Le manoir de Courboyer, à Perche-en-Nocé dans l’Orne, compte huit cheminées intérieures. L’arrêté qui le classe monument historique, le 10 avril 1981, n’en protège que quatre.
Le texte est précis : il protège les façades et toitures ainsi que les quatre cheminées intérieures du manoir, sur la parcelle 135 de la section B. C’est un classement partiel.
Le chiffre de huit, lui, vient d’ailleurs : de la notice d’inventaire publiée par la Région Normandie, qui écrit que les huit cheminées existantes témoignent des aménagements. Deux producteurs différents, deux décomptes, et un écart qui n’est pas une contradiction mais un choix de périmètre.
Un arrêté ne protège jamais que ce qu’il nomme, et il nomme quatre cheminées sur huit.
Ce que la charpente dit de son âge
Le fait le plus précis de ce manoir n’est pas dans l’arrêté, il est dans ses poutres.
Un laboratoire de dendrochronologie a conduit deux campagnes de prélèvements, en 2014 et en 2020, commandées l’une et l’autre par le parc naturel régional du Perche. Sa fiche de site porte en toutes lettres le résultat : cinquante bois datés sur soixante-huit bois échantillonnés.
Et pour une pièce, la datation descend jusqu’à la saison. La charpente de couvrement de l’échauguette sud-est donne un abattage à l’automne ou l’hiver 1495-1496.
Ce que la dendrochronologie date, et ce qu’elle ne date pas : elle date l’abattage de l’arbre, pas la pose de la pièce dans le bâtiment. Une note de la fiche du laboratoire l’écrit en toutes lettres : les dates qu’elle donne sont les dates d’abattage des arbres, et le suffixe d qui les accompagne signale une datation obtenue par dendrochronologie, dans un système de notation établi pour les phases d’abattage. La même note ajoute qu’une date d’abattage revient le plus souvent à dater la structure elle-même, l’emploi de bois fraîchement coupés étant attesté de longue date. Les deux événements restent distincts, et nous écrirons donc abattus, et non posés.
Les autres datations de la même fiche sont données par intervalles, et elles dessinent un chantier resserré. Nous reproduisons les valeurs telles que le laboratoire les écrit, en signalant qu’il les range sous l’intitulé mise en oeuvre et qu’une note de la fiche précise que les dates portées sont des dates d’abattage.
| Pièce | Datation d’abattage | Nature de la valeur |
|---|---|---|
| charpente de comble nord-sud du corps principal | 1495 à 1496 | intervalle estimé |
| charpente de comble est-ouest du corps principal | 1493 à 1497 | intervalle estimé |
| charpente de couvrement de la tour occidentale | 1494 à 1495 | intervalle estimé |
| plancher haut de la tour d’escalier orientale | 1488 à 1504 | intervalle estimé |
| charpente de couvrement de l’échauguette sud-est | automne ou hiver 1495-1496 | datation à la saison |
| charpente de couvrement de l’échauguette nord-est | 1485 à 1514 | intervalle estimé |
| charpente de couvrement de l’échauguette sud-ouest | 1487 à 1517 | intervalle estimé |
La seconde analyse, celle de 2020, est résumée par la notice d’inventaire de la Région en une phrase qui élargit la fourchette : les bois les plus anciens ont été coupés autour de 1450 et les plus récents aux alentours de 1500.
La direction régionale des affaires culturelles, de son côté, situe l’abattage des bois en 1495 ou 1496. Trois producteurs différents, donc, un laboratoire privé, une direction de l’État et un service de Région, mais il faut dire d’où vient la mesure : la source réellement primaire est le laboratoire, les deux autres s’appuyant sur les mêmes analyses.
Une protection dont l’histoire ne concorde pas
Il y a sur ce manoir un désaccord qui oppose deux publications du même ministère, et nous ne le trancherons pas.
La page de la direction régionale des affaires culturelles écrit que le manoir a été inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1926, puis classé en 1981. La notice de protection, dans l’export national des 46 761 immeubles protégés, ne porte qu’une seule mention : classé monument historique le 10 avril 1981. Aucune date de 1926.
Nous ne pouvons pas départager, et voici pourquoi. L’export ne liste parfois que la protection en vigueur, c’est vrai. Mais il conserve bien les étapes dépassées pour d’autres manoirs du Perche : une notice de Saint-Cyr-la-Rosière garde 1925 et 1968, une autre de Préaux-du-Perche garde un classement et une inscription du même jour.
Un élément de contexte, qui n’est pas une preuve : une campagne d’inscriptions a bien touché le Perche en décembre 1926, puisque le manoir de Lormarin à Nocé et le manoir de la Lubinière à Préaux-du-Perche ont tous deux été inscrits le 10 décembre 1926. Dans les cent douze communes du décret de classement du parc, quatre notices portent une date de 1926, et Courboyer n’en fait pas partie.
