Trois cents kilomètres de galeries annoncés, soixante-dix seulement explorés : les mines d’argent de Sainte-Marie-aux-Mines

La ville de Sainte-Marie-aux-Mines dans sa vallée, dans le Haut-Rhin
Sainte-Marie-aux-Mines dans sa vallée : le réseau minier court sous les versants. Photo : Bernard Chenal, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

On lit partout que le district minier de Sainte-Marie-aux-Mines compte trois cents kilomètres de galeries. Ce n’est pas une mesure. C’est une estimation, et le réseau réellement parcouru en fait aujourd’hui un peu plus de soixante-dix.

La plus ancienne trace que nous ayons trouvée de ce chiffre est l’avant-propos d’un volume de 1988, signé par Bruno Ancel et Pierre Fluck, qui parlent de cinquante-cinq kilomètres accessibles sur trois cents potentiels. Le mot est potentiels : c’est une estimation, pas une mesure. La carte du district minier reproduite dans l’exposition de la communauté de communes porte la mention levée P. Fluck, mais sa légende dit qu’elle montre l’alignement des mines, pas une longueur de galeries. Nous n’en concluons pas que les trois cents kilomètres sortent de ce relevé : nous constatons seulement que le nom de Pierre Fluck, coauteur de la monographie de référence, se trouve derrière les deux.

On la retrouve dans la fiche de la communauté de communes du val d’Argent, dans son parcours pour enfants, et dans le programme des journées d’histoire régionale de février 2024 du comité d’histoire régionale de la Région Grand Est. Plusieurs reprises d’une même estimation ne font pas plusieurs mesures concordantes, et c’est exactement ce qui donne au chiffre son air de certitude.

Neuf kilomètres explorés en 1963, plus de soixante-dix aujourd’hui, pour trois cents annoncés.

Ce que l’on a vraiment parcouru, année par année

La progression est datable, et elle vaut mieux que le chiffre rond. Neuf kilomètres explorés en 1963. Cinquante-cinq kilomètres accessibles sur trois cents potentiels dans l’ouvrage d’Ancel et Fluck, publié en 1988 dans la collection Documents d’archéologie française. Plus de soixante kilomètres vers 2018 selon une fiche de la communauté de communes. Plus de soixante-dix aujourd’hui selon l’association qui gère les visites.

Soixante ans de travail souterrain ont donc multiplié par huit la part connue du réseau, sans jamais rejoindre l’estimation. L’écart reste d’un facteur quatre.

De quel territoire parle-t-on ?

Avant de comparer deux chiffres sur ce sujet, il faut savoir de quoi ils parlent, car les sources ne parlent pas du même périmètre et personne ne le précise. La ville écrit à Sainte-Marie-aux-Mines et ses environs. La Région et la communauté de communes écrivent le val d’Argent, soit quatre communes et 103,5 kilomètres carrés, contre 45,1 pour la seule commune, qui compte 4 851 habitants.

Et la notice de protection du ministère descend à un seul massif : pour le Neuenberg, elle compte environ deux cent quarante mines, dont une trentaine ont été explorées. Trois échelles, trois chiffres, et aucun qui se compare aux autres.

Même précaution pour le chiffre le plus cité de l’histoire du lieu, les trois mille mineurs saxons. Il porte sur la ville et ses hameaux miniers entre 1500 et 1549, en partant de quinze maisons vers 1500. Il ne décrit pas le district.

ÉlémentValeurCe qu’elle mesure
Galeries annoncéesenviron trois cents kilomètresestimation d’un seul relevé, district
Galeries explorées en 1963neuf kilomètresmesure
Galeries accessiblescinquante-cinq kilomètresouvrage de référence, district
Galeries aujourd’huiplus de soixante-dix kilomètresassociation gestionnaire
Mines du Neuenbergenviron deux cent quarante, trente exploréesun seul massif, notice officielle
Mineurs saxonstrois mille entre 1500 et 1549la ville et ses hameaux, pas le district
Les lignes de ce tableau ne se comparent pas entre elles sans lire la troisième colonne : c’est tout le problème de ce sujet.

