Pendant près de deux cent trente ans, de 1647 à 1874, le plus haut édifice du monde ne se trouvait ni à Rome, ni à Londres, ni au Caire, mais dans la plaine d’Alsace. La flèche de la cathédrale de Strasbourg culmine à 142 mètres, et elle date de 1439.
Elle se voit de très loin, depuis les Vosges comme depuis la Forêt-Noire. Victor Hugo y voyait un « prodige du gigantesque et du délicat », et Goethe, qui y a connu ses premières amours, l’a célébrée. Sa silhouette a une particularité : une seule tour, là où le plan en prévoyait deux.
Quatre siècles de chantier, et une tempête
L’histoire commence en 1015, quand une cathédrale est fondée sur les vestiges d’un édifice antérieur. Le jour de Noël 1074, une partie s’effondre pendant une tempête. Les textes ne disent pas laquelle, mais la crypte et probablement l’abside sont reconstruites à la fin du XIe siècle.
À partir de 1220, la ville impériale libre de Strasbourg, riche république marchande et financière, reprend le chantier dans le style gothique. L’édifice est pratiquement achevé en 1365, date à laquelle les deux tours de façade atteignent la hauteur de la plate-forme. C’est là que le projet bifurque.
- Vers 1330, Johannes, fils d’Erwin de Steinbach, assemble la grande rose occidentale et la galerie qui la surplombe.
- 1365 : les deux tours atteignent la plate-forme.
- 1388 : l’espace entre les deux tours est comblé, ce qui crée le beffroi actuel, conçu par Michel de Fribourg et Claus de Lohr.
- 1439 : la flèche est ajoutée sur la tour nord, et la cathédrale prend sa hauteur définitive.
- 1542 à 1547 : Bernard Nonnenmacher construit une voûte en arêtes curvilignes qui remplace une voûte en étoile du XIVe siècle.
L’édifice est pratiquement achevé en 1365, date à laquelle les deux tours de façade atteignent la hauteur de la plate-forme.
Le grès rose, une contrainte autant qu’une signature
La cathédrale est bâtie en grès rose, extrait de carrières différentes selon les périodes et le type de pierre recherché. Les parties les plus anciennes emploient du grès vosgien, très résistant mais difficile à travailler à cause de son ciment siliceux. Cette pierre donne à l’édifice sa couleur, mais elle impose aussi son rythme de restauration : le grès se creuse, et le chantier n’a jamais vraiment cessé.
À l’intérieur, la nef s’élève sur trois étages, expression du gothique rayonnant français, et conserve une riche collection de vitraux. Le collatéral nord montre les empereurs du Saint-Empire, sur des verrières du XIIIe siècle ; le collatéral sud, des scènes du XIVe.
La légende du pilier des anges
Dans la cathédrale se tient la statue d’un homme accoudé à une balustrade. La légende veut qu’un visiteur ait affirmé que le pilier des anges ne pourrait pas supporter la voûte. En réponse, le maître d’œuvre Erwin de Steinbach l’aurait sculpté, condamné à contempler pour l’éternité le pilier qu’il jugeait condamné.
Autre curiosité, sur le croisillon sud : trois cadrans solaires peints en 1572, imaginés par les mathématiciens Dasypodius et David Wolkenstein pour régler l’horloge astronomique, puis gravés dans la pierre lors d’une restauration.
| Repère | Valeur | Ce que ça change pour le visiteur |
|---|---|---|
| Hauteur | 142 m | la plate-forme se gravit à pied, et la vue porte jusqu’à la Forêt-Noire |
| Record de hauteur mondial | 1647 à 1874 | près de 230 ans, un record battu seulement par l’église de Hambourg |
| Rang en France | 2e cathédrale par la hauteur | derrière Rouen, devant toutes les autres |
| Fréquentation | environ 4 millions de visiteurs par an | deuxième cathédrale la plus visitée de France, après Notre-Dame de Paris |
| Cloches | dix dans le beffroi, sur seize au total | le beffroi ne figurait pas au plan d’origine |
| Matériau | grès rose des Vosges | la couleur change avec la lumière, du rose pâle au rouge sombre |
Un bonnet phrygien de dix mètres sur la flèche
La cathédrale a changé de camp aussi souvent que la ville. Dans les années 1520, le protestantisme y entre par les prêches : à partir de 1521, le curé de la paroisse Saint-Laurent défend les idées luthériennes, et en janvier 1524 la paroisse organise la première messe en allemand. Le 30 septembre 1681, Strasbourg est annexée au royaume de France par Louis XIV, qui rend aussitôt l’édifice au culte catholique et fait adapter l’intérieur à la Contre-Réforme.
La Révolution frappe plus fort. Les premiers vandalismes commencent en 1792 par le retrait des blasons, couronnes et sceptres. Le 25 novembre 1793, les représentants Saint-Just et Le Bas ordonnent la destruction de toute la statuaire : entre le 7 et le 9 décembre, 235 statues sont abattues, les ornements de bronze confisqués pour être fondus, les boiseries du chœur arrachées et brûlées, les épitaphes martelées. La cathédrale devient temple de la Raison.
En 1794, le conseiller municipal Antoine Téterel réclame la démolition de la haute tour, qui selon lui « blesse le sentiment d’égalité de la république ». Son collègue Jean-Michel Sultzer fait échouer le projet en proposant d’en faire un symbole républicain : un bonnet phrygien de tôle peinte en rouge, haut de plus de dix mètres, est juché sur la flèche. Il y restera du 13 juin 1794 au 17 avril 1802.
Deux guerres, et des vitraux en voyage
Classée monument historique en 1861, la cathédrale est prise pour cible moins de dix ans plus tard, lors du siège de Strasbourg de 1870. Les tirs détruisent des balustrades, des sculptures et des vitraux, et provoquent un incendie qui ravage une grande partie de la toiture.
En août 1939, dans l’attente de la guerre, des murs de sacs de sable sont dressés devant les portails et autour du pilier des anges et de la chaire. Les vitraux sont déposés et mis à l’abri en Dordogne, avant d’être récupérés par les Allemands après la capitulation. Le 11 août 1944, l’aviation américaine vise le centre-ville de Strasbourg.
Le XIXe siècle avait déjà été un siècle de réparations : rendue au culte catholique en 1801, la cathédrale voit se succéder les sculpteurs Jean-Étienne Malade, Jean Vallastre, Philippe Grass et Louis Stienne pour remplacer les statues perdues pendant la Révolution.
Ce que la vue d’ensemble explique
D’en haut, on comprend pourquoi cette flèche unique n’est pas un défaut mais une décision. La cathédrale n’est pas posée au milieu d’une esplanade : elle est enserrée dans le tissu urbain, entre le bâtiment de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame et le palais Rohan. Une seconde tour aurait doublé la masse sans rien ajouter à la visibilité.
À l’échelle de la plaine, en revanche, le calcul est imparable : un seul point vertical, très haut, visible à des dizaines de kilomètres. C’est le même raisonnement qui fait bâtir Chambord pour être vu de loin, ou l’abbatiale de Saint-Savin avec son clocher de repère.
À voir autour
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, Wikipédia en français.
