Cumières-le-Mort-Homme existe. Elle a un code Insee, 610 hectares, une dotation de l’État et une chapelle inscrite monument historique. Elle n’a aucun habitant depuis 1999, et aucun élu : trois personnes nommées par le préfet tiennent lieu de conseil municipal.
Le fondement de ce régime est l’article 4 de la loi du 18 octobre 1919. Son texte intégral ne figure pas dans les bases juridiques courantes : il se lit au compte rendu de la séance du Sénat du 17 octobre 1919, publié au Journal officiel du lendemain. On y trouve deux précisions que les récits reprennent de travers.
Ce que dit exactement le texte de 1919
La première précision porte sur la nomination. Les trois membres de la commission municipale ne sont pas nommés sur proposition du conseil général, comme on l’écrit souvent, mais sur présentation de la commission départementale du conseil général. La nuance est administrative, elle n’est pas anodine : ce n’est pas l’assemblée délibérante qui présente, c’est son organe restreint.
La seconde porte sur le champ d’application. L’article premier de cette loi vise dix départements, et non la seule Meuse. Le régime a été conçu pour l’ensemble des zones dévastées du front, et c’est l’histoire ultérieure, c’est-à-dire la reconstruction partout ailleurs, qui a fini par le réserver de fait à six communes meusiennes.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Population légale | zéro | recensement Insee |
| Code commune | 55139 | code officiel géographique |
| Superficie | 610,55 hectares | données administratives publiques |
| Dotation globale de fonctionnement | 4 439 euros | données publiques des dotations |
| Conseil municipal | aucun, remplacé par une commission de trois membres nommés | loi du 18 octobre 1919 |
| Adresses recensées | une seule, non certifiée par la commune | Base adresse nationale |
Six, et non neuf
Le nombre de communes françaises à population nulle donne lieu à une confusion tenace. Il y en a six, toutes dans la Meuse, chiffre établi par dépouillement du fichier des populations de référence de l’Insee et recoupé sur l’API officielle du découpage administratif : six sur les 34 875 communes françaises.
On lit souvent neuf, parce qu’on confond ce décompte avec celui des neuf villages dits morts pour la France, distinction honorifique accordée à des communes détruites pendant la bataille de Verdun. Or parmi ces neuf, certaines ont des habitants : l’une en compte neuf, et une autre, issue d’une fusion de 2019, en compte quatre-vingt-un. Être mort pour la France et être vide ne sont pas la même chose.
Six communes sans habitant sur trente-quatre mille huit cent soixante-quinze, et toutes dans le même département.
Une extinction qui s’est faite en trois temps
La courbe de population de Cumières se lit comme une sortie lente. Le village est détruit en 1916 et n’est pas reconstruit, mais la commune n’est pas vidée d’un coup : l’Insee y recense encore sept habitants en 1968, puis un seul en 1990, et zéro à partir de 1999. Il a donc fallu plus de huit décennies pour que le dernier résident disparaisse des registres.
Ce n’est pas un détail de statistique, mais il ne dit pas ce qu’on lui fait dire : ce n’est pas le passage à zéro habitant qui a fait basculer Cumières dans le régime de la commission nommée. Le texte de 1919 se déclenche quand il n’est pas possible de former un conseil municipal, pas quand la population tombe à rien, et le village est administré de cette manière depuis les années 1920. Le président de la commission municipale en poste en 2020 l’était depuis 1988, quand la commune comptait encore un habitant.
Ce que fait concrètement une commission municipale de trois membres est plus simple qu’il n’y paraît : elle tient les comptes, elle entretient ce qui doit l’être, elle donne les autorisations que la loi exige, et elle représente la commune dans les instances intercommunales. Il n’y a ni état civil à tenir, ni école, ni voirie urbaine, ni électeur à inscrire sur la liste électorale. La loi de 1919, elle, réserve la commission nommée aux communes où il n’est pas possible de former un conseil municipal, et elle organisait dans le même temps le vote des réfugiés.
Deux points restent à établir sur ce dossier, et ils sont dits ici comme tels : les noms des trois membres actuellement en fonction et l’arrêté préfectoral qui les nomme n’ont pas été retrouvés, non plus que le statut foncier précis du territoire et les restrictions d’accès qui s’y appliquent. Pour un territoire sans habitant, ces informations ne font l’objet d’aucune publication courante.
Le nom est plus ancien que la bataille
Mort-Homme est le toponyme le plus commenté du secteur de Verdun, et presque toujours rattaché aux combats de 1916. C’est une erreur de chronologie. Le nom est attesté dès 1872 comme nom de lieu de la commune de Cumières, dans le dictionnaire topographique du département, soit quarante-quatre ans avant la bataille.
Son origine, elle, n’est pas établie. Plusieurs explications circulent, et aucune n’est documentée par une source identifiable. L’honnêteté commande de le dire plutôt que de choisir la plus séduisante. Ce qui est sûr, c’est que la guerre n’a pas inventé ce nom : elle l’a rendu célèbre, puis la commune l’a officiellement accolé au sien.
Ce qui subsiste, et où : la chapelle Saint-Rémi, bâtie en 1933, est inscrite au titre des monuments historiques par arrêté du 15 décembre 2021. Le monument du Mort-Homme, un soldat sortant de son linceul que l’on associe systématiquement au lieu, se trouve en réalité sur la commune voisine de Chattancourt, et il n’est pas protégé.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le territoire de Cumières n’est ni une ruine ni un village : c’est une forêt. Sur ses 610 hectares, la carte de l’IGN ne relève plus que cinq bâtiments, dont la chapelle et deux ouvrages bétonnés, au milieu des parcelles de feuillus et des plantations de résineux. Une route départementale, la D 123, traverse le territoire, et le relief du sol garde sous les arbres la trace des trous d’obus et des tranchées.
C’est la signature paysagère des zones rouges de 1918 : on n’a pas reconstruit, on a planté. Les reliefs de guerre, invisibles depuis une route, se lisent en revanche très bien sur les modèles de terrain issus de relevés laser, qui montrent un sol criblé sous la futaie.
Reste ce que ce dossier a d’exemplaire. Une commune sans habitant, sans élu, avec une seule adresse recensée, un code, une surface et une dotation, administrée par trois personnes que l’État nomme, sur le fondement d’une loi dont le texte se cherche dans un compte rendu de séance de 1919. L’administration française a prévu le cas d’un territoire que plus personne n’habite, et elle le gère depuis un siècle.
Sources : compte rendu de la séance du Sénat du 17 octobre 1919, publié au Journal officiel du 18 octobre 1919, pour le texte de l’article 4 ; Insee, fichier des populations de référence et séries historiques de population ; code officiel géographique et données publiques des dotations de l’État ; base POP du ministère de la Culture, notice de la chapelle Saint-Rémi ; dictionnaire topographique du département de la Meuse, 1872, pour l’attestation du toponyme ; Base adresse nationale.