Quatre protections, et un nom qui manque

L’export national des immeubles protégés, corpus fermé de 46 761 notices, rend quatre ensembles pour la vallée : le Neuenberg, inscrit le 20 décembre 1994, le carreau du Samson à Sainte-Croix-aux-Mines, inscrit le 18 octobre 1989, la tour des mineurs d’Echery, inscrite le 19 août 1993 puis classée le 13 août 1998, et le chalet-hôpital de la Côte d’Echery, inscrit le 17 novembre 2010.

Un détail mérite d’être relevé sans être surinterprété. L’exposition de la communauté de communes écrit que l’association spéléologique a obtenu en 1986 et 1994 l’inscription des mines de l’Altenberg et du Neuenberg, or le nom Altenberg ne rend aucune notice dans l’export. Nous n’en concluons pas que le lieu n’est pas protégé : le libellé officiel ne retient que le Neuenberg, et c’est ce libellé qui fait foi. La notice du Neuenberg mentionne d’ailleurs une inscription antérieure du 30 décembre 1986, modifiée le 4 juin 1987 puis annulée, ce qui explique probablement la date avancée.

Contrepoint instructif : le seul puits de mine d’argent classé d’Alsace dans l’export national est ailleurs, à Lalaye dans le Bas-Rhin : le puits de la mine Haus Österreich, classé le 24 mars 1997. Le val d’Argent, qui doit son nom au métal, n’a pas de mine classée, seulement des inscriptions et une tour classée.

Un chiffre d’exploitant, donné comme tel : les dix degrés constants annoncés dans les galeries viennent des gestionnaires de visites, et nous n’avons pas trouvé de mesure scientifique qui les recoupe. Même réserve sur le nombre de mines visitables, qu’une fiche officielle donne à quatre, sa propre légende à trois, et l’association gestionnaire à deux.

Des mineurs venus de Saxe, et des mots restés allemands

L’arrivée de ces mineurs a laissé une trace linguistique, et deux institutions distinctes la portent. La communauté de communes écrit que la vallée, jusqu’alors francophone, s’est partiellement germanisée. La Région Grand Est formule autrement : le côté lorrain reste francophone, le versant alsacien se germanise.

Un fait administratif est mieux documenté qu’une étude savante : selon l’exposition de la communauté de communes, les seigneurs de Ribeaupierre ont partagé les églises locales en 1561, les réformés francophones obtenant Saint-Pierre-sur-l’Hâte et les luthériens germanophones l’église Sur-le-Pré. L’une de ces églises subsiste et est protégée, inscrite le 15 novembre 1932 ; l’autre a été démolie en 1881. Reste aussi la nomenclature minière, restée allemande jusque dans l’usage technique, avec ses pingen, ses halden et ses Bergrichter.

Nous n’avons en revanche trouvé aucune étude de dialectologie sur le vocabulaire minier du parler roman de la vallée. Cela ne prouve pas qu’il n’en existe pas.

Vu d’en haut, le relief raconte le réseau mieux qu’une carte. Les entonnoirs d’effondrement s’alignent, et cet alignement donne la direction du filon. Les haldes, ces tas de déblais sortis des galeries, s’étagent entre 920 et 1 000 mètres d’altitude sur le versant ouest du Brézouard, au Bluttenberg, un secteur de Lapoutroie qui est hors du val d’Argent : un essaim de plus d’une vingtaine, surtout de mines de cuivre et de plomb. Et au fond des vallées, les épandages des laveries forment des glacis aplatis qui ont longtemps échappé à la cartographie des vestiges miniers et ne se repèrent guère que dans les coupes des berges.

Quelques dates encadrent cette histoire, et deux d’entre elles font encore débat. Le grand cycle minier s’arrête en 1635 ou 1636 selon la source. La fermeture définitive est donnée en mai 1940 par certains et au 17 juin 1940 par d’autres. Le Neuenberg est découvert en 1549 ou entre 1550 et 1551. Et l’on compte dix-neuf fonderies ou une douzaine, selon qui écrit.

