Mis à jour le 2 octobre 2026 : Attaques aériennes préparatoires et visite de Rommel avant le Jour J.
Sur un plateau sans arbres, au sommet d’une falaise de 65 mètres et à 450 mètres du rivage, trois casemates de béton sur quatre abritent encore leur canon. La batterie de Longues-sur-Mer, dans le Calvados, est la seule du secteur du Débarquement à avoir conservé ses pièces d’artillerie.
Dans la nomenclature allemande, elle porte le nom de code Wn 48, pour Widerstandsnest, « nid de résistance ». Elle fait partie du mur de l’Atlantique, l’ensemble de fortifications côtières bâti sous la direction de l’Organisation Todt, déployé du printemps 1942 au printemps 1944 après la directive de guerre n° 40 d’Hitler du 23 mars 1942.
Un chantier commencé trop tard
La batterie proprement dite est pensée à partir de novembre 1943, même si le secteur était déjà fortifié : l’une des casemates porte la date de décembre 1942. Début janvier 1944, l’Organisation Todt confie les travaux à l’entreprise allemande Wiener und Trachte. Le manque d’outils et de matériaux ralentit le chantier, et trois routes doivent être tracées à travers champs pour faire passer les engins.
Le résultat reste impressionnant. Chaque casemate abrite une pièce de marine de 150 mm sur affût à pivot central, protégée par des murs et un plafond de béton armé de deux mètres d’épaisseur. Un poste de direction de tir, bâti en avant sur la falaise, permet de régler le tir sur les navires.
- Quatre canons de 150 mm de longue portée, orientés vers la Manche.
- Deux mètres de béton armé au-dessus de chaque pièce.
- Un poste de direction de tir de type Regelbau M262, dit Anton, relié aux casemates par un câblage souterrain.
- 184 soldats, sous les ordres de l’Oberleutnant Kurt Weil.
- Une position à 450 mètres du rivage, entre les futures plages d’Omaha Beach et de Gold Beach.
Trois ans pour passer de deux mitrailleuses à une batterie de marine
Le site n’est pas né fortifié. À partir de mai 1941, la 323e division d’infanterie de la Wehrmacht tient à Longues-sur-Mer un point d’appui très modeste, codé Wn 22, armé de deux mitrailleuses Maschinengewehr 34. En mai 1942, la 716e division prend le relais et ajoute un mortier de 5 cm et un projecteur portatif pour surveiller les falaises de nuit.
À l’automne suivant, la décision est prise de bétonner la position. Les quatre casemates de tir ne sont achevées qu’entre la mi-avril et la fin avril 1944, et elles ne sont alors pas totalement opérationnelles. Autour, la défense rapprochée s’organise avec des tobrouks, des abris pour les hommes et le matériel, plusieurs ceintures de barbelés, des tranchées de liaison, et trois emplacements de Flak de 20 mm contre les avions.
Le poste de direction de tir, lui, devait recevoir le système de conduite le plus moderne de toute la côte normande : électrique, il fournissait automatiquement leurs coordonnées aux canons, avec un équipage de six hommes pour coordonner les informations. C’est précisément ce dispositif que les bombardements vont mettre hors service.
La nuit du 5 au 6 juin 1944
Les Alliés connaissent la position. Dans la nuit du 5 au 6 juin, près de 1 200 bombardiers lourds de la Royal Air Force déversent 6 000 tonnes d’explosifs sur les dix batteries jugées les plus gênantes du secteur. Au lever du jour, 1 400 bombardiers légers et moyens de l’US Air Force prennent le relais.
Les raids n’anéantissent pas la batterie, mais ils détruisent une partie du réseau de tranchées et le câblage électrique souterrain qui reliait le poste de tir aux casemates. La position perd donc ce qui faisait sa force : la conduite de tir coordonnée.
Les raids n’anéantissent pas la batterie, mais ils détruisent une partie du réseau de tranchées et le câblage électrique souterrain qui reliait le poste de tir aux casemates.
À 5 h 37, vingt minutes avant le lever du soleil, le croiseur français Georges Leygues ouvre le feu le premier avec ses canons de 152 mm. Le croiseur britannique HMS Ajax, en route vers Gold Beach, reçoit à son tour la mission de neutraliser la position.
Une batterie qui riposte, puis se rend
Les servants mettent à profit l’accalmie de la matinée pour réparer ce qui peut l’être. Quand le débarquement commence à Omaha Beach, les Allemands rouvrent le feu, visant les troupes qui débarquent, puis les navires. Vers 9 heures, un dernier bombardement s’abat sur la position.
