Trois cent quatre-vingts heures sous terre pour passer la barre des mille mètres en 1956 : le gouffre Berger, dans le Vercors

Le lapiaz calcaire du plateau de Sornin, à proximité de l'entrée du gouffre Berger
Le lapiaz du plateau de Sornin, dans le Vercors, à proximité de l'entrée du gouffre Berger. Photo : Gilbert Bohec, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Dans la nuit du 11 au 12 août 1956, une équipe atteint un siphon à 1 122 mètres sous l’entrée du gouffre Berger. Elle est sous terre depuis des jours et y restera 380 heures en tout. C’est, selon le comité départemental de spéléologie de l’Isère, la première fois que des spéléologues atteignent mille mètres de profondeur dans une cavité.

L’expédition principale a duré du 3 au 19 août, et sa composition dit l’enjeu : entre l’expédition préliminaire de juillet et celle d’août, quarante Français et dix-huit étrangers venus de huit pays ont participé. Selon le groupe espagnol, il s’agissait de donner du retentissement à l’exploit, de le filmer et de disposer d’observateurs étrangers qui constateraient le franchissement ; selon le comité départemental, de prouver à des étrangers sceptiques la réalité des records des années précédentes. La grande première restait réservée à l’équipe française : les invités sont descendus à partir du 12 août, après que l’équipe de pointe avait atteint le siphon.

Deux sources indépendantes l’une de l’autre établissent le fait : les récits grenoblois (le club spéléologique qui avait découvert le gouffre et le comité départemental de spéléologie de l’Isère, dont les textes partagent au moins un auteur, Bernard Lismonde, et comptent pour une seule) et un groupe espagnol de Burgos dont quatre membres étaient sur place cette année-là.

Première mondiale, mais chacun le dit autrement

Le superlatif mérite d’être cité dans les termes de chacun, parce que les trois ne s’engagent pas au même degré. Le comité départemental écrit qu’il s’agit de la première cavité au monde où des spéléologues ont atteint cette profondeur. Le groupe espagnol parle plus prudemment de la première descente au-delà de mille mètres de dénivelé dans une cavité. Et le club des découvreurs relativise lui-même le record.

Aucune antériorité n’a été trouvée dans les corpus interrogés : chronologie du club découvreur, pages du comité départemental, rapports de la fédération de 2024 et 2025, bulletin du groupe espagnol, rétrospective de Jean-Yves Bigot dans Spelunca en 2024. C’est un résultat de recherche, pas une preuve qu’il n’en existe pas.

Trente millimètres de pluie font trente litres par mètre carré de lapiaz à évacuer dans la rivière souterraine.

Deux profondeurs qui ne se comparent pas

On lit aujourd’hui que le gouffre atteint environ 1 270 mètres, et l’on en déduit volontiers que les explorateurs sont descendus cent cinquante mètres plus bas qu’en 1956. C’est inexact : plus de la moitié de l’écart tient à un changement de point de départ, et c’est le piège principal de ce sujet.

Les 1 122 mètres de 1956 mesurent la distance verticale sous l’entrée historique. Les quelque 1 270 mètres d’aujourd’hui mesurent la dénivellation du réseau entier depuis son entrée la plus haute, qui n’est plus la même : un peu plus de la moitié du gain vient du raccordement d’entrées situées plus haut sur le plateau (la Fromagère est à 80 mètres au-dessus de l’entrée du Berger, selon le club découvreur). Le reste vient de plongées au-delà du siphon de 1956 : le fond a été porté à 1 191 mètres sous l’entrée du Berger en 1982.

Plusieurs valeurs circulent d’ailleurs, de 1 243 à 1 273 mètres selon la source et l’année du relevé, et le développement est donné à trente-sept kilomètres en 2021 contre plus de quarante-cinq aujourd’hui. Chaque chiffre a besoin de sa date.

ÉlémentFaitPrécision
Passage des mille mètresnuit du 11 au 12 août 1956le jour exact n’est pas tranché
Profondeur atteinte1 122 mètres sous l’entrée historiquejusqu’à un siphon
Durée sous terre380 heures pour l’équipe de pointeexpédition du 3 au 19 août
Participantsquarante Français, dix-huit étrangers de huit paysjuillet et août cumulés, selon le groupe espagnol
Dénivellation actuellede 1 243 à 1 273 mètres selon la sourcemesurée depuis une autre entrée
Accèsautorisation et inscription en mairie, fermé du 1er novembre au 31 maiarrêté municipal du 6 juin 2000
La source la plus proche des faits signale elle-même que sa chronologie du mois d’août 1956 est douteuse et à vérifier : nous ne tranchons donc pas entre le 11 et le 12.

