Sept niveaux et 204 pièces : le château le plus haut de France cache un double meurtre de 1477

La façade sud du château de Brissac, en Maine-et-Loire
Le château de Brissac (Maine-et-Loire). Photo : JackyM59, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le château de Brissac, à quinze kilomètres d’Angers, détient un record qui ne se voit qu’en levant la tête : c’est le château le plus haut de France, avec sept niveaux et 204 pièces. Sa légende, elle, tient en une date : le 1er juin 1477.

À l’origine, il s’agit d’un château fort du comté d’Anjou, bâti au XIe siècle. Après la défaite des Anglais face à Philippe Auguste, celui-ci le cède au sénéchal Guillaume des Roches. Deux tours de la face du levant sont encore des vestiges de l’ancien château, daté du XVe siècle.

Le drame qui a fait la légende

En 1435, le château est acquis par Pierre de Brézé, fidèle de Charles VII, qui le reconstruit en 1455. Pierre de Brézé meurt à la bataille de Montlhéry en sauvant le roi. Son fils Jacques en hérite et s’installe à Brissac avec son épouse Charlotte de Valois, fille de Charles VII et d’Agnès Sorel.

Le 1er juin 1477, Jacques de Brézé découvre que sa femme a une liaison avec son ami Pierre de Lavergne. Il les transperce tous deux de son épée. De ce double meurtre est née la légende, toujours vivace, selon laquelle Charlotte apparaîtrait sous la forme d’une dame blanche les nuits d’orage.

De ce double meurtre est née la légende, toujours vivace, selon laquelle Charlotte apparaîtrait les nuits d’orage.

C’est le schéma habituel des châteaux hantés : un fait réel, précisément daté, qui se transforme avec les siècles en apparition. À la différence de bien des légendes, celle-ci n’a pas eu besoin d’être inventée au XIXe siècle, le drame est documenté.

Un château démoli, puis rebâti en plus haut

En 1502, sous le règne de François Ier, la propriété est achetée par René de Cossé, que le roi nomme gouverneur du Maine et de l’Anjou. Le château entre ainsi dans la famille des Cossé, qui adopte le nom de Brissac et le détient toujours.

Pendant les guerres de Religion, Charles de Cossé, petit-fils de René, prend le parti de la Ligue. Le château est assiégé par Henri IV. Rallié au roi en 1594, Charles de Cossé retrouve en 1606 une demeure gravement endommagée, et obtient le titre de maréchal de France puis celui de duc de Brissac en 1611.

La forteresse est alors tout près d’être démolie. C’est ce qui explique sa silhouette actuelle : elle est reconstruite sous la conduite de l’architecte Jacques Corbineau, qui en fait un édifice grandiose, greffé sur les deux tours conservées. D’où cette superposition inhabituelle de niveaux, et cette hauteur qui n’a pas d’équivalent en France.

RepèreValeurCe que ça change pour le visiteur
Niveauxjusqu’à septle plus haut château de France, à gravir à pied
Pièces204la visite n’en montre qu’une partie
Vestiges les plus anciensdeux tours du XVe sièclevisibles sur la face du levant, en contraste avec le reste
Entrée dans la famille de Cossé1502plus de cinq siècles de propriété continue
Titre ducal1611le château devient une résidence de premier rang
Théâtre privéinauguré en 1890deux étages, restauré vers 1983
Un château habité par la même famille depuis le règne de François Ier.

Une réconciliation royale en terrain neutre

Brissac a aussi servi de lieu de négociation. Le 13 août 1620, une première entrevue de conciliation y réunit Louis XIII et sa mère Marie de Médicis, en terrain neutre. La réconciliation solennelle intervient au bout de trois jours de festivités et de plusieurs entretiens privés.

Le duc Simon de Cossé, titré en 1944, a d’ailleurs raconté cette vie de château dans quatre volumes de souvenirs couvrant tout le XXe siècle, de 1900 à 1985.

Le choix n’est pas anodin : il fallait un lieu assez vaste pour loger deux cours, assez prestigieux pour ne humilier personne, et tenu par une famille loyale aux deux camps. Le duc de Brissac avait alors pour secrétaire particulier le gentilhomme Goddes de Varennes, marquis de la Perrière.

