Un naturaliste a bâti son usine pour y faire des expériences : la Grande Forge de Buffon, en Côte-d’Or

Les bâtiments de la Grande Forge de Buffon, en Côte-d'Or
La Grande Forge de Buffon (Côte-d'Or). Photo : Marc Ryckaert, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1768, un homme de plus de soixante ans, célèbre dans toute l’Europe pour son Histoire naturelle, fait bâtir une usine sidérurgique au bord de l’Armançon. Georges-Louis Leclerc de Buffon ne cherche pas seulement à gagner de l’argent : il veut un laboratoire à l’échelle industrielle.

La Grande Forge se trouve à Buffon, en Côte-d’Or, à trois kilomètres au nord-ouest de Montbard, près du futur canal de Bourgogne. Le naturaliste a hérité de sa mère des terres et une forge, et il a déjà l’expérience de celle d’Aisy-sur-Armançon.

Une usine pensée comme une démonstration

Ce qui rend le site remarquable, c’est son organisation. La Grande Forge est l’une des premières usines intégrées du XVIIIe siècle : tout y est réuni et disposé pour enchaîner les étapes de fabrication sans transport inutile.

  • Une cour rectangulaire de 100 mètres sur 50, à laquelle on accède par deux grilles monumentales forgées sur place en 1768.
  • Les logements du personnel, six mètres au-dessus de la rivière, à côté de la demeure du maître et des régisseurs.
  • Une boulangerie, un potager et une chapelle accessibles aux ouvriers.
  • Une orangerie et un colombier, qui rappellent que le lieu est aussi une propriété d’agrément.
  • Des roues à aubes alimentées par l’Armançon, qui actionnent soufflets, marteaux, bocard et patouillet.

Le bâtiment le plus spectaculaire est le haut fourneau, et sa mise en scène est assumée : on y accède par un escalier majestueux qui permet aux invités de marque d’assister à la coulée du métal en fusion. Au siècle des Lumières, la technique se montre.

On y accède par un escalier majestueux qui permet aux invités de marque d’assister à la coulée du métal en fusion.

450 tonnes de fer par an, 400 ouvriers

À la fin du XVIIIe siècle, la production atteint 450 tonnes de fer par an et la forge occupe jusqu’à 400 ouvriers. Toutes les douze heures, une coulée de fonte d’une tonne peut être versée dans un moule de sable, après qu’on a ouvert à coups de ringard la partie basse du haut fourneau.

Le fer produit ici a une destination prestigieuse : il a servi à clôturer de grilles le Jardin des plantes de Paris, dont Buffon était l’intendant. La forge fournit aussi des ferronneries et des rampes d’escalier.

Mais le naturaliste utilise surtout l’établissement comme laboratoire. Il y travaille à l’amélioration des canons de la Marine, y mène des expériences sur ce qu’il appelle la chaleur obscure, et participe à la fondation d’une compagnie pour l’exploitation et l’épuration du charbon de terre, patronnée par Necker et Maurepas, afin de développer la fabrication du coke.

RepèreValeurCe que ça change pour la visite
Fondation1768, chantier jusqu’en 1772un site cohérent, bâti d’un seul projet
Cour centrale100 m sur 50tout s’observe depuis un seul point
Production annuelle450 tonnes de ferune des grandes forges du royaume
Ouvriersjusqu’à 400une petite ville industrielle avant l’heure
Couléeune tonne toutes les douze heuresle rythme qui organisait la vie du site
Fin de la sidérurgiecrue de 1866l’eau, qui faisait tourner l’usine, l’a arrêtée
Une usine du XVIIIe siècle dont le plan se lit encore intégralement.

Qui était le maître des lieux

Le propriétaire n’est pas un industriel ordinaire. Né à Montbard le 7 septembre 1707 et mort à Paris le 15 avril 1788, Buffon est à la fois naturaliste, mathématicien, cosmologiste et écrivain. Son œuvre majeure, l’Histoire naturelle, dont les premiers volumes paraissent en 1749, l’occupera toute sa vie et le placera au premier rang des savants comme des écrivains de son siècle.

