Sous le lac de Guerlédan dorment 17 écluses noyées en 1930 : vidé six mois en 2015, il les a rendues aux promeneurs

Ruines d'une maison éclusière et d'une écluse sur le fond asséché du lac de Guerlédan en juin 2015, avec des promeneurs
Juin 2015 : la vidange du lac de Guerlédan révèle une ancienne maison éclusière et une écluse du canal de Nantes à Brest. Photo : XIIIfromTOKYO, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au printemps 2015, dans le centre de la Bretagne, le niveau du lac de Guerlédan se met à baisser d’une dizaine de centimètres par heure. À mesure que l’eau recule, des murs de schiste, des sas d’écluse en pierre et des troncs d’arbres morts sortent de la vase. Sous la retenue du barrage EDF dorment depuis 1930 dix-sept écluses du canal de Nantes à Brest, et elles vont rester à l’air libre jusqu’à l’automne.

Le lac de Guerlédan est un paysage fabriqué. Il occupe la vallée du Blavet, à cheval sur les Côtes-d’Armor et le Morbihan, entre Mûr-de-Bretagne, Caurel, Saint-Gelven, Saint-Aignan et Sainte-Brigitte. Avant lui coulait une rivière canalisée, aménagée au XIXe siècle pour faire passer les bateaux du canal de Nantes à Brest. Le barrage a noyé cette vallée habitée, et seules les vidanges, rares, permettent de la revoir. Celle de 2015, la cinquième vidange complète de l’histoire du lac selon les Archives départementales du Morbihan, a transformé un chantier d’entretien en événement touristique régional.

Un canal voulu par Napoléon, coupé en deux par un barrage

Le canal de Nantes à Brest naît d’une contrainte militaire. Les blocus britanniques gênaient le ravitaillement du port de Brest par la mer, et Napoléon signe en 1811 le décret qui lance les travaux d’une voie d’eau intérieure à travers la Bretagne. En 1842, la liaison est ouverte à la navigation sur toute sa longueur. Au total, l’ouvrage compte 364 kilomètres et 238 écluses. Dans la vallée de Guerlédan, le canal emprunte le cours du Blavet, domestiqué par une succession de biefs et d’écluses numérotées depuis Nantes.

Pendant près d’un siècle, cette portion de vallée vit du canal et de l’ardoise. En 1921, le sous-préfet de Pontivy porte le projet d’une grande usine hydroélectrique sur le Blavet. La Bretagne veut s’électrifier au sortir de la Première Guerre mondiale, et le site présente un avantage prosaïque que relèvent les archives du Morbihan : de nombreuses maisons de la vallée sont déjà en ruine, ce qui rend les expropriations peu coûteuses. Un décret de concession est signé le 30 août 1923.

Le chantier dure sept ans, avec une interruption de l’automne 1925 au printemps 1927 liée à des difficultés géologiques, techniques et financières. Le barrage est inauguré le 12 octobre 1930 et l’usine entre en service au 1er janvier 1931. Il est bâti sur l’écluse numéro 120, dite du Moulin-Neuf. Des systèmes pour faire franchir l’obstacle aux bateaux ont été envisagés, mais jamais réalisés : la navigation continue entre Nantes et Brest s’arrête là.

Ce que la retenue a recouvert en 1930

En se remplissant, le lac a submergé plus de 8 kilomètres de vallée habitée. L’office de tourisme du lac, sur sa page consacrée à la vallée engloutie, et l’article Lac de Guerlédan de Wikipédia, qui s’appuie sur l’inventaire du patrimoine de la Région Bretagne, dressent la liste des éléments noyés :

  • 17 écluses du canal de Nantes à Brest, numérotées de 120 (Moulin-Neuf) à 136 (Longeau), étagées entre 84 et 121 mètres d’altitude environ ;
  • 16 maisons éclusières, où logeaient les éclusiers chargés de manœuvrer les portes ;
  • 9 carrières d’ardoises, avec leurs abris de fendeurs et les habitations des ardoisiers ;
  • des fermes, des jardinets, des vergers et des sites de fabrication de charbon de bois ;
  • le chemin de halage, ses déversoirs et ses bornes kilométriques comptées depuis Nantes.

