Ce château de Charente a changé neuf fois de camp pendant la guerre de Cent Ans

Le château de Bouteville en Charente, vu du ciel
Le château de Bouteville (Charente), vu du ciel. Photo : Jacques DASSIÉ, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Mis à jour le 20 septembre 2026 : Ajout d'une explication sur le mécanisme des changements d'allégeance féodale

Le château de Bouteville, en Charente, n’est plus qu’une ruine imposante. Mais pendant trois siècles, ce verrou a changé de mains au gré des traités entre la France et l’Angleterre.

Il est construit à l’emplacement d’une villa gallo-romaine, et il ouvre notre dossier La Charente vue du ciel. Le premier château fort est édifié vers l’an 1000 et signalé dès 1028. Vu du ciel, l’ensemble dessine une vaste cour entourée de bâtiments sur trois côtés, fermée par un mur sur le quatrième, avec une tour et une tourelle aux angles.

Une dot, puis une maison puissante

Au début du XIe siècle, le château appartient à Geoffroy Taillefer, fils du comte d’Angoulême Guillaume IV, à la suite de son mariage avec Pétronille, fille du seigneur d’Archiac, qui le lui apporte en dot. Ils poursuivent la construction de l’église et fondent le prieuré. Après les Taillefer, le château entre dans la maison de Lusignan, puis passe à Jeanne de Navarre lors de la réunion de l’Angoumois à la couronne de France, et enfin à Aimery III de La Rochefoucauld, en récompense de ses services.

Neuf châtellenies, un roi d’Angleterre, un Prince Noir

Jean sans Terre, roi d’Angleterre et époux d’Isabelle d’Angoulême, y séjourne plusieurs fois. Les Français reprennent la place vers 1355. Cinq ans plus tard, le traité de Brétigny rend l’Angoumois à l’Angleterre : Bouteville devient alors, par l’entremise de Jean Chandos, l’une des neuf châtellenies de la sénéchaussée de l’Angoumois, aux côtés d’Angoulême, Villebois, Merpins, Jarnac, Cognac, La Tour-Blanche et Aubeterre.

Le Prince Noir, qui résidait souvent à Angoulême, venait fréquemment au château. En 1378, Richard II l’octroie, avec celui de Merpins, à Archambaud de Grailly, comte de Foix, coprince d’Andorre et vicomte de Béarn. Les Anglais tiennent encore les lieux en 1445, avant leur retrait définitif.

Détruit, rebâti, détruit encore

L’histoire du site tient en une alternance de ruines et de reconstructions, chacune interrompue avant son terme.

  • 1453 : ruiné par la guerre de Cent Ans, le château est restauré par Jean d’Orléans. Les parents de François Ier, Charles d’Orléans et Louise de Savoie, aimaient y séjourner.
  • Années 1530 : arrivée des Montmorency-Fosseux. François de Montmorency-Bouteville sera décapité en juin 1627 après un duel à Paris.
  • 1577 : pendant les guerres de Religion, la garnison de Bouteville arrête et tue près de Jarnac Charles Danowitz, dit Besme, l’assassin de l’amiral de Coligny.
  • 1598 : le château est de nouveau en ruines.
  • 1593-1624 : Bernard de Béon du Massès entreprend une reconstruction, poursuivie après sa mort par sa veuve Louise de Luxembourg. En 1624, seul le gros œuvre est achevé : la décoration ne sera jamais faite, exactement comme au château de Lavardens, dont l’étage supérieur est resté à l’état de projet.

Un apanage royal, puis un marchand démolisseur

Le domaine reste dans la maison de Béon jusqu’en 1726, avant d’être engagé à Henri de Bruzac-Hautefort, major des gardes du corps, qui y habite jusqu’en 1736 et y mène d’importantes transformations. En très mauvais état, le château entre en 1788 dans l’apanage du comte d’Artois, qui lance sa rénovation.

Les travaux sont achevés à la Révolution, mais le château est séquestré après l’émigration du comte d’Artois, puis vendu à Antoine Marcombe, marchand de Bouteville, qui commence aussitôt les démolitions. La cheminée monumentale est démontée et remontée au château de Bourg-Charente. C’est ce dépeçage, plus que les guerres, qui a donné au site son aspect actuel.

