Le 30 décembre 1992, treize édifices de Bar-le-Duc, dans la Meuse, sont classés monuments historiques. Ce jour-là, aucune autre commune du département n’est concernée.
Huit d’entre eux sont sur le même éperon rocheux, celui de la ville haute, et là, serrés, quinze immeubles protégés tiennent dans un diamètre de cent soixante-huit mètres et six dixièmes. Les cinq autres sont en ville basse.
Si ce quartier est encore là, c’est parce que la ville l’a abandonné. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est une fiche de l’État.
Le délaissement a conservé ce que l’entretien aurait transformé.
Ce que la date de 1992 recouvre, exactement
Commençons par ce qui est vérifiable, et par ce qui ne l’est pas.
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 2 novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices. Bar-le-Duc y porte trente-sept notices, dont vingt-trois classements et quatorze inscriptions seules. Douze de ces notices portent la date du 30 décembre 1992.
La liste des monuments protégés de la Meuse publiée par la direction régionale des affaires culturelles, à jour au 12 mai 2022, compte de son côté treize entrées à cette date, et cette date n’apparaît nulle part ailleurs dans ses quatorze pages consacrées au département.
Douze notices pour treize édifices, et l’écart se résout : la notice des bâtiments de la préfecture porte l’adresse 40 et 42 rue du Bourg, et son libellé protège les façades et toitures de l’immeuble numéro 40 ainsi que la façade et la toiture sur rue de l’immeuble numéro 42. La liste régionale les compte séparément, la préfecture d’un côté, la maison de Simon Baudoin de l’autre. Une notice, deux édifices. Le même mécanisme explique l’écart général entre les trente-sept notices de l’export et les trente-neuf édifices annoncés par le ministère : trente-sept plus un font trente-huit, et le trente-neuvième est la porte du château, place du Château, inscrite le 19 mars 1934 selon la liste régionale. Aucune notice barisienne de l’export ne porte cette année ni cette adresse. C’est une absence dans un corpus fermé et téléchargeable, et elle ne dit rien d’autre que ceci : cette protection manque à cet export.
Deux précautions de vocabulaire, enfin. Nous écrivons le même jour, et non par un seul arrêté : les deux documents emploient la formule standard, classement par arrêté du 30 décembre 1992, édifice par édifice, ce qui ne dit pas si l’acte est unique. Et nous écrivons aucun ailleurs dans la Meuse, non aucun ailleurs en France : au niveau national, quatorze notices portent cette date, douze à Bar-le-Duc, une à Trappes et une à Lansargues.
Ce n’est pas un record, et c’est pour cela que c’est intéressant
Il serait facile de présenter ce lot comme exceptionnel. Nous avons vérifié, et il ne l’est pas.
Dans le même export, quatre-vingt-dix-huit couples formés d’une commune et d’une date de protection sont plus gros que celui-ci, et quatorze autres sont de même taille. Le plus important est Bordeaux, le 14 avril 1951, avec cent vingt-trois notices. Ce qui distingue Bar-le-Duc n’est donc pas le volume, c’est la concentration au sol de sa ville haute, qui ne recouvre pas exactement le lot de 1992.
Nous l’avons mesurée plutôt que de l’estimer. En prenant les coordonnées portées par les notices elles-mêmes et en calculant la distance par la formule de haversine, les quinze immeubles protégés de la place Saint-Pierre, de la rue des Ducs-de-Bar et l’église Saint-Étienne tiennent dans cent soixante-huit mètres et six dixièmes, de l’immeuble du 29 rue des Ducs-de-Bar à l’église. Huit de ces quinze notices portent la date du 30 décembre 1992. Et il faut dire ce que cette mesure ne dit pas : le lot de 1992 n’est pas, lui, contenu dans ce diamètre. Huit de ses douze notices sont sur l’éperon, les quatre autres sont en ville basse, rue du Bourg, rue Jean-Jacques-Rousseau et au collège Gilles de Trèves, entre 183 et 194 mètres d’altitude contre près de 240 sur la place Saint-Pierre, et le lot pris en entier s’étend sur six cent trois mètres. La densité que nous mesurons est celle de la ville haute, pas celle du lot.
Un autre superlatif tombe au passage. L’église Saint-Étienne est souvent présentée comme un écrin de mobilier, et elle porte effectivement quarante-sept références d’objets protégés. Mais sur les 10 022 notices de l’export dont le champ de liens d’objets est renseigné, elle n’arrive qu’au quatre centième rang, et elle est dépassée dans sa propre ville par l’église Notre-Dame, qui en porte cinquante et une.