Un gouffre que l’on n’ouvre pas sans passer en mairie

L’accès est encadré avec une précision inhabituelle. Un arrêté municipal d’Engins du 6 juin 2000, préparé avec la fédération de spéléologie après l’annulation partielle du précédent par le tribunal administratif en 1999, ferme le gouffre du 1er novembre au 31 mai, l’interdit aux moins de seize ans non encadrés, impose une fiche d’inscription en mairie, et interdit rigoureusement la plongée du siphon terminal sauf dérogation du maire sur avis de la fédération.

Ce cadre est toujours celui que la commune publie : sa page sur le gouffre renvoie à cet arrêté. Un arrêté interministériel de 2010 dispose par ailleurs en son article 5 que l’accès au gouffre Berger et à ses annexes est autorisé dans le cadre défini par l’arrêté municipal 2000/8. Un texte d’État renvoie donc à un texte de commune.

D’après le comité départemental, s’y ajoutent une réservation des créneaux par équipes et, en météo défavorable, une interdiction possible d’aller au-delà de six cents mètres. Car le danger ici est l’eau.

Ce que le lapiaz fait de la pluie : le plateau de Sornin est un calcaire nu et fissuré qui ne retient rien. Le rapport 2023 du rassemblement organisé par la fédération note qu’une pluie annoncée de trente millimètres représente trente litres par mètre carré de lapiaz à collecter dans la Rivière sans Étoiles, et qu’il peut en tomber quatre ou cinq fois plus. Le lapiaz n’est pas au-dessus du gouffre, il est son entonnoir.

Les accidents mortels que nous avons pu documenter en portent la trace, et il faut les donner simplement. Le 8 septembre 1975, deux spéléologues sont pris par une crue vers neuf cents mètres. Le 26 juin 1977, un autre meurt d’hydrocution. Le 10 décembre 1979, deux autres dans une cavité alors distincte du réseau. En août 1987, une chute, sans rapport avec l’eau. Et du 6 au 16 juillet 1996, une équipe anglo-hongroise est surprise par une crue montante qui atteint quatre à cinq mètres cubes par seconde le lendemain de la première mort : deux morts et quatre blessés selon le club découvreur ; un site spécialisé de montagne parle de six personnes piégées sept jours et d’environ cent cinquante sauveteurs.

Côté patrimoine, le gouffre n’est protégé par aucune notice de monument historique, et l’absence est prouvée sur corpus fermé : la commune d’Engins ne compte aucune notice dans les 46 761 de l’export national. Ce qui le protège relève de la nature, en quatre couches superposées : la propriété communale et le régime forestier, une réserve biologique intégrale de 190,41 hectares créée par arrêté interministériel du 31 mars 2010, une zone Natura 2000 du plateau du Sornin, et un espace naturel sensible de 13,24 kilomètres carrés géré par le parc naturel régional.

Vu d’en haut, il n’y a presque rien à voir, et c’est le sujet. Un simple puits dans le lapiaz d’un alpage, à environ 1 455 mètres d’altitude, d’après le modèle altimétrique de l’institut géographique national lu à des coordonnées non officielles ; 1 456 mètres circule aussi. Autour, une cuvette glacio-karstique calée au sommet d’un anticlinal, qui domine l’agglomération grenobloise. Il faut trois quarts d’heure à une heure de marche depuis le parking le plus proche, et le sentier qui y mène ne porte qu’un balisage provisoire, démonté du 1er novembre au 31 mai : exactement la période où le gouffre est fermé.

Sources : chronologie du club spéléologique qui a découvert le gouffre, mise à jour en 2023 ; pages et notice de 2021 du comité départemental de spéléologie de l’Isère, comptées comme une source unique ; revue du Grupo Espeleológico Edelweiss de Burgos, numéro 20, 2016, dont quatre membres participaient à l’expédition de 1956 ; fédération française de spéléologie, dont le rapport de 2025 pour la date du 8 septembre 1975 et celui de 2023 pour la pluie ; site pistehors.com pour le nombre de sauveteurs de 1996 ; question écrite numéro 41594 à l’Assemblée nationale, publiée le 29 juillet 1996, pour le secours de 1996 ; arrêté municipal d’Engins du 6 juin 2000 et arrêté interministériel du 31 mars 2010 ; export national des immeubles protégés du ministère de la Culture ; interface altimétrique de l’institut géographique national pour l’altitude de l’entrée. La page de la commune d’Engins, qui se contredit sur l’année du record, n’est pas suivie sur ce point.

