Quatre canons de 150 mm face au Débarquement : ce qu’il reste de la batterie de Longues-sur-Mer

Une casemate de la batterie de Longues-sur-Mer, dans le Calvados
La batterie de Longues-sur-Mer (Calvados). Photo : Duch.seb, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Sur un plateau sans arbres, au sommet d’une falaise de 65 mètres et à 450 mètres du rivage, quatre casemates de béton abritent encore leurs canons. La batterie de Longues-sur-Mer, dans le Calvados, est la seule du secteur du Débarquement à avoir conservé ses pièces d’artillerie.

Dans la nomenclature allemande, elle porte le nom de code Wn 48, pour Widerstandsnest, « nid de résistance ». Elle fait partie du mur de l’Atlantique, l’ensemble de fortifications côtières bâti sous la direction de l’Organisation Todt à partir de l’occupation de la Normandie, en juin 1940.

Un chantier commencé trop tard

La batterie proprement dite est pensée à partir de novembre 1943, même si le secteur était déjà fortifié : l’une des casemates porte la date de décembre 1942. Début janvier 1944, l’Organisation Todt confie les travaux à l’entreprise allemande Wiener und Trachte. Le manque d’outils et de matériaux ralentit le chantier, et trois routes doivent être tracées à travers champs pour faire passer les engins.

Le résultat reste impressionnant. Chaque casemate abrite une pièce de marine de 150 mm sur affût à pivot central, protégée par des murs et un plafond de béton armé de deux mètres d’épaisseur. Un poste de direction de tir, bâti en avant sur la falaise, permet de régler le tir sur les navires.

  • Quatre canons de 150 mm de longue portée, orientés vers la Manche.
  • Deux mètres de béton armé au-dessus de chaque pièce.
  • Un poste de direction de tir de type Regelbau M262, dit Anton, relié aux casemates par un câblage souterrain.
  • 184 soldats, sous les ordres de l’Oberleutnant Kurt Weil.
  • Une position à 450 mètres du rivage, entre les futures plages d’Omaha Beach et de Gold Beach.

Trois ans pour passer de deux mitrailleuses à une batterie de marine

Le site n’est pas né fortifié. À partir de mai 1941, la 323e division d’infanterie de la Wehrmacht tient à Longues-sur-Mer un point d’appui très modeste, codé Wn 22, armé de deux mitrailleuses Maschinengewehr 34. En mai 1942, la 716e division prend le relais et ajoute un mortier de 5 cm et un projecteur portatif pour surveiller les falaises de nuit.

À l’automne suivant, la décision est prise de bétonner la position. Les quatre casemates de tir ne sont achevées qu’entre la mi-avril et la fin avril 1944, et elles ne sont alors pas totalement opérationnelles. Autour, la défense rapprochée s’organise avec des tobrouks, des abris pour les hommes et le matériel, plusieurs ceintures de barbelés, des tranchées de liaison, et trois emplacements de Flak de 20 mm contre les avions.

Le poste de direction de tir, lui, devait recevoir le système de conduite le plus moderne de toute la côte normande : électrique, il fournissait automatiquement leurs coordonnées aux canons, avec un équipage de six hommes pour coordonner les informations. C’est précisément ce dispositif que les bombardements vont mettre hors service.

La nuit du 5 au 6 juin 1944

Les Alliés connaissent la position. Dans la nuit du 5 au 6 juin, près de 1 200 bombardiers lourds de la Royal Air Force déversent 6 000 tonnes d’explosifs sur les dix batteries jugées les plus gênantes du secteur. Au lever du jour, 1 400 bombardiers légers et moyens de l’US Air Force prennent le relais.

Les raids n’anéantissent pas la batterie, mais ils détruisent une partie du réseau de tranchées et le câblage électrique souterrain qui reliait le poste de tir aux casemates. La position perd donc ce qui faisait sa force : la conduite de tir coordonnée.

Les raids n’anéantissent pas la batterie, mais ils détruisent une partie du réseau de tranchées et le câblage électrique souterrain qui reliait le poste de tir aux casemates.

À 5 h 37, vingt minutes avant le lever du soleil, le croiseur français Georges Leygues ouvre le feu le premier avec ses canons de 152 mm. Le croiseur britannique HMS Ajax, en route vers Gold Beach, reçoit à son tour la mission de neutraliser la position.

Une batterie qui riposte, puis se rend

Les servants mettent à profit l’accalmie de la matinée pour réparer ce qui peut l’être. Quand le débarquement commence à Omaha Beach, les Allemands rouvrent le feu, visant les troupes qui débarquent, puis les navires. Vers 9 heures, un dernier bombardement s’abat sur la position.

En fin de matinée, le second bataillon du Devonshire Regiment, appartenant à la 50e Northumbrian Division et débarqué la veille à Gold Beach, entame l’attaque à pied. La batterie est prise le 7 juin, au lendemain du Jour J.

RepèreValeurCe que ça change sur le terrain
Altitude de la position65 mla vue porte sur toute la baie de Seine, d’où le choix du site
Distance au rivage450 mla batterie tire par-dessus la falaise, sans être visible de la plage
Épaisseur du béton2 mseuls des coups au but pouvaient détruire une casemate
Bombes larguées dans la nuit6 000 tonnes sur dix batteriesle but n’était pas de détruire mais d’aveugler
Garnison184 hommesune position autonome, avec logements et défense rapprochée
Prise du site7 juin 1944la batterie a tenu un jour de plus que la plage qu’elle défendait
Une position conçue pour durer, neutralisée en trente-six heures.

Ce que la vue d’ensemble montre

Du ciel, l’organisation saute aux yeux : les quatre casemates sont alignées en retrait de la falaise, régulièrement espacées, et le poste de direction de tir se tient seul, à l’avant, au bord du vide. Un château d’eau avait d’ailleurs été construit pour alimenter le chantier, tant la position devait vivre en autonomie. Ce dessin dit la doctrine allemande : les pièces sont protégées et dispersées, l’observation est avancée et exposée.

Le site est aujourd’hui aménagé et figure parmi les étapes les plus fréquentées des visites du Débarquement. Il est classé au titre des monuments historiques et reste en bon état de conservation. Le poste de direction de tir a même servi de décor, au début des années 1960, à une scène du film Le Jour le plus long.

Les fortifications de ce type se lisent toujours à la même échelle : celle du paysage. C’est aussi vrai pour l’ouvrage du Hackenberg, conçu quelques années plus tôt de l’autre côté de la France, et pour Neuf-Brisach, trois siècles avant.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notice de la batterie de Longues-sur-Mer, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.

Questions fréquentes

Que signifie Wn 48 ?

Wn est l'abréviation de Widerstandsnest, « nid de résistance », et le nombre désigne le secteur. Les positions sont numérotées d'est en ouest et du nord au sud.

Quelle était la garnison ?

184 soldats, sous les ordres de l'Oberleutnant Kurt Weil, assisté du Leutnant Herbert.

La batterie a-t-elle tiré le 6 juin ?

Oui. Malgré les bombardements, les servants ont remis des pièces en état dans la matinée et ont ouvert le feu, notamment en direction des navires alliés.

Quand a-t-elle été prise ?

Le 7 juin 1944, par le second bataillon du Devonshire Regiment, appartenant à la 50e Northumbrian Division, qui avait débarqué la veille à Gold Beach.

Pourquoi ce site est-il particulier ?

Parce que ses quatre canons sont toujours en place, ce qui en fait un cas rare sur le littoral normand. Le site est classé au titre des monuments historiques.
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