Le premier document écrit connu sur le gouffre de Cabrespine ne raconte pas une exploration. C’est un acte d’achat, passé le 28 mai 1570 dans le château de Villegly, destiné à détourner la rivière qui se perdait dans un abîme.
Le gouffre se trouve à Cabrespine, dans l’Aude, au pied de la Montagne Noire. Il n’a été ouvert au public qu’en 1988.
Un achat foncier contre une grotte
Le texte publié au XIXe siècle par l’érudit Mahul est précis, et il corrige le récit que l’on lit partout. Ce ne sont pas des meuniers qui achètent, ce sont cinq communes : Villeneuve, Villegly, Bagnoles, Malves et Bouilhonac, c’est à dire celles que le Clamous arrose en aval de Cabrespine.
Elles achètent deux parcelles à deux habitants de Cabrespine : au sieur Barthe, une partie d’un pré appelé del Réboul, large de trois cannes, pour 36 livres ; au sieur Peytavi, un gravier attenant, pour 15 livres. Le Réboul est donc le nom du pré, et non celui du tourbillon, comme on le lit souvent.
Le but est écrit dans l’acte : changer le lit de la rivière, dont l’eau allait se perdre dans une cavité de caverne appelée Gaougnias, où se trouvait un grand trou ou abîme. Et le motif est double : les moulins des villages ne pouvaient plus moudre, et l’arrosage des prés et des jardins était empêché.
Quatre siècles avant de devenir une attraction, le gouffre était donc un voleur d’eau. Les riverains ne cherchaient pas à y descendre : ils cherchaient à l’affamer.
| Date | Événement | Portée |
|---|---|---|
| 28 mai 1570 | achat d’un pré et d’un gravier | par cinq communes, pour 51 livres au total |
| XIXe siècle | la perte d’eau cesse | lors du percement du chemin vicinal n° 12 |
| juin 1880 | chute mortelle dans le barrenc | première pénétration documentée |
| 1928 | effondrement au bord de la route | le passage du Gaougnas est retrouvé |
| 1959 | jonction Gaougnas et Barrenc | après des travaux de désobstruction |
| 2 avril 1961 | coloration des eaux | elle met en évidence le réseau souterrain |
| 1968 | découverte du passage de la rivière | Jean Guiraud et Gérard Brat |
| 1988 | ouverture au public | chantier commencé en 1987 |
Ce que vaut cette source
Le récit de 1570 mérite d’être situé, parce que la version qui circule n’est pas celle de l’acte. L’exploitant du gouffre en donne un résumé, et ce résumé est repris tel quel par un document d’objectifs Natura 2000 qui cite d’ailleurs le site de l’exploitant parmi ses sources : ce n’est donc pas une attestation indépendante.
Aucun des deux ne donne de référence d’archives, et une revue spécialisée de spéléologie emploie même le conditionnel. L’acte, lui, est référencé : Mahul le publie d’après les archives du château de Villegly, c’est à dire un chartrier privé. Les minutes notariales conservées pour Cabrespine ne commencent qu’en 1619, ce qui exclut de l’y chercher.
Nous rapportons donc l’acte dans les termes de Mahul, qui l’a lu, plutôt que dans ceux du résumé qui en circule. La pièce elle-même n’a pas été retrouvée, et il n’en existe pas de transcription intégrale : c’est un acte publié, pas un acte consulté.
La perte d’eau a duré longtemps. Mahul écrit que, de son temps encore, on s’en plaignait, et qu’il paraît qu’on y a remédié en construisant le chemin vicinal de grande communication numéro 12, qui descend de Cabrespine à Villeneuve-les-Chanoines en longeant la rivière. Les récits ultérieurs attribuent ces travaux au Second Empire, mais Mahul, lui, ne nomme aucun régime.
Les riverains ne cherchaient pas à descendre dans le gouffre : ils cherchaient à le priver de sa rivière.
Le gouffre entre par accident
La suite de l’histoire doit beaucoup au hasard et aux accidents. En juin 1880, un habitant de Cabrespine fait une chute mortelle dans le barrenc, et c’est le garde champêtre du village qui descend chercher le corps.
Le premier homme à pénétrer dans cette salle y entre donc pour une levée de corps. L’exploitant le formule sans détour : il devient le premier spéléologue du lieu, bien malgré lui.
En 1928, un effondrement de terrain au bord de la route, à l’entrée du village, permet au propriétaire des lieux d’agrandir l’excavation et de retrouver le passage vers le Gaougnas. Là encore, l’ouverture n’est pas cherchée, elle survient.
Les explorations méthodiques suivent. La jonction entre le Gaougnas et le Barrenc est réalisée en 1959 après des travaux de désobstruction, et une coloration des eaux à la fluorescéine, le 2 avril 1961, prouve l’existence d’un réseau souterrain de grande envergure entre Cabrespine et Lastours, les eaux ressortant à la résurgence du Pestril.
