une rive à l’autre : elle est de gérer le trafic fluvial sur le Cher, entre la Sologne et le Berry.

De ce château féodal ne subsiste aujourd’hui que la tour sud-ouest, connue sous le nom de tour des Marques. Derrière le château, sur les rives du Cher, un moulin avait été bâti sur deux piles de pierre. C’est ce dispositif qui servira d’appui au château de la Renaissance.

La famille Marques perd le domaine par mauvaise gestion. L’un des successeurs de Jean II, Pierre Marques, avait épousé Martine Bérart, fille d’un trésorier de France et maître d’hôtel de Louis XI, mais les difficultés financières conduisent à la saisie du fief le 3 juin 1496. Thomas Bohier, bourgeois de Tours récemment anobli, s’en porte acquéreur.

Cinq femmes, un château

La suite explique le surnom du lieu, le château des Dames. Il est édifié par Katherine Briçonnet, épouse de Thomas Bohier, de 1513 à 1521, sur les bords du Cher.

Il est ensuite enrichi par Diane de Poitiers, qui le reçoit en cadeau d’Henri II, et qui fait construire de 1556 à 1559 un pont dans le prolongement du château, rejoignant l’autre rive de la rivière. C’est Catherine de Médicis qui franchit l’étape décisive, en faisant élever deux galeries superposées au-dessus de ce pont : le château cesse alors d’être au bord de l’eau pour se poser dessus.

Le lieu devient ensuite un lieu de recueillement avec Louise de Lorraine, la reine blanche, puis il est sauvegardé par Louise Dupin pendant la Révolution française, et enfin métamorphosé par Madame Pelouze au XIXe siècle. Six noms de femmes pour un seul édifice, ce qui est rare dans l’histoire des châteaux de la Loire.

La galerie du premier étage a été utilisée par la Résistance pour faire passer de nombreuses personnes en zone libre.

850 000 francs et 136 hectares

Le XIXe siècle est celui des grandes fortunes. Le domaine, devenu trop dispendieux pour la famille de Villeneuve, est mis en vente en avril 1864. Le château, les trois parcs, un moulin, des dépendances et 136 hectares de terres sont cédés pour 850 000 francs à Marguerite Wilson, épouse du médecin Eugène Pelouze, dont elle se séparera en 1869.

Avant elle, la notoriété du lieu attirait déjà les visiteurs de marque. Le 12 août 1839, le duc Ferdinand-Philippe et la duchesse d’Orléans y sont accueillis, et le couple royal fait don, en témoignage de gratitude, d’un vitrail et d’un portrait de la reine Louise de Lorraine. En 1840, Dorothée de Courlande, duchesse de Dino et nièce de Talleyrand, s’y arrête également.

Depuis 1913, le domaine privé appartient à la famille Menier, celle du chocolat, qui l’ouvre à la visite. Le château est classé au titre des monuments historiques depuis son inscription sur la liste de 1840, et le parc par arrêté du 7 novembre 1962. L’édifice et son environnement font partie du Val de Loire inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

DateÉtapeCe qu’elle a laissé
1230moulin fortifié de la famille Marquesla tour des Marques, seul vestige médiéval
3 juin 1496saisie du fiefThomas Bohier rachète le domaine
1513 à 1521construction par Katherine Briçonnetle corps de logis sur les piles du moulin
1556 à 1559pont de Diane de Poitiersle château rejoint l’autre rive
sous Catherine de Médicisdeux galeries superposéesla façade la plus reconnaissable du Val de Loire
1940 à 1942ligne de démarcation sur le Cherune galerie devenue passage clandestin
Quatre siècles de chantiers, et une frontière traversant le bâtiment.

Hôpital militaire en 1914

Le château a été mobilisé deux fois. Pendant la Première Guerre mondiale, Gaston Menier y installe dès le 2 août 1914 un hôpital militaire, comme le firent d’autres châtelains, du duc de La Rochefoucauld-Doudeauville à Bonnétable à Marie-Isabelle d’Orléans au château de Randan.

