Le meilleur ingénieur du royaume propose un siphon qui suivrait le relief. Le ministre lui répond par écrit que le roi ne veut pas en entendre parler. Trois siècles plus tard, il reste une rangée d’arcades au milieu d’une vallée.
L’aqueduc de Maintenon est un ouvrage d’art inachevé, situé sur le domaine du château de Maintenon, en Eure-et-Loir, où il franchit la vallée de l’Eure. Il faisait partie du canal de l’Eure, destiné à conduire l’eau de Pontgouin jusqu’à Versailles.
Versailles a soif
La transformation du château de Versailles commence en 1662. Depuis que Louis XIV s’y est installé avec sa cour en 1682, la population de la ville a été multipliée par dix. Les sources et ruisseaux des alentours, peu nombreux, sont captés pour alimenter le palais, et surtout le parc, dont les fontaines et jets d’eau ne cessent de se multiplier.
Le chiffre qui dit l’ampleur du problème est celui des jardins : leur seule consommation s’élevait à 32 292 muids, soit environ 8 650 mètres cubes d’eau si l’on retient le muid de Paris, pour moins de trois heures de jeux d’eau. Le détournement de la Bièvre et la machine de Marly, construite sur la Seine, se révèlent insuffisants.
Plusieurs projets échouent avant même de commencer, et pour une raison qui tient à la science du moment. En 1674, Riquet propose de détourner les eaux de la Loire ; en 1678, les frères Francine, fontainiers du roi, envisagent de capter l’Essonne. L’invention par l’abbé Picard d’un appareil de mesure du nivellement démontre que ces cours d’eau sont situés sous le niveau du château de Versailles. On ne fait pas remonter l’eau toute seule.
Il faut attendre 1684 pour que des études menées par La Hire, sous la direction de Louvois, trouvent la solution. Louvois est surintendant des bâtiments depuis la mort de Colbert en 1683. Les relevés établissent que l’Eure, à hauteur de Pontgouin, est plus élevée que le château d’environ 80 pieds, soit près de 26 mètres. Pontgouin se trouve à environ 80 kilomètres de Versailles. Louvois espère entre 50 000 et 100 000 mètres cubes par jour.
Il est inutile que vous pensiez à un aqueduc rampant dont le Roi ne veut pas entendre parler.
Un désaccord technique tranché par le roi
Louvois fait appel à Vauban, qui se fait prier avant de se rendre à Versailles, et que le ministre finit par convoquer. Vauban se met au travail, effectue des relevés, et propose une canalisation enterrée, principalement pour une raison de coûts.
Les rapports entre les deux hommes se dégradent vite. Louvois, soucieux de la gloire du roi et de la sienne, veut une alternance de canalisations et d’aqueducs pour franchir les vallées. Le point de rupture est le franchissement de la vallée de l’Eure, près du château de Maintenon.
Vauban y veut un aqueduc rampant, c’est-à-dire un siphon en conduites métalliques épousant le relief. Le principe n’a rien d’une lubie : les ingénieurs romains l’employaient déjà, et l’aqueduc du Gier, qui alimentait Lyon, comptait quatre siphons. Mais un siphon ne se voit pas.
La réponse arrive par courrier, le 7 février 1685. Louvois écrit qu’il est inutile que Vauban pense à un aqueduc rampant dont le roi ne veut pas entendre parler. La décision est prise au-dessus de l’ingénieur, et sur un critère qui n’est pas technique. Le projet s’oriente vers un ouvrage d’environ 18 kilomètres, franchissant la vallée à une hauteur maximale de plus de 70 mètres.
Vauban ne se tait pas pour autant. Il critique le projet retenu, le trouve trop massif, juge les arcades irrégulières et la largeur insuffisante pour que l’eau s’écoule correctement. Il propose de le redessiner pour réduire le volume de pierres et de maçonnerie tout en l’élargissant.
| Date | Étape |
|---|---|
| 1662 | début de la transformation du château de Versailles |
| 1674 | projet Riquet de détournement de la Loire, abandonné |
| 1678 | projet des frères Francine sur l’Essonne, abandonné |
| 1682 | installation de la cour à Versailles |
| 1684 | études de La Hire : l’Eure est plus haute que le château |
| 7 février 1685 | Louvois écarte le siphon proposé par Vauban |
| 1686 | début des travaux de l’aqueduc |
| 1875 | classement au titre des monuments historiques |
Ce qu’il reste
Les travaux de l’aqueduc commencent en 1686, deux ans après le début du creusement du canal. Ils sont abandonnés à la fin de la décennie, quand le royaume entre en guerre contre la Ligue d’Augsbourg. L’aqueduc reste inachevé : seule la première rangée d’arcades a été construite.
C’est cette rangée que l’on voit aujourd’hui, et elle suffit à donner l’échelle de ce qui était prévu. L’ouvrage est classé au titre des monuments historiques depuis 1875, et les deux entonnoirs sont inscrits depuis le 19 mars 1934.
Versailles n’a jamais reçu l’eau de l’Eure. Le château a continué de fonctionner avec la machine de Marly, construite sur la Seine, et avec les captages locaux qui avaient motivé toute l’entreprise par leur insuffisance.
L’aqueduc n’était d’ailleurs qu’une pièce d’un ensemble plus vaste. Le canal de l’Eure, dit aussi canal Louis XIV, devait courir de Pontgouin à Versailles, et son creusement avait commencé dès 1684, deux ans avant les arcades. C’est ce décalage qui explique l’état du site : le canal a été entamé sur une partie de son tracé, l’ouvrage d’art destiné à lui faire franchir la vallée est resté à sa première assise, et les deux se sont arrêtés ensemble.
Le dossier a continué d’occuper les historiens longtemps après. Les travaux hydrauliques de Versailles sous Louis XIV entre 1684 et 1688 ont fait l’objet d’une étude de J.-A. Le Roy publiée en 1866 par la Société des sciences morales, des lettres et des arts de Seine-et-Oise, puis d’un travail de F. Evrard consacré en 1933 aux travaux du canal de l’Eure. La question du rôle de Vauban dans les voies d’eau a été reprise plus récemment dans un ouvrage collectif dirigé par Michèle Virol.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’aqueduc est une ligne interrompue. Une rangée d’arcades traverse la vallée de l’Eure, s’arrête, et ne reprend nulle part. Le canal, lui, se devine encore dans le parcellaire sur une partie du tracé, entre Pontgouin et Maintenon.
La vue rend aussi lisible ce que Vauban reprochait au projet. L’ouvrage coupe la vallée perpendiculairement, en ligne droite, sans tenir compte du relief : c’est exactement ce que le siphon aurait évité. Ce qui est resté debout est le monument d’une décision prise contre l’avis de l’ingénieur.
Enfin, l’échelle. Dix-huit kilomètres d’ouvrage étaient prévus pour un dénivelé de vingt-six mètres sur quatre-vingts kilomètres. Rapportée à la pente, l’entreprise se comprend mieux : c’est une question de précision autant que de puissance, et c’est pourquoi l’invention d’un instrument de nivellement en est le véritable point de départ.
À voir autour
- L’aqueduc du Gier : quatre siphons pour alimenter Lugdunum
- L’aqueduc de Roquefavour : 82,65 mètres pour le canal de Marseille
- Le château de Fontainebleau : une maison de plusieurs siècles
Pour aller plus loin : Le dossier Eure-et-Loir et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de l’aqueduc de Maintenon, Wikipédia en français ; base Mérimée.