Deux siècles et demi plus tard, le château connaît une autre vie mondaine. En 1890, sa propriétaire, née Jeanne-Marie Say, petite-fille du raffineur de sucre Louis Say et veuve en premières noces de Roland de Cossé, y fait inaugurer un théâtre sur deux étages. Il a été restauré vers 1983.

Saccagé, puis dépositaire des trésors nationaux

Les Cossé-Brissac conservent le château jusqu’en 1792. La Révolution le réquisitionne et le transforme en cantonnement pour les Bleus de Vendée. Mis à sac, il reste en l’état jusqu’en 1844, date à laquelle un programme de restauration est entrepris, poursuivi par la famille à qui le château a été restitué.

Un siècle plus tard, le lieu joue un rôle inattendu. Le duc de Brissac ayant proposé son château pour abriter des œuvres d’art, il reçoit en 1939 et 1940 le mobilier de Versailles, gardé sur place jusqu’en 1946 par l’épouse de l’ancien conservateur Gaston Brière, ainsi que des œuvres des musées Gustave-Moreau, Nissim-de-Camondo et des Arts décoratifs, des palais de l’Élysée et du Sénat, de la Comédie-Française, de plusieurs ambassades, de 65 collections privées et le trésor de la cathédrale d’Angers.

La guerre y laisse aussi une trace sombre : un rapport de Brière relate l’irruption de cinq soldats allemands au château en août 1944, qui y tuèrent le gardien J.-B. Faucher.

Ce que la vue d’ensemble montre

De loin, la silhouette de Brissac déroute : deux tours médiévales trapues encadrent un corps de logis beaucoup plus haut, aux façades baroques. Ce n’est pas une maladresse, c’est l’histoire du bâtiment, figée au moment où le chantier du XVIIe siècle s’est interrompu avant d’avoir remplacé l’ancien château.

Cette hauteur a une explication simple : on a bâti un corps de logis du XVIIe siècle à l’emplacement et à l’échelle d’un château fort, sans en réduire l’emprise, en empilant les niveaux là où d’autres auraient étalé les ailes.

Le château est partiellement inscrit et classé au titre des monuments historiques, et il reste une résidence familiale. C’est un cas assez rare dans le Val de Loire, où la plupart des grandes demeures sont passées à l’État ou à des collectivités.

Le rapprochement le plus parlant est avec Pierrefonds : là-bas, un architecte a effacé les traces du temps pour produire un château cohérent ; ici, l’incohérence apparente est précisément ce qui raconte le passé.

À voir autour

  • Pierrefonds : le château refait à neuf au XIXe siècle
  • Tiffauges : un autre drame documenté devenu légende, à cent kilomètres
  • Chambord : 426 pièces, mais quatre niveaux seulement

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice du château de Brissac, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on du château le plus haut de France ?

Parce qu'il compte jusqu'à sept niveaux, ce qu'aucun autre château français n'atteint. Il totalise 204 pièces, et sa façade porte les influences baroques du XVIIe siècle.

D'où vient la légende de la dame blanche ?

D'un fait documenté : Jacques de Brézé, découvrant la liaison de son épouse Charlotte de Valois avec son ami Pierre de Lavergne, les transperce de son épée le 1er juin 1477. La légende veut qu'elle apparaisse les nuits d'orage.

Qui était Charlotte de Valois ?

La fille du roi Charles VII et d'Agnès Sorel. Son mari, Jacques de Brézé, avait hérité du château à la mort de son père Pierre de Brézé, tué à la bataille de Montlhéry en sauvant le roi.

Depuis quand la famille de Brissac est-elle propriétaire ?

Depuis 1502, quand René de Cossé achète la propriété. Nommé gouverneur du Maine et de l'Anjou par François Ier, il donne son nom à la branche des Cossé-Brissac.

Le château a-t-il un théâtre ?

Oui, inauguré en 1890 et créé sur deux étages par Jeanne-Marie Say, petite-fille du raffineur de sucre Louis Say. Il a été restauré vers 1983.
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