En fin de matinée, le second bataillon du Devonshire Regiment, appartenant à la 50e Northumbrian Division et débarqué la veille à Gold Beach, entame l’attaque à pied. La batterie est prise le 7 juin, au lendemain du Jour J.
| Repère | Valeur | Ce que ça change sur le terrain |
|---|---|---|
| Altitude de la position | 65 m | la vue porte sur toute la baie de Seine, d’où le choix du site |
| Distance au rivage | 450 m | la batterie tire par-dessus la falaise, sans être visible de la plage |
| Épaisseur du béton | 2 m | seuls des coups au but pouvaient détruire une casemate |
| Bombes larguées dans la nuit | 6 000 tonnes sur dix batteries | le but n’était pas de détruire mais d’aveugler |
| Garnison | 184 hommes | une position autonome, avec logements et défense rapprochée |
| Prise du site | 7 juin 1944 | la batterie a tenu un jour de plus que la plage qu’elle défendait |
Ce que la vue d’ensemble montre
Du ciel, l’organisation saute aux yeux : les quatre casemates sont alignées en retrait de la falaise, régulièrement espacées, et le poste de direction de tir se tient seul, à l’avant, au bord du vide. Un château d’eau avait d’ailleurs été construit pour alimenter le chantier, tant la position devait vivre en autonomie. Ce dessin dit la doctrine allemande : les pièces sont protégées et dispersées, l’observation est avancée et exposée.
Le site est aujourd’hui aménagé et reçoit environ 500 000 visiteurs par an. Il est classé au titre des monuments historiques par arrêté du 25 octobre 2001 et reste en bon état de conservation, à l’exception du poste de direction de tir, fermé au public depuis avril 2025 en raison de l’érosion de la falaise. Le poste de direction de tir a même servi de décor, au début des années 1960, à une scène du film Le Jour le plus long.
Les fortifications de ce type se lisent toujours à la même échelle : celle du paysage. C’est aussi vrai pour l’ouvrage du Hackenberg, conçu quelques années plus tôt de l’autre côté de la France, et pour Neuf-Brisach, trois siècles avant.
Des semaines de raids avant le débarquement
La batterie n’a pas attendu la nuit du 5 au 6 juin pour subir le feu allié. Dès le 2 mars 1944, une reconnaissance aérienne britannique repère un chantier au nord du village de Longues-sur-Mer ; les clichés pris le 10 avril puis le 22 mai permettent d’identifier clairement une batterie d’artillerie en construction.
Une première attaque mineure, menée par une douzaine de bombes larguées par des chasseurs-bombardiers, a lieu le 29 avril 1944 sans faire de dégâts. Le 21 mai, des échanges de tirs plus vifs opposent la défense antiaérienne de la position à des chasseurs américains Republic P-47 Thunderbolt revenant d’une mission sur la gare de Bayeux : l’un des appareils est abattu, et son pilote, le lieutenant-colonel Donald K. Bennett, est retrouvé mort après avoir tenté de s’échapper en canot pneumatique.
Le 27 mai, un raid planifié réunit 42 bombardiers B-25 Mitchell britanniques, qui larguent un peu plus de 76 tonnes de bombes sur la position. La casemate numéro deux est touchée directement, son toit percé et l’un de ses angles soufflé, tandis qu’une casemate à munitions et un bâtiment de caserne sont détruits, faisant deux morts. Un second raid suit le 2 juin, mené par 36 bombardiers américains B-26 Marauder larguant plus de 65 tonnes de charges.
Entre ces attaques, la position reçoit une visite de marque : le 9 mai 1944, dans l’après-midi, elle est inspectée par le maréchal chargé des défenses occidentales, accompagné de deux généraux allemands.
Un autre fait, longtemps resté discret, touche directement la qualité des ouvrages : parmi les artisans locaux employés par l’Organisation Todt se trouvaient des résistants français, qui renseignaient les Alliés sur la disposition et les capacités de la batterie tout en sabotant le béton de l’une des casemates, la rendant plus vulnérable aux coups d’obus.
À voir autour
- Le Hackenberg : la fortification française que celle-ci a rendue obsolète
- Fleury-devant-Douaumont : ce que la guerre précédente a laissé du sol
- Neuf-Brisach : fortifier une frontière, méthode Vauban
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice de la batterie de Longues-sur-Mer, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.