Le paradoxe que l’État écrit lui-même
La fiche de site publiée par la direction régionale de l’environnement, avec des photographies datées de juin 2021, décrit la ville haute comme une partie de l’agglomération située sur un rocher aux pentes abruptes, à la fois un site dominant la vallée de l’Ornain et un ensemble urbain préservé dans son état de la fin du seizième siècle.
Puis elle explique pourquoi, et il faut lire les deux phrases ensemble parce que la seconde retourne la première.
Chute économique de la ville basse, perte de la fonction défensive, les fortifications ayant été rasées en 1670 par les troupes de Louis XIV, sont à l’origine de son déclin. Et aussitôt après : paradoxalement, nous lui devons de posséder encore ce patrimoine.
Autrement dit, la ville haute n’a pas été préservée, elle a été délaissée. Personne n’a eu les moyens ni l’envie d’y reconstruire, et c’est ce vide de projet qui a laissé debout un alignement de façades du seizième siècle.
La même fiche porte un jugement que nous laissons à son auteur. Elle écrit que la beauté, l’élégance architecturale, l’homogénéité et l’état de conservation de l’ensemble en font un ensemble renaissance unique en France. C’est la direction régionale de l’environnement qui l’écrit, sur une fiche dont seules les photographies sont datées, de juin 2021. Nous n’avons trouvé aucun décompte publié qui établisse cette unicité.
Douze notices, le même siècle de construction
Il y a pourtant un fait qui donne du corps à l’idée d’ensemble, et celui-là est un décompte.
Les douze notices du lot de 1992 portent toutes, sans exception, un siècle principal de construction mentionnant le seizième siècle ou le premier quart du dix-septième. Douze sur douze. Le filtre est donné : nous avons cherché les mentions 16e et 1er quart 17e dans le champ de siècle de la campagne principale de construction.
Les rares notices qui portent une année précise confirment la fourchette : 1523 pour l’immeuble du 4 place Saint-Pierre, 1572 et 1580 pour le collège Gilles de Trèves, 1579 pour le 8 place Saint-Pierre, 1604 pour le 29, et 1821 puis 1904 pour les reprises de la préfecture.
La liste régionale rend par ailleurs quatre noms que l’export laisse en immeuble anonyme : hôtel de Beurges au 8 place Saint-Pierre, hôtel de Rouyn au 14, maison Mérion place Saint-Pierre et hôtel Billant au 51 rue du Bourg. L’export en nomme d’autres lui-même, et ils valent d’être cités : hôtel de Florainville au 21 place Saint-Pierre devenu hôtel de ville, hôtel de l’Escale au 41 rue des Ducs-de-Bar, et la maison de la Gabbe au 37 rue des Ducs-de-Bar, l’hôtel de la Bessière au 47 et la maison des deux Barbeaux au 26 rue du Bourg.
Deux documents du même ministère, cinq mois d’écart : la maison de la Gabbe, au 37 rue des Ducs-de-Bar, est classée le 5 juillet 1993 selon la liste régionale du 12 mai 2022, et le 17 décembre 1993 selon la notice de l’export, qui répète cette date en clair dans le libellé de la protection. Deux publications du même ministère, donc une seule source, mais elles ne disent pas la même chose sur le même immeuble. Nous le signalons sans trancher.
Les autres dates de cet éperon
| Date | Acte | Source |
|---|---|---|
| 1889 | classement de l’église Saint-Étienne par liste, en totalité | export national et liste régionale, concordants |
| 25 juin 1930 | classement de la tour Heyblot et de l’amorce de courtine accolée | mêmes sources, concordantes |
| 16 octobre 1930 | inscription de la tour de l’Horloge et de la fontaine de la place de la Fontaine | export national |
| 10 septembre 1941 | classement de la tour de l’Horloge et des restes de remparts situés au-dessous | export national et liste régionale |
| 22 avril 1963 | site inscrit, 15,62 hectares | direction régionale de l’environnement, recoupée par trois notices |
| 1975 | secteur sauvegardé de la ville haute | la commune et le ministère de la Culture pour l’année |
| 3 février 1988 | inscription de sept immeubles barisiens | export national |
| 30 décembre 1992 | classement de treize édifices | export national et liste régionale |
| 1993 puis 2016 | plan de sauvegarde et de mise en valeur, puis site patrimonial remarquable | ministère de la Culture |
Entre deux lignes de ce tableau se cache un détail qu’on n’explique pas. Les observations de la notice de la tour de l’Horloge portent trois mots entre son inscription de 1930 et son classement de 1941 : brûlée en 1940. Des pages consultées sur le web parlent plutôt d’une tempête ayant endommagé la toiture. Nous n’avons trouvé aucune source institutionnelle qui qualifie autrement cet évènement, et nous ne trancherons donc pas entre l’incendie et la tempête.
Autre piège de périmètre, à ne pas confondre. Les 15,62 hectares sont ceux du site inscrit de 1963. Les vingt-six hectares que l’on lit dans la presse locale désignent le secteur devenu site patrimonial remarquable. Ce sont deux servitudes différentes avec deux périmètres distincts, et nous n’avons trouvé aucun acte publié donnant la superficie de la seconde.
Vu du ciel, cinquante-sept mètres au-dessus de l’Ornain
L’éperon se mesure, et nous l’avons fait sur le modèle altimétrique de l’Institut géographique national, en donnant les points pour que le calcul soit refait.
L’église Saint-Étienne, en haut, est à 239,81 mètres. Le centroïde des quinze notices protégées, à 237,58 mètres. En bas, le quai Sadi-Carnot est à 182,40 mètres et l’église Notre-Dame de la ville basse à 184,29 mètres. Soit cinquante-sept mètres et quatre dixièmes de dénivelé, pour six cent quatre-vingts mètres de distance horizontale. L’interface ne donne pas de marge d’erreur chiffrée : elle répond que la précision est variable suivant la source de mesure, et nous le reportons tel quel.
L’origine de ce perchoir est datée par la commune : vers 951, le duc Frédéric d’Ardenne, soucieux de protéger son duché, fait construire un château fort sur l’éperon rocheux, et cet élément donnera naissance au treizième siècle au quartier de la ville haute.
La pierre, elle, vient de tout près, et la commune la nomme : la pierre de Savonnières-en-Perthois, d’un jaune pâle caractéristique, extraite dans la commune du même nom et dans d’autres carrières des environs. Elle précise pourquoi elle convenait : tendre et non gélive, donc facile à travailler pour la sculpture. C’est ce qui explique les façades ouvragées de la rue des Ducs.
Deux lignes de la chronologie communale disent enfin ce que la rivière fut et ce qu’elle a coûté. L’Ornain servait au transport du bois par flottage jusqu’à l’ouverture du canal de la Marne au Rhin, au dix-neuvième siècle. Et en 1944, tous les ponts qui l’enjambent ont été détruits.
Pour regarder tout cela, la commune renvoie au belvédère des Grangettes, doté d’une table d’orientation. Nous ne donnerons pas son altitude : nous n’avons pas ses coordonnées, et nous ne voulons pas d’un chiffre que nous n’aurions pas calculé.
Sources : export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 2 novembre 2026, pour les trente-sept notices de Bar-le-Duc, les douze du 30 décembre 1992, les quatorze notices nationales de cette date, le décompte des quatre-vingt-dix-huit lots plus gros, les quarante-sept et cinquante et une références d’objets de Saint-Étienne et de Notre-Dame, le rang de Saint-Étienne sur les 10 022 notices concernées, les douze siècles principaux du lot, les coordonnées ayant servi au calcul de diamètre, et les dates de 1889, 1930, 1941, 1988 et 1993 ; liste des monuments protégés de la Meuse publiée par la direction régionale des affaires culturelles du Grand Est, à jour au 12 mai 2022, pour les treize entrées du 30 décembre 1992, les noms des hôtels particuliers, la porte du château inscrite le 19 mars 1934 et la date du 5 juillet 1993 pour la maison de la Gabbe ; fiche de site de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement du Grand Est, photographies de juin 2021, pour le site inscrit du 22 avril 1963, les 15,62 hectares, la description de l’éperon, le passage sur la chute économique et le paradoxe, et l’appréciation sur l’ensemble renaissance ; brochure Laissez-vous conter Bar-le-Duc de la ville, édition d’août 2021, pour le château de 951, la naissance du quartier au treizième siècle, le classement du secteur sauvegardé en 1975, la pierre de Savonnières-en-Perthois, le belvédère des Grangettes, le flottage du bois et la destruction des ponts en 1944 ; page du ministère de la Culture sur le label Ville ou Pays d’art et d’histoire, pour le plan de sauvegarde de 1993, le site patrimonial remarquable de 2016 et le label de 2003 ; service de calcul altimétrique de l’Institut géographique national pour les quatre altitudes. La base nationale des objets mobiliers protégés a refusé nos requêtes : ni la date de classement ni les dimensions du Transi de René de Chalon ne sont établies ici.

