Le 25 février 1916, le fort le plus puissant du système défensif de Verdun tombe aux mains de l’armée allemande. Il n’y a presque pas eu de combat : dans l’ouvrage, 57 territoriaux s’étaient réfugiés au sous-sol pour échapper au pilonnage. Il faudra huit mois, une armée et une préparation d’artillerie colossale pour le reprendre.
Le fort de Douaumont appartient au système Séré de Rivières, ce plan de défense élaboré après la guerre de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine. Il est construit entre 1884 et 1886, puis modernisé de 1901 à 1913, et il domine le champ de bataille depuis le point haut de la rive droite de la Meuse.
Un ouvrage conçu pour tenir seul
L’architecture dit l’ambition. Au centre se trouve un casernement fait de casemates voûtées, ouvrant au sud à l’air libre et donnant au nord sur une galerie enterrée. On y trouve des cuisines, des chambrées, une boulangerie, une infirmerie, une forge et des stocks de munitions, de quoi loger une garnison de plusieurs centaines d’hommes en autonomie.
À la veille de la bataille, pourtant, l’essentiel de cette garnison n’est plus là. L’artillerie des forts avait été prélevée pour le front, et les effectifs réduits. C’est cette décision, et non un défaut de construction, qui explique ce qui va suivre.
21 février : huit cents obus en deux jours
Le 21 février 1916, premier jour de l’offensive allemande sur Verdun, le fort fait partie des cibles de l’artillerie lourde : il reçoit environ 800 obus les 21 et 22. Chaque jour, le front se rapproche. Le 25 février, l’attaque perce largement les lignes françaises, puis s’arrête comme prévu à environ 600 mètres du fort.
C’est là que l’histoire bascule. Le 24e régiment d’infanterie allemand a atteint son objectif, le bois de Chauffour, mais il reçoit des obus de sa propre artillerie. Trois officiers, le Hauptmann Haupt, le lieutenant de réserve Radtke et l’Oberleutnant von Brandis, décident alors de pousser plus loin plutôt que de rester sous le feu.
Trois officiers décident alors de pousser plus loin plutôt que de rester sous le feu.
Évitant le village de Douaumont, où un bataillon français est retranché, leurs compagnies franchissent le glacis et les barbelés et arrivent en fin d’après-midi, sous la neige, à la grille de la contrescarpe. Une brèche est découverte. Des volontaires sautent dans le fossé, dressent des poteaux télégraphiques pour aider les suivants à descendre, et le sergent Kunze se glisse dans le coffre oriental par un créneau de tir.
De petits groupes remontent les galeries. Les Français présents sont faits prisonniers. Le soir même, 19 officiers et 79 sous-officiers et hommes de troupe, venus de cinq compagnies différentes, occupent le fort.
Le couvercle de cercueil
Devenu allemand, le fort change de fonction : abri pour les troupes montant au front, et surtout observatoire d’artillerie de premier ordre, les tourelles servant de postes blindés. C’est maintenant l’artillerie française qui l’arrose.
Le 8 mai 1916 survient la catastrophe. La veille, les bombardements français ont été violents, l’ouvrage a reçu des blessés, un bataillon au repos et de nombreuses troupes s’y trouvent. À six heures du matin, l’explosion accidentelle d’un dépôt de grenades met le feu à un dépôt de lance-flammes voisin. Entre 800 et 900 soldats sont tués selon le médecin arrivé le premier sur les lieux.
Les Allemands commencent à enterrer les morts, mais on en retrouve sans cesse : le commandement fait finalement placer les corps dans deux casemates, qui sont murées. 679 hommes reposent derrière cette croix. Les soldats donnent alors au fort un surnom, Sargdeckel, le couvercle de cercueil, à cause de sa silhouette allongée et bombée.
| Repère | Valeur | Ce que ça change pour la bataille |
|---|---|---|
| Construction | 1884 à 1886, modernisé jusqu’en 1913 | l’ouvrage le plus solide de la place de Verdun |
| Garnison le 25 février 1916 | 57 territoriaux | aucune défense organisée face à l’infiltration |
| Occupants allemands le soir même | 98 hommes | une prise réalisée sans assaut d’ensemble |
| Explosion accidentelle du 8 mai | 800 à 900 morts allemands | deux casemates murées font office de sépulture |
| Obus reçus de 1914 à 1917 | environ 120 000 | le béton fissuré, la moitié des tourelles hors service |
| Reprise | 24 octobre 1916 | huit mois pour récupérer ce qui avait été perdu en une soirée |
24 octobre 1916 : la reprise, méthode inverse
La première tentative française, en mai 1916, montre ce qu’il en coûte de faire l’économie de la préparation. Le 22 mai, l’assaut du 129e régiment d’infanterie, renforcé de trois compagnies de sapeurs, atteint le fort en quinze minutes et prend la casemate de Bourges à la grenade. Mais les fantassins sont bloqués en surface par les mitrailleuses et à l’intérieur par les barricades allemandes. Ce seul jour coûte au régiment 66 morts, 386 blessés et 220 disparus, soit la moitié de son effectif théorique.
En octobre, tout change d’échelle. L’artillerie française aligne des centaines de pièces, de 65 à 220 mm, et surclasse désormais son homologue allemande. Le ciel est tenu par la chasse française, sept escadrilles d’observation et dix aérostats règlent les tirs. Après quatre jours de matraquage, l’assaut est lancé le 24 octobre. Le fort est repris.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le fort n’apparaît pas comme un bâtiment mais comme une bosse dans le paysage : c’est un ouvrage enterré, dont seule la superstructure bétonnée émerge, entourée d’un fossé et d’un glacis. Le sol alentour reste criblé de cratères, la forêt ayant poussé par-dessus sans les effacer.
Cette discrétion était toute la doctrine Séré de Rivières : offrir le moins de prise possible à l’artillerie. Elle a fonctionné, le fort n’a jamais été détruit. Ce qui a manqué, c’est la garnison.
Un détail dit l’état du lieu à l’armistice : le fort est constellé de cratères, les fossés sont méconnaissables, la moitié des tourelles est hors service, le béton est fissuré et la caserne est devenue trop humide pour être habitée. Un projet d’ossuaire y est un temps envisagé, avant que le maréchal Pétain ne le repousse au motif que le fort n’est pas déclassé : la nécropole sera finalement aménagée à la ferme de Thiaumont.
Le fort est classé monument historique depuis 1970 et, depuis le 20 septembre 2023, il fait partie des sites funéraires et mémoriels de la Première Guerre mondiale inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il se visite, comme le village détruit de Fleury, à quelques centaines de mètres de là.
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice du fort de Douaumont, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