Nous donnons ces fourchettes plutôt qu’un chiffre unique, parce qu’aucune des sources ne dit comment elle a tranché. Un site touristique régional avance par ailleurs plus de cent cinquante kilomètres de galeries, valeur que nous écartons faute de toute source institutionnelle.

Sources : Ancel et Fluck, publié dans la collection Documents d’archéologie française aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme ; article de Pierre Fluck dans le Bulletin de la Société d’histoire naturelle de Colmar, numéro 62, pour la lecture du relief ; comité d’histoire régionale de la Région Grand Est, programme des journées d’histoire régionale de février 2024 ; fiches et plaquettes de la communauté de communes du val d’Argent, labellisée Ville et Pays d’art et d’histoire ; export national des immeubles protégés du ministère de la Culture ; association gestionnaire des visites pour le linéaire actuel et les horaires ; interface des découpages administratifs pour les surfaces et la population. Un diagnostic du patrimoine industriel de 2007 n’a pas pu être exploité, son encodage interdisant l’extraction du texte.

Questions fréquentes

Y a-t-il vraiment trois cents kilomètres de galeries ?

Le chiffre circule partout, mais ce n'est pas une mesure. C'est une estimation : la plus ancienne trace que nous ayons trouvée est l'avant-propos d'un ouvrage de 1988 signé Ancel et Fluck, qui écrit cinquante-cinq kilomètres accessibles sur trois cents potentiels. Le chiffre est repris ensuite par la communauté de communes et par le comité d'histoire régionale de la Région Grand Est, mais des reprises d'une même estimation ne font pas des mesures concordantes.

Combien de galeries a-t-on réellement parcourues ?

La progression est datable, et c'est le fait le plus intéressant du sujet. Neuf kilomètres explorés en 1963. Cinquante-cinq kilomètres accessibles sur trois cents potentiels dans l'ouvrage de référence d'Ancel et Fluck, paru en 1988. Plus de soixante kilomètres vers 2018 selon la communauté de communes. Plus de soixante-dix aujourd'hui selon l'association qui gère les visites. L'écart entre l'annoncé et le mesuré est donc d'un facteur quatre, et il se réduit lentement.

De quel territoire parle-t-on exactement ?

C'est le piège de ce sujet, parce que les sources ne parlent pas du même périmètre. La ville écrit à Sainte-Marie-aux-Mines et ses environs. La Région et la communauté de communes écrivent le val d'Argent, soit quatre communes et 103,5 kilomètres carrés. Et la notice de protection du ministère descend à un seul massif, le Neuenberg, pour lequel elle compte environ deux cent quarante mines dont une trentaine explorées. Les chiffres ne sont donc pas comparables entre eux sans dire de quoi ils parlent.

Qu'est-ce qui est protégé ?

Quatre ensembles, d'après l'export national des immeubles protégés, corpus fermé de 46 761 notices : le Neuenberg, inscrit le 20 décembre 1994 ; le carreau du Samson à Sainte-Croix-aux-Mines, inscrit le 18 octobre 1989 ; la tour des mineurs d'Echery, inscrite le 19 août 1993 puis classée le 13 août 1998 ; et le chalet-hôpital de la Côte d'Echery, inscrit le 17 novembre 2010. À noter, l'exposition de la communauté de communes écrit que l'association spéléologique a obtenu en 1986 et 1994 l'inscription des mines de l'Altenberg et du Neuenberg, alors que le nom Altenberg ne rend aucune notice dans cet export : le libellé officiel ne retient que le Neuenberg, dont la notice mentionne pourtant une inscription antérieure du 30 décembre 1986, modifiée le 4 juin 1987 puis annulée.

Quelles mines peut-on visiter, et fait-il froid ?

Les ouvertures au public sont datées : Saint-Barthélemy en 1963, Saint-Louis Eisenthür en 1988, Gabe Gottes en 2002, Tellure en 2009. Le nombre de mines réellement visitables aujourd'hui n'est pas tranché, puisqu'une fiche officielle en annonce quatre, sa propre légende trois, et l'association gestionnaire deux. Quant aux dix degrés constants souvent avancés, c'est une annonce d'exploitant que nous n'avons pas pu recouper par une mesure scientifique.
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