Questions fréquentes

Quand la barre des mille mètres a-t-elle été franchie ?

Dans la nuit du 11 au 12 août 1956, au cours d'une expédition qui a duré du 3 au 19 août. L'équipe de pointe a atteint un siphon situé à 1 122 mètres sous l'entrée, après 380 heures passées sous terre. Deux sources indépendantes l'une de l'autre l'établissent : les récits grenoblois (le club spéléologique qui avait découvert le gouffre et le comité départemental de spéléologie de l'Isère, dont les textes se recoupent et partagent au moins un auteur, Bernard Lismonde, et comptent donc pour une seule) et un groupe espagnol dont quatre membres étaient sur place en 1956. À noter, la page de la commune écrit qu'en 1955 le gouffre est « le premier à conduire les spéléologues à la profondeur mythique de -1000 m », puis, plus bas, qu'en 1955 une expédition « descend à la cote de -985 mètres » : les deux phrases ne se concilient pas.

Était-ce une première mondiale ?

Le superlatif est porté par des sources sérieuses, mais leurs formulations diffèrent et nous les donnons telles quelles. Le comité départemental écrit qu'il s'agit de la première cavité au monde où des spéléologues ont atteint cette profondeur. Le groupe espagnol est plus prudent et parle de la première descente au-delà de mille mètres de dénivelé dans une cavité. Le club des découvreurs, lui, relativise le record. Aucune antériorité n'a été trouvée dans les corpus interrogés (chronologie du club découvreur, pages du comité départemental, rapports de la fédération de 2024 et 2025, bulletin du groupe espagnol, rétrospective de Jean-Yves Bigot dans Spelunca en 2024), ce qui est un résultat de recherche et non une preuve d'inexistence.

Le gouffre fait-il 1 122 ou 1 270 mètres ?

Les deux, et ils ne mesurent pas la même chose. Les 1 122 mètres de 1956 donnent la distance verticale sous l'entrée historique. Les quelque 1 270 mètres annoncés aujourd'hui donnent la dénivellation du réseau entier depuis son entrée la plus haute, qui n'est plus la même : le gain vient pour un peu plus de la moitié du raccordement d'entrées situées plus haut (la Fromagère est à 80 mètres au-dessus de l'entrée du Berger), et pour le reste de plongées au-delà du siphon de 1956 : 1 191 mètres sous l'entrée du Berger en 1982. On ne peut donc pas dire que les spéléologues sont allés cent cinquante mètres plus bas : ils sont descendus d'environ soixante-dix mètres, sous l'eau. Plusieurs valeurs circulent par ailleurs, de 1 243 à 1 273 mètres selon la source et l'année.

Peut-on y descendre librement ?

Non. Un arrêté municipal d'Engins du 6 juin 2000, préparé avec la fédération de spéléologie, ferme le gouffre du 1er novembre au 31 mai, l'interdit aux moins de seize ans non encadrés, impose une fiche d'inscription en mairie et interdit rigoureusement la plongée du siphon terminal, sauf dérogation du maire sur avis de la fédération. Un arrêté interministériel de 2010 confirme ce cadre en renvoyant explicitement à cet arrêté municipal. La page de la commune précise que la descente est réservée aux spéléologues licenciés, du 1er juin au 31 octobre. D'après le comité départemental, s'y ajoutent une réservation des créneaux par équipes et, en météo défavorable, une interdiction possible d'aller au-delà de six cents mètres.

Pourquoi est-il dangereux ?

Parce que le plateau au-dessus est un lapiaz, c'est-à-dire un calcaire nu et fissuré qui ne retient rien : le rapport 2023 du rassemblement organisé par la fédération note qu'une pluie annoncée de trente millimètres représente trente litres par mètre carré de lapiaz à collecter dans la Rivière sans Étoiles, et qu'il peut en tomber quatre ou cinq fois plus. Les crues montent donc vite. Parmi les accidents mortels que nous avons pu documenter figurent ceux du 8 septembre 1975, du 26 juin 1977, du 10 décembre 1979 (à la Fromagère, alors distincte du réseau), d'août 1987, et celui de juillet 1996, où une équipe anglo-hongroise a été prise par une crue montante, qui a atteint quatre à cinq mètres cubes par seconde le lendemain de la première mort, avec deux morts et quatre blessés selon le club découvreur.
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