Des chiffres ronds et une seule source : l’exploitant annonce une profondeur de 250 mètres, un volume de 1 600 000 mètres cubes et des balcons surplombant le fond à 200 mètres. Aucune source publique ne reprend ces valeurs telles quelles, et leur rondeur même invite à la prudence : un volume souterrain mesuré ne tombe pas sur six zéros. Le comité régional du tourisme reprend exactement les mêmes chiffres, ce qui ne constitue pas une seconde source. Nous les attribuons donc, sans les présenter comme des mesures.
Près de quarante ans d’aménagements
Le gouffre que l’on visite n’a pas été ouvert d’un coup. Le chantier commence en 1987, l’ouverture au public date de 1988, et les équipements se sont ajoutés par étapes au fil des trente années suivantes.
La salle rouge est aménagée en 1996, un balcon de verre en 2015, un belvédère des disques en 2018, un parcours d’aventure en 2019, un observatoire des aragonites en 2024 et une galerie des cristaux en 2025. La frise de l’exploitant ne porte aucun aménagement entre 1996 et 2015, puis ils se succèdent.
L’occupation du lieu est bien plus ancienne. Le document d’objectifs du site Natura 2000 indique que les fouilles de l’abri sous roche du Gaougnas, ébauchées en 1934 par le docteur Cannac puis conduites par Jean Guilaine, ont livré des poignards et des couteaux de bronze et de nombreuses céramiques du Bronze moyen, d’autres pièces étant néolithiques.
Ce que personne ne revendique
Une précision s’impose, parce que la formule circule : nulle part, pas même chez l’exploitant, le gouffre n’est présenté comme l’un des plus grands gouffres aménagés du monde.
La seule formule superlative de sa page de visite est plus modeste : le gouffre fait partie des dix plus belles cavernes d’Europe. C’est un classement esthétique, sans auteur identifié, et ce n’est pas un record de taille.
Aucune dimension de salle n’est publiée dans une source officielle, et aucun chiffre de fréquentation ne l’est non plus. Le document d’objectifs du site Natura 2000 donne en revanche une mesure d’ensemble : plus de dix-sept kilomètres de galeries pour un dénivelé de 200 à 250 mètres.
Le réseau est en revanche protégé. La grotte du Gaougnas, entrée naturelle de la cavité, est couverte par un arrêté préfectoral de protection de biotope, l’arrêté numéro 96-1773, qui porte sur près de huit hectares et réglemente la circulation à l’intérieur de la grotte : la pénétration est interdite dans la partie inférieure du 1er novembre au 15 avril, et dans le gouffre du Barrenc du 1er novembre au 15 août. Le massif relève par ailleurs du site Natura 2000 des Gorges de la Clamoux, 861 hectares devenus zone spéciale de conservation par arrêté du 9 mars 2015, désignés pour leurs chauves-souris. Seuls les projets de site classé des années 1970 et le projet de réserve monté en 1986 n’ont jamais abouti.
Ce que la vue d’ensemble montre
De la surface, rien ne signale le volume qui s’ouvre en dessous. C’est la caractéristique des reliefs karstiques : l’essentiel du paysage est creux, et le vallon de la Clamoux ne laisse rien deviner.
La vue d’ensemble rend en revanche lisible le trajet de l’eau. La rivière arrive, se perd dans les alluvions en amont de la grotte, et ressort dans une autre vallée, à la résurgence du Pestril près de Lastours, à 7,5 kilomètres à vol d’oiseau : c’est ce trajet que la coloration de 1961 a confirmé.
Elle fait enfin comprendre le geste de 1570. L’achat portait sur la prairie attenante au lieu-dit du Gaougnas, c’est à dire sur les terrains mêmes où la rivière se perdait.
À voir autour
- La salle de la Verna : 245 mètres de hauteur et une centrale
- Le gouffre de Padirac : une traversée réussie en 2014
- La grotte de Bruniquel : des structures de Néandertal
Pour aller plus loin : La rubrique Lieux oubliés.
Sources : A. Mahul, Cartulaire et archives des communes de l’ancien diocèse et de l’arrondissement administratif de Carcassonne, tome IV, page 49, pour l’acte du 28 mai 1570 et le chemin vicinal ; tome I du document d’objectifs du site Natura 2000 FR9101451 des Gorges de la Clamoux, pour le texte de l’arrêté de biotope et les protections du réseau ; revue Spelunca numéro 160, 2020 ; page d’histoire de l’exploitant du gouffre pour la chronologie, les dimensions annoncées et les épisodes de 1880, 1928, 1959 et 1961 ; comité régional du tourisme et des loisirs Occitanie ; mentions légales de l’exploitant pour l’identification de la société gestionnaire.