Les noms des écluses gardent la géographie de la vallée disparue : Castel-Finans, Caurel, Kergoff, Pouldu, Kermadec, Trégnanton, Saint-Gelven, Toul-er-Lann ou Toulhouët. Entre la première et la dernière, le canal gravissait près de 37 mètres de dénivelé sur moins de 10 kilomètres, une échelle d’ouvrages serrés qui explique pourquoi la vallée comptait autant de maisons éclusières.

Un barrage de 45 mètres et le plus grand lac de Bretagne

Le barrage de Guerlédan est un ouvrage en béton de 45 mètres de haut. Sa longueur est donnée à 206 mètres par l’office de tourisme du Kreiz Breizh et à 208 mètres par l’office de tourisme du lac. Derrière lui, la retenue s’étire sur 12 kilomètres et couvre 304 hectares. Selon un communiqué d’EDF de mars 2021, le lac artificiel ainsi formé est le plus grand de Bretagne. L’exploitant lui assigne plusieurs rôles :

  • produire de l’électricité, avec une puissance installée de 15 mégawatts ;
  • alimenter le territoire en eau pour la production d’eau potable ;
  • soutenir le débit du Blavet pendant les sécheresses et contribuer à la gestion de ses crues ;
  • permettre les activités nautiques, devenues l’un des moteurs touristiques du centre Bretagne.
RepèreChiffreSource
Hauteur du barrage45 mètresOffice de tourisme du lac, Kreiz Breizh
Longueur du lac12 kilomètresOffice de tourisme du lac
Surface de la retenue304 hectaresOffice de tourisme du lac
Écluses englouties17 (numéros 120 à 136)Kreiz Breizh, inventaire régional
Maisons éclusières noyées16Inventaire régional (via Wikipédia)
Visites guidées payantes en 2015141 421Bilan touristique (via Wikipédia)
Les chiffres clés du lac de Guerlédan et de sa vidange de 2015.

Cinq vidanges complètes depuis 1951

En 1927, l’État impose de vider les retenues tous les dix ans pour inspecter les barrages et les réparer. À Guerlédan, l’opération aurait dû avoir lieu en 1941, mais le site est alors sous contrôle allemand. La première vidange complète intervient en 1951. Suivent celles de 1966, 1975, 1985 et 2015. À chaque fois, le fond du lac dévoile le même paysage lunaire de schiste craquelé et de souches, et la même curiosité s’empare de la région. En 1985, la foule s’était pressée pendant toute la durée de l’opération, au point de provoquer embouteillages et problèmes de stationnement.

L’écart de trente ans entre 1985 et 2015 tient aux progrès techniques. En 1995 puis en 2005, des robots ont inspecté les parties immergées du barrage sans qu’il soit nécessaire de vider le lac. C’est l’examen de 2005 qui a montré que l’étanchéité de la paroi amont, les vannes de fond et les conduits demandaient des travaux lourds, impossibles sous l’eau. La vidange a été officiellement annoncée en mars 2013, puis autorisée par un arrêté préfectoral du 9 février 2015.

Le même phénomène de retour à la surface s’observe ailleurs en France, par exemple lors des vidanges du lac du Chevril, qui a noyé l’ancien village de Tignes en 1952. À l’inverse, certains projets de retenue ont vidé des villages sans jamais les recouvrir, comme Celles, au bord du lac du Salagou.

2015, six mois à sec et une vallée rendue aux promeneurs

À partir de mars 2015, un turbinage abaisse le niveau d’environ dix centimètres par heure. Une fois l’eau descendue au niveau des turbines, les vannes de fond prennent le relais avec un débit de 35 mètres cubes par seconde, soit une baisse moyenne de six centimètres par heure. Le lac reste à sec de mai à novembre. Le chantier dure huit mois au total, dont six avec la retenue vide.

Pendant six mois, le fond d’un lac est redevenu une vallée, avec son chemin de halage, ses bornes kilométriques et ses maisons sans toit. Les promeneurs ont pu marcher le long des sas des écluses de Castel-Finans ou de Trégnanton, entrer dans les maisons éclusières réduites à leurs murs, et longer les puits des anciennes ardoisières. Une trentaine de guides conférenciers ont accompagné le public.