DateÉvénement
Vers l’an 1000Premier château fort, sur une villa gallo-romaine
1360Le traité de Brétigny en fait l’une des neuf châtellenies de l’Angoumois
1453Restauration par Jean d’Orléans après la guerre de Cent Ans
1598Le château est de nouveau en ruines
1624Fin des travaux des Béon : gros œuvre achevé, décoration jamais faite
Après 1789Vendu à un marchand qui entreprend les démolitions
1984Classement au titre des monuments historiques
1994Le château devient propriété de la commune
Mille ans d’alternance entre chantiers et destructions.

Ce qu’il reste, et ce que la vue aérienne montre

Richard de Segonzac mène quelques travaux en 1929 et 1930 : charpente de la grande salle, démolition des restes de l’aile sud, aménagement de la terrasse, suppression du porche d’entrée de la cour. Le domaine appartient ensuite à la famille de Joyet à partir de 1935, avant le classement de 1984 et le rachat par la commune en 1994. Le site a figuré parmi ceux retenus pour le loto du patrimoine en 2018.

  • L’entrée par un pont et une poterne, encore lisible sur le flanc de l’enceinte.
  • Les bâtiments sur trois côtés autour d’une cour très vaste, inhabituelle pour un château charentais.
  • Des décors sculptés conservés au-dessus de plusieurs fenêtres, seuls témoins du chantier des Béon.
  • L’emprise de l’aile sud disparue, visible au sol comme une différence de végétation.

Comment un même château pouvait-il changer de camp sans changer de propriétaire

Le cas de Bouteville illustre un mécanisme propre à la guerre de Cent Ans, souvent mal compris : un château ne changeait pas nécessairement de camp parce que son seigneur trahissait ou vendait ses terres. Le plus souvent, c’est l’allégeance territoriale qui basculait, à la suite d’un traité signé bien loin du site, entre souverains. Le traité de Brétigny en est l’exemple le plus net : du jour au lendemain, l’Angoumois entier passe sous suzeraineté anglaise, et avec lui toutes ses châtellenies, sans qu’aucune bataille n’ait eu lieu autour de leurs murs. Les seigneurs locaux devaient alors composer, parfois en gardant leurs terres sous une nouvelle couronne, parfois en étant remplacés par des fidèles du nouveau camp, comme lorsque Richard II octroie Bouteville à Archambaud de Grailly.

Cette logique explique pourquoi les places fortes de la région ont si peu servi de véritables lieux de combat prolongé : leur rôle était avant tout défensif et symbolique, un point d’appui administratif et militaire dont la possession se négociait davantage sur le papier que sur le terrain. Elle éclaire aussi la fragilité de ces châtellenies frontalières, coincées entre deux couronnes, qui devaient sans cesse renouveler leur loyauté au gré des rapports de force diplomatiques, bien plus qu’à celui des sièges.

À voir autour

Pour aller plus loin : Notre page de référence sur les châteaux et forteresses du Sud-Ouest, le dossier La Charente vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notice du château de Bouteville, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.

Questions fréquentes

Pourquoi le château de Bouteville est-il en ruines ?

Moins à cause des guerres que des démolitions. Vendu après la Révolution à un marchand de Bouteville, il est dépecé pour ses matériaux : la cheminée monumentale est par exemple remontée au château de Bourg-Charente.

Qu’est-ce qu’une châtellenie ?

Une circonscription administrative et judiciaire commandée depuis un château. Après le traité de Brétigny de 1360, Bouteville devient l’une des neuf châtellenies de la sénéchaussée de l’Angoumois, avec Angoulême, Cognac ou Jarnac.

Le château de Bouteville se visite-t-il ?

Il est propriété de la commune depuis 1994 et classé au titre des monuments historiques depuis 1984. Les conditions d’accès dépendent des campagnes de restauration en cours : elles sont à vérifier auprès de la mairie avant de se déplacer.

Qui était François de Montmorency-Bouteville ?

Un seigneur du lieu, issu de la famille des Montmorency-Fosseux installée à Bouteville à partir des années 1530. Il fut décapité en juin 1627 pour avoir livré un duel à Paris, alors que la pratique venait d’être interdite.

À quoi ressemblait le château avant les destructions ?

À un vaste ensemble de bâtiments disposés sur trois côtés d’une grande cour, fermée par un mur sur le quatrième, avec une tour et une tourelle aux angles, et une entrée par un pont et une poterne.
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