Dans la vallée de l’Arc, entre Ventabren et Aix-en-Provence, la route départementale 65 passe au pied d’un mur d’arches haut de 82,65 mètres. Tout en haut, dans un conduit posé sur le dernier étage, l’eau de la Durance continue sa route vers Marseille. L’ouvrage est entré en fonction le 30 juin 1847.
C’est l’aqueduc de Roquefavour, pièce maîtresse du canal de Marseille selon la notice Mérimée du ministère de la Culture. La Métropole Aix-Marseille-Provence, propriétaire de l’ouvrage, le présente comme le plus haut aqueduc du monde en pierre de taille, et ajoute une comparaison qui parle à tous ceux qui ont visité le Gard : il mesure, écrit-elle, près de deux fois la hauteur du pont du Gard. Un ouvrage du XIXe siècle qui dépasse en hauteur le pont romain, et qui travaille encore chaque jour pour l’alimentation en eau de la région marseillaise.
1834, une sécheresse et une épidémie décident Marseille
L’histoire commence par une pénurie. Selon le dossier de presse publié par la Métropole en mars 2021, une longue sécheresse tarit en 1834 la plupart des sources et des puits de Marseille. Les habitants se tournent vers le Jarret et l’Huveaune, et une épidémie de choléra s’ensuit. Le conseil municipal, sous l’impulsion du maire Maximin Consolat, décide alors de construire un canal pour amener l’eau de la Durance jusqu’à la ville, « quoiqu’il advienne et quoiqu’il en coûte », selon la formule rapportée par la Métropole.
La ville confie les plans et la conduite des travaux à un jeune ingénieur des Ponts et Chaussées, Franz Mayor de Montricher. Le chantier du canal dure près de dix ans. Près de 5 000 ouvriers y creusent, construisent et transportent des matériaux, avec l’aide d’une voie ferrée créée pour l’occasion, d’après le même document.
Sur son parcours, le canal doit franchir la vallée de l’Arc, et c’est là que Montricher fait bâtir un pont-aqueduc. La Métropole précise qu’il a été réalisé en maçonnerie de pierres de taille pour préserver la beauté du site, et donne pour sa construction les dates de 1841 à 1847. Le chantier de l’aqueduc a mobilisé 5 000 ouvriers, dont 300 tailleurs de pierre, et nécessité 160 000 pierres pouvant peser jusqu’à 15 tonnes.
Trois étages d’arches : les dimensions de la notice officielle
La notice Mérimée, qui reprend les termes de l’arrêté de classement, décrit l’ouvrage avec précision. L’aqueduc s’élève à 82,65 mètres de haut sur 375 mètres de long et se compose de trois étages superposés :
- à la base, douze arches de 15 mètres d’ouverture et de 27,50 mètres de haut ;
- au deuxième niveau, quinze arcades de seize mètres d’ouverture et de 34,10 mètres de haut ;
- au sommet, 35 petites ouvertures en plein cintre de cinq mètres de large, qui portent le canal.
Les deux premiers étages concentrent l’essentiel de la hauteur. Le dernier, plus fin, sert de support au conduit où transite l’eau. L’ouvrage s’étend sur deux communes : la notice le rattache à Ventabren, avec une partie sur le territoire d’Aix-en-Provence, et indique que la rivière qui passe dessous est l’Arc.
L’aqueduc est classé monument historique par un arrêté du 2 mai 2005. Le classement couvre l’aqueduc en totalité, à l’exception des canalisations, des équipements hydrauliques et des réseaux électriques et de communication qu’il supporte, ainsi que des bâtiments annexes, selon la notice.
Face au pont du Gard, près de 34 mètres de plus
La comparaison avec le pont du Gard, sommet de l’aqueduc romain de Nîmes vient naturellement : même principe de pont portant un canal, même empilement de trois rangées d’arches