Pendant six mois, le fond d’un lac est redevenu une vallée, avec son chemin de halage, ses bornes kilométriques et ses maisons sans toit.

Pendant ce temps, EDF mène trois chantiers principaux :

  • la réfection de l’étanchéité de la paroi amont du barrage ;
  • la rénovation des deux conduits de fond et de leurs vannes ;
  • la construction de batardeaux, des ouvrages provisoires destinés à permettre, à l’avenir, des travaux sans vidange totale.

La remise en eau commence le 29 octobre 2015, grâce au seul débit naturel du Blavet, et la centrale redémarre début 2016. Côté poissons, une pêche de récupération a précédé l’assec, et un plan de rempoissonnement prévoyait de réintroduire 13 tonnes de poissons après le remplissage. Le bilan touristique officiel, relayé à l’époque par la presse locale, fait état de 1,5 à 2 millions de visiteurs sur la période, dont 141 421 pour les seules visites guidées payantes. On attendait même deux à trois millions de personnes.

Ce qui reste incertain

Les chiffres de fréquentation de 2015 sont des estimations : un site ouvert, accessible depuis de nombreux sentiers, ne se compte pas au tourniquet. Seules les visites guidées payantes, 141 421, correspondent à un comptage précis. L’office de tourisme retient le chiffre rond de 2 millions de visiteurs, la fourchette basse descend à 1,5 million.

Les dimensions varient aussi d’une source à l’autre. La longueur du barrage oscille entre 206 et 208 mètres, le volume de la retenue entre 51 et 55 millions de mètres cubes, et le début des travaux est daté de 1923 par certaines sources, de 1924 par d’autres, selon que l’on retient la concession ou l’ouverture du chantier.

Reste la question que se posent tous les amateurs de la vallée engloutie : quand la reverra-t-on. Les archives du Morbihan évoquaient une prochaine vidange vers 2045. L’office de tourisme du lac se montre plus prudent et parle d’un délai de 40, 60 ou 100 ans. Les batardeaux construits en 2015 ont justement été conçus pour éviter les vidanges totales. Il est donc possible que les écluses de 1930 ne réapparaissent plus avant très longtemps, et que les images de 2015 restent, pour une génération, le dernier témoignage de ce tronçon du canal.

Questions fréquentes

Combien d'écluses sont englouties sous le lac de Guerlédan ?

Dix-sept écluses du canal de Nantes à Brest, numérotées de 120 à 136, ont été noyées par la mise en eau du barrage en 1930. Seize maisons éclusières ont subi le même sort.

Quand le lac de Guerlédan a-t-il été vidé ?

Le lac a connu cinq vidanges complètes : 1951, 1966, 1975, 1985 et 2015. La vidange prévue en 1941 n'a pas eu lieu, le site étant alors sous contrôle allemand.

Pourquoi EDF a-t-il vidé le lac en 2015 ?

Des inspections par robot en 2005 avaient montré que l'étanchéité de la paroi amont, les vannes de fond et les conduits nécessitaient des travaux lourds. Ils ne pouvaient être réalisés qu'à sec, ce qui a imposé la vidange complète.

Combien de personnes ont visité le lac asséché en 2015 ?

Le bilan touristique officiel fait état de 1,5 à 2 millions de visiteurs. Parmi eux, 141 421 ont suivi des visites guidées payantes, le seul chiffre issu d'un comptage précis.

Quand aura lieu la prochaine vidange du lac de Guerlédan ?

Aucune date n'est fixée. Les archives du Morbihan évoquaient 2045, l'office de tourisme parle de 40, 60 ou 100 ans, et les batardeaux construits en 2015 visent justement à éviter les vidanges totales.

Peut-on encore naviguer sur le canal de Nantes à Brest à Guerlédan ?

Le barrage a coupé le canal en deux en 1930 et aucun système de franchissement n'a été construit. Le lac sert aujourd'hui aux loisirs nautiques, mais la navigation continue entre Nantes et Brest n'existe plus.
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