Avec cinquante-deux tours et près de trois kilomètres de double enceinte crénelée dominant la vallée de l’Aude, la Cité de Carcassonne est la plus grande forteresse d’Europe. Au milieu du XIXe siècle, elle servait de carrière de pierres aux entrepreneurs du coin.
Le site a tout connu : établissement protohistorique, cité gallo-romaine, place forte wisigothe, comté, vicomté, puis sénéchaussée royale. Chacune de ces étapes a laissé sa trace dans les murs, ce qui fait de l’ensemble un manuel d’architecture militaire à ciel ouvert.
Deux enceintes, un château, une basilique
Le plan est simple à lire une fois qu’on en connaît la logique. Une enceinte intérieure, la plus ancienne dans ses fondations, porte les tours les plus hautes. Une enceinte extérieure, plus basse, la double et crée entre les deux un espace continu, les lices, où l’assaillant se retrouve piégé sous le feu des deux murs.
- La porte Narbonnaise et sa barbacane Saint-Louis, entrée principale et pièce maîtresse du dispositif.
- La porte d’Aude, qui commande l’accès depuis la rivière.
- Le château comtal, entouré d’un fossé et adossé à l’enceinte intérieure : une forteresse dans la forteresse.
- La basilique Saint-Nazaire, à l’intérieur des murs.
- Les barbacanes, ouvrages avancés qui protègent chaque entrée, dont celle de l’Aude, aujourd’hui détruite.
Mille ans de changements de mains
L’histoire longue explique la superposition des murs. Au IXe siècle, la Cité est administrée pour le compte du royaume carolingien par des comtes, le premier désigné étant Bellon, auquel succède Oliba II. Puis viennent les Trencavel : Bernard Aton IV, vicomte d’Albi, de Nîmes et de Béziers, fait prospérer la ville et lance de nombreux chantiers.
C’est sous eux que le catharisme s’implante avec succès dans le Languedoc, et la Cité deviendra l’un des points d’appui de la croisade des Albigeois. Elle passe ensuite dans le domaine royal et devient une sénéchaussée, c’est-à-dire une administration du roi de France face à la couronne d’Aragon.
La période royale est étonnamment calme sur le plan militaire. En 1272, le comte de Foix, rebelle, y est enfermé par Philippe III. En 1283, un traité d’alliance y est signé entre le roi de France et le roi de Majorque contre Pierre III d’Aragon. La forteresse impressionne plus qu’elle ne combat, ce qui est exactement le but d’une place de dissuasion.
Comment une forteresse devient inutile
Le déclin n’a rien de mystérieux, il est géopolitique. Le XVIIe siècle marque le début de l’abandon : en 1657, le présidial, la juridiction en place, est transféré de la Cité à la ville basse. Deux ans plus tard, le traité des Pyrénées rattache le Roussillon à la France et repousse la frontière loin vers le sud.
Une place forte qui ne garde plus rien n’a plus de budget. Les bâtiments se dégradent, des maisons s’adossent aux remparts, et les pierres partent dans les chantiers voisins. La barbacane est démolie, ses pierres pillées.
Une place forte qui ne garde plus rien n’a plus de budget.
Un archéologue obstiné, puis un écrivain
Le sauvetage tient d’abord à un homme : l’archéologue Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, qui se bat contre la destruction et mène les premières véritables fouilles dans la cathédrale de la Cité, où il découvre la chapelle de l’évêque Radulphe.
Vient ensuite Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, qui a le coup de foudre pour ce monument en perdition. En 1840, la basilique Saint-Nazaire est protégée ; la protection est étendue à l’ensemble des remparts en 1862. Entre-temps, en 1853, Napoléon III approuve le projet de restauration, financé à 90 % par l’État et à 10 % par la ville et le département.
Les travaux commencent modestement en 1855 par la partie ouest de l’enceinte intérieure, puis s’attaquent en 1857 aux tours de la porte Narbonnaise. L’essentiel de l’effort porte sur les toitures, les créneaux et les hourds du château comtal. Les maisons adossées aux remparts sont expropriées et détruites.
| Repère | Valeur | Ce que ça change quand on y est |
|---|---|---|
| Tours | 52 | la silhouette se voit à des kilomètres dans la vallée |
| Longueur des remparts | près de 3 km, en double enceinte | compter deux bonnes heures pour en faire le tour |
| Traité des Pyrénées | 1659 | la date où la Cité cesse d’être utile |
| Protection | 1840 pour la basilique, 1862 pour les remparts | ce qui a stoppé le pillage des pierres |
| Financement de la restauration | 90 % par l’État | un chantier d’État, décidé par Napoléon III |
| Patrimoine mondial | 1997 | la reconnaissance d’un ensemble, pas d’un monument isolé |
Le débat des toits d’ardoise
Dès 1850, les choix de Viollet-le-Duc sont critiqués. Hippolyte Taine dénonce l’écart entre les parties neuves et les ruines, qu’il trouve plus belles. D’autres regrettent un caractère trop gothique, un style qui serait davantage celui du restaurateur que celui du lieu.
Le point le plus discuté reste les toitures. Viollet-le-Duc coiffe les tours de toits coniques couverts d’ardoise, alors que les châteaux de la région portent des toitures plates en tuiles romanes. Son raisonnement n’est pas gratuit : il a retrouvé de nombreux fragments d’ardoise lors des travaux, et les chevaliers de la croisade des Albigeois, Simon de Montfort en tête, venaient du nord avec leurs propres architectes.
Les historiens d’aujourd’hui pointent surtout des erreurs précises : la reconstitution des portes et fenêtres des tours wisigothes, la bretèche de la porte d’Aude, le pont-levis ajouté à la porte Narbonnaise. Le résultat est que l’on observe aujourd’hui, dans la même enceinte, plusieurs types de toitures qui racontent moins le Moyen Âge que le XIXe siècle.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la double enceinte apparaît pour ce qu’elle est : un piège concentrique. L’espace des lices, entre les deux murs, forme un couloir continu autour de la Cité, sans abri, commandé par les deux lignes de tours. Le château comtal, lui, est isolé par son propre fossé, à l’intérieur de la place.
On comprend aussi la position : la Cité occupe une hauteur en rive droite de l’Aude, au sud-est de la ville actuelle, qui s’est développée en contrebas, de l’autre côté de la rivière. Les deux entités ont vécu séparément, et c’est ce qui a permis à la Cité de rester intacte dans son périmètre.
Le débat sur la restauration se retrouve presque à l’identique à Pierrefonds, chantier du même architecte à la même époque. La différence tient à ce qu’ici, l’essentiel des murs est authentique : c’est la couverture qui a été réinventée.
À voir autour
- Pierrefonds : le même architecte, mais une reconstruction totale
- Montségur : l’autre grand site de la croisade des Albigeois
- Aigues-Mortes : une enceinte royale restée dans son état d’origine
Pour aller plus loin : Notre page de référence sur les châteaux et forteresses, le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la Cité de Carcassonne, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