La Seconde Guerre mondiale est plus brutale. Le château est réquisitionné dès 1939 par la direction de l’Infanterie du ministère de la Guerre, qui fuit Paris. Le 7 mai 1940, une crue historique du Cher dévaste le jardin de Diane. Aux ravages de la nature s’ajoutent ceux de la guerre : le 20 juin 1940, les Allemands se positionnent au nord de la vallée du Cher, installent une batterie d’artillerie de 105 mm et tirent sur le parc de Chisseau. Un obus traverse la toiture des galeries, un autre éclate sur l’escalier extérieur.

Les Allemands traversent ensuite la rivière, occupent Chenonceau pendant plusieurs mois et décident de son évacuation. L’accès à la propriété est interdit, sauf au régisseur, et pour une raison très particulière : entre 1940 et 1942, l’édifice chevauche la ligne de démarcation, avec un côté en zone occupée et l’autre en zone libre. C’est le cas en particulier de la galerie du premier étage, que la Résistance utilise pour faire passer de nombreuses personnes.

Un épisode reste incertain. Selon l’historien tourangeau Éric Alary, citant des témoins locaux, le ministre de l’Air du Troisième Reich, Hermann Göring, serait venu à Chenonceau au début de 1941, peut-être pour repérer des œuvres d’art. Le conditionnel s’impose, faute de document.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’anomalie saute aux yeux : le bâtiment ne longe pas la rivière, il la traverse. On distingue le corps de logis posé sur les piles de l’ancien moulin, la tour des Marques restée à l’écart, puis la galerie qui prolonge l’ensemble jusqu’à la rive opposée, sur cinq arches.

La vue aérienne explique aussi la géographie militaire de 1940. La ligne de démarcation suivait le Cher, et un bâtiment qui enjambe le Cher devient mécaniquement un point de passage. Ce qui était une fantaisie de la Renaissance, prolonger un château au-dessus de l’eau, est devenu quatre siècles plus tard un couloir entre deux France.

Le reste du domaine se lit tout aussi bien : les deux jardins symétriques, celui de Diane de Poitiers au nord-est et celui de Catherine de Médicis à l’ouest, et les parcs qui les entourent. C’est ce jardin de Diane que la crue du 7 mai 1940 avait ravagé, un rappel que la rivière qui fait la beauté du lieu en est aussi la menace, comme Chambord l’a éprouvé avec la Sologne marécageuse.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice du château de Chenonceau, Wikipédia en français ; travaux d’Éric Alary sur la ligne de démarcation.

Questions fréquentes

Pourquoi l'appelle-t-on le château des Dames ?

Parce qu'il a été construit, aménagé et transformé par des femmes : Katherine Briçonnet l'édifie, Diane de Poitiers l'enrichit, Catherine de Médicis l'agrandit, Louise de Lorraine en fait un lieu de recueillement, Louise Dupin le sauve à la Révolution et Madame Pelouze le métamorphose.

Comment le château enjambe-t-il la rivière ?

Par étapes. Diane de Poitiers, qui l'a reçu en cadeau d'Henri II, fait construire de 1556 à 1559 un pont dans le prolongement du château jusqu'à l'autre rive. Catherine de Médicis fait ensuite élever deux galeries superposées au-dessus de ce pont.

Que s'est-il passé pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Le château est réquisitionné en 1939, une crue historique du Cher dévaste le jardin de Diane le 7 mai 1940, puis les Allemands installent une batterie de 105 mm, occupent les lieux plusieurs mois et en ordonnent l'évacuation. L'édifice chevauche la ligne de démarcation de 1940 à 1942.

Qui possède le château aujourd'hui ?

La famille Menier, depuis 1913. Le domaine privé est ouvert à la visite. Le château est classé au titre des monuments historiques depuis la liste de 1840, et le parc par arrêté du 7 novembre 1962.

Que reste-t-il du château médiéval ?

La tour sud-ouest, dite tour des Marques, seul vestige du château féodal. Le premier château remonte au XIIIe siècle, avec un moulin fortifié daté de 1230.
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