Il est élu à l’Académie française en 1753, où il prononce le fameux Discours sur le style, et cumule les titres : intendant du Cabinet d’histoire naturelle du roi, trésorier perpétuel de l’Académie des sciences, membre des académies étrangères. C’est à ce titre qu’il transforme le Jardin royal des plantes, simple jardin d’apothicaire, en lieu de recherche, d’enseignement et de collection, en y faisant planter des arbres venus du monde entier.

La forge s’inscrit dans cette logique : elle valorise les ressources en bois et en minerai de ses terres, d’assez mauvaise qualité, et elle lui sert à vérifier en grand ce qu’il a d’abord testé dans son laboratoire de Montbard, le Petit Fontenet.

La crue, la cimenterie, puis l’incendie

L’histoire industrielle s’arrête en deux temps. En 1866, une crue exceptionnelle met fin à l’activité sidérurgique. Le site ne ferme pas pour autant : une cimenterie y fonctionne jusqu’en 1923, date à laquelle un incendie met un terme à toute activité industrielle.

La propriété appartient à la même famille depuis 1860, laquelle a, par le jeu des alliances, un ascendant commun avec Buffon. Une association a assuré l’ouverture au public de 1978 à 1997, puis les propriétaires ont pris le relais à partir de 1998.

La protection s’est construite par étapes : classement du bâtiment de la forge le 20 décembre 1943, puis des façades, toitures, salon et salle à manger du pavillon du maître le 31 décembre 1985. En 2021, un arrêté d’inscription a complété l’ensemble, en y ajoutant les jardins, le canal de dérivation et ses murs de soutènement, la zone de lavage dite patouillet et les bâtiments de la cimenterie.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la Grande Forge ne ressemble pas à une usine mais à un petit domaine : une cour fermée, des bâtiments alignés, un jardin, un canal de dérivation qui double la rivière. C’est exactement ce qu’a voulu Buffon, et c’est ce qui rend le site lisible deux siècles et demi plus tard.

On y voit aussi la logique hydraulique : le canal capte l’eau en amont, la conduit aux roues, puis la rend à l’Armançon. Toute l’énergie du site tient dans cette dérivation, et c’est une crue de cette même rivière qui a fini par tout arrêter.

Ce mélange d’industrie et d’agrément se retrouve ailleurs en France, notamment dans les salines royales, mais rarement avec une signature scientifique aussi nette. Le même goût du geste technique rendu visible se lit dans le Palais idéal du facteur Cheval, un siècle plus tard et à l’autre bout de l’échelle sociale.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notice de la Grande Forge de Buffon, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.

Questions fréquentes

Pourquoi un naturaliste construit-il une forge ?

Buffon hérite de sa mère des terres et une forge en Bourgogne. Il développe la sienne entre 1768 et 1772, à plus de soixante ans, pour valoriser le bois et le minerai de ses terres, et pour disposer d'un laboratoire à l'échelle industrielle.

Qu'appelle-t-on une usine intégrée ?

Un site où tout est réuni et pensé pour enchaîner les étapes : le haut fourneau, la fonderie, les logements ouvriers, la maison du maître, mais aussi une boulangerie, un potager et une chapelle.

Qu'a produit la forge ?

Du fer en barres, des ferronneries et des rampes d'escalier. Elle a notamment fourni le fer des grilles du Jardin des plantes de Paris, dont Buffon était l'intendant.

Pourquoi un escalier monumental devant le haut fourneau ?

Pour que les invités de marque puissent admirer la coulée du métal en fusion depuis une position dominante. C'est une mise en scène de la technique, au siècle des Lumières.

Le site est-il protégé ?

Oui. Le bâtiment de la forge est classé depuis le 20 décembre 1943, les façades, toitures et plusieurs espaces depuis le 31 décembre 1985, et un arrêté de 2021 a étendu la protection aux jardins, au canal de dérivation et aux vestiges industriels.
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