Vingt-huit manoirs protégés, trois classés
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 2 novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, sur un périmètre que nous nommons : les cent douze noms de communes énumérés à l’article 1er du décret du 6 janvier 2010 portant renouvellement du classement du parc naturel régional du Perche, dans sa version consolidée.
- Cent trente-cinq notices de monuments historiques, toutes dénominations confondues, dans ces cent douze communes, dont trente-huit portant une mention de classement.
- Vingt-huit notices dont la dénomination comporte manoir ou logis, et ce sont toutes des manoirs.
- Trois seulement de ces vingt-huit sont classées : Courboyer, classé le 10 avril 1981, le manoir de la Vove à Corbon, classé le 18 juin 1974, et le manoir de la Tarainière à Préaux-du-Perche, classé le 4 juillet 1973.
- Soixante de ces cent douze communes portent au moins une notice. L’absence vaut pour les cinquante-deux autres noms de cette liste précise, et pour rien d’autre.
Pourquoi nous nommons ce périmètre plutôt que de dire le Perche : cette liste de cent douze noms n’est pas le périmètre actuel du parc. Le classement du parc a été renouvelé par le décret numéro 2026-818 du 24 août 2026, publié au Journal officiel le 26 août, qui porte son périmètre à cent onze communes sur trois départements : soixante-huit dans l’Orne, trente-neuf en Eure-et-Loir et quatre en Loir-et-Cher. Si nous comptons malgré tout sur la liste de 2010, c’est que l’export des monuments historiques nomme encore les communes telles qu’elles étaient au moment de la protection. Sur la liste de 2026, qui emploie les noms des communes nouvelles, la notice de Courboyer elle-même, rattachée à Nocé, ne serait pas retrouvée. Le décret de 2010 mélange lui aussi des noms anciens et des noms de communes nouvelles, et notre décompte en hérite : des manoirs protégés que nous voyons dans l’export, situés dans des communes dont le nom a changé, échappent à ce décompte. Nous ne publions pas de compte corrigé, faute d’avoir vérifié la composition officielle de ces communes nouvelles.
Un mot, enfin, sur le chiffre que tout le monde cite quand on parle des manoirs percherons. Le parc écrit sur la page de son domaine que des trois cents à cinq cents monuments qui existaient dans le Perche à l’époque, il n’en reste aujourd’hui qu’une centaine. Une autre page du même site écrit que la Renaissance en fit fleurir près de cinq cents et qu’il en subsiste une centaine. Deux pages d’un même site font une source et non deux, et nous n’avons trouvé aucune publication donnant la méthode, le périmètre, la date de ce décompte, ni ce que subsister veut dire ici. C’est un chiffre qui circule, et nous le présentons comme tel.
Ce que l’État écrit de ce manoir, et qui est un jugement
La notice de protection, qui reprend les termes de l’arrêté et qui précise elle-même être opposable et faire foi juridiquement, décrit l’édifice ainsi.
Corps de logis rectangulaire à trois étages. En arrière se trouve une forte tour cylindrique, et en avant une tour octogonale contenant l’escalier à vis ainsi que le pigeonnier. Chaque angle comprend une tourelle en encorbellement avec mâchicoulis. À quelques mètres en avant de la façade principale est située une chapelle indépendante, percée de baies flamboyantes et renfermant des fresques du seizième siècle.
Puis vient une dernière phrase, qui n’est plus une description : cette demeure constitue le type le plus complet et le plus classique des manoirs du Perche. C’est l’État qui l’écrit, dans sa propre notice de protection, et nous le lui laissons. Ce n’est pas un constat partagé par un tiers, et la notice elle-même date d’une campagne de recensement menée au début des années 1990.
Sur le constructeur, la notice d’inventaire de la Région est plus prudente que la légende locale : Jehan de Courboyer serait, écrit-elle, le constructeur plausible du manoir. Le conditionnel est dans le texte et nous le gardons.
Trois désaccords de description, sur un seul bâtiment
Les trois institutions qui décrivent ce manoir ne le décrivent pas tout à fait pareil, et il vaut mieux le dire que de choisir en silence.
- Le nombre de niveaux. La notice de protection du ministère écrit corps de logis rectangulaire à trois étages. La notice d’inventaire de la Région et le parc écrivent cinq niveaux, en comptant un étage de soubassement, un rez-de-chaussée surélevé et deux étages carrés. Les deux se concilient, mais un article qui reprendrait une seule des deux formulations se contredirait avec son autre source.
- La forme de la tour d’escalier. Le ministère parle d’une tour octogonale, le parc aussi. La notice d’inventaire de la Région décrit une tour est à toit polygonal et une tour ouest ronde à toit conique, sans employer le mot octogonale. Le désaccord porte sur le vocabulaire plus que sur la chose, mais il est réel.
- Le propriétaire. La notice de protection porte propriété privée. La notice d’inventaire de la Région se contredit dans son propre corps, indiquant d’abord propriété d’un établissement public, puis propriété privée du syndicat mixte de gestion du parc. Nous ne l’affirmons donc pas.
- La superficie du domaine. Soixante hectares sur la page actuelle du parc consacrée à la maison du parc, soixante-cinq dans la notice d’inventaire de la Région et sur d’autres pages du parc. Les deux chiffres circulent, y compris chez le propriétaire du lieu.
Vu du ciel, quatre échauguettes aux quatre angles
La silhouette est ce qui fait la réputation de ce manoir, et la notice d’inventaire la décrit en une phrase : d’élégantes échauguettes en encorbellement ponctuent ostensiblement les quatre angles de cet ensemble. Au centre, un escalier en vis logé dans une tour hors œuvre monumentale. Tours et tourelles sur mâchicoulis, couverture en tuile plate, pierre calcaire.
Le parc, qui y a installé sa maison, résume l’architecture autrement : construit à la fin du quinzième siècle, au sortir de la guerre de Cent Ans, l’édifice allie le gothique flamboyant, avec ses échauguettes et sa porte d’entrée, et la Renaissance, par ses fenêtres et sa tour octogonale. Il précise que le logis comporte cinq niveaux dont trois sont ouverts à la visite.
Pour situer le lieu, nous avons calculé les distances plutôt que de les estimer, et nous donnons les points. Du manoir, dont la notice porte les coordonnées 48,3967 nord et 0,6701 est, au parvis de Notre-Dame de Paris : cent trente-trois kilomètres et demi à vol d’oiseau. Au centre de Mortagne-au-Perche : quinze kilomètres sept. Au centre de sa propre commune : quatre kilomètres sept.
Un contrôle croisé mérite d’être signalé, parce qu’il est rassurant : les coordonnées portées par la notice du ministère et celles portées par la fiche du laboratoire de dendrochronologie placent le manoir au même endroit à deux mètres cinquante près.
Le bâtiment a été restauré récemment. La direction régionale des affaires culturelles indique avoir apporté, dans le cadre d’un plan de relance, un soutien de quatre cent vingt mille euros pour un chantier couvrant 2021, 2022 et 2023, portant sur la toiture, un système de collecte des eaux pluviales et la restitution des maçonneries des parties hautes, avec pour programme prioritaire de rétablir les souches de cheminées et les lucarnes. C’est une part du financement, pas un total : nous n’avons trouvé aucun bilan financier définitif, et le montant global qui circule dans la presse régionale vient d’un article que nous n’avons pas lu, le site qui le publie interdisant nommément sa lecture automatique.
Reste une distinction que le chantier rend visible. L’arrêté de 1981 protège quatre cheminées intérieures, et la notice d’inventaire en recense huit dans l’édifice. Le programme de restauration porte, lui, sur les souches de cheminées du toit : ce ne sont pas les mêmes objets, et nous n’avons trouvé aucun décompte publié de ces souches.
Sources : fiche de site du laboratoire Dendrotech, base Dendrabase, référence 033-25-61309-0001, mise à jour le 15 janvier 2021, pour les cinquante bois datés sur soixante-huit échantillonnés, les datations d’abattage pièce par pièce, la datation à la saison de l’échauguette sud-est et les deux campagnes de 2014 et 2020 commandées par le parc ; ministère de la Culture, direction régionale des affaires culturelles de Normandie, pour l’abattage situé en 1495 ou 1496, l’inscription de 1926 qu’elle mentionne et le soutien de quatre cent vingt mille euros au chantier de 2021 à 2023 ; notice IA61002196 du service Inventaire du patrimoine de la Région Normandie, enquête de 2014, pour les huit cheminées existantes, les cinq niveaux, la description des échauguettes et de l’escalier, l’analyse de 2020, l’attribution prudente à Jehan de Courboyer, les soixante-cinq hectares et les mentions contradictoires de propriété ; notice de protection PA00110876 du ministère de la Culture, lue dans l’export national téléchargé, pour le classement du 10 avril 1981, les façades, toitures et quatre cheminées intérieures, la parcelle, la description du corps de logis et de la chapelle, et le jugement sur le type le plus complet des manoirs du Perche ; export national des immeubles protégés, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 2 novembre 2026, pour les cent trente-cinq notices des cent douze communes de l’Orne et d’Eure-et-Loir, les vingt-huit manoirs ou logis, les trois classements, les soixante communes pourvues, les mille quatre-vingt-seize notices nommant une cheminée et les vingt-trois qui en protègent quatre ; décret du 6 janvier 2010 portant renouvellement du classement du parc, version consolidée, pour la liste des cent douze communes ; parc naturel régional du Perche, pages sur le domaine, sur son histoire et sur les fermes et manoirs, pour les soixante hectares, la description architecturale et le chiffre circulant des manoirs ; décret numéro 2026-818 du 24 août 2026, publié au Journal officiel le 26 août 2026, pour le renouvellement du classement du parc et son périmètre actuel de cent onze communes ; interface publique des données communales pour la population de Perche-en-Nocé. La composition officielle des communes nouvelles de l’Orne n’est pas établie ici, et c’est pourquoi nous ne donnons aucun décompte corrigé de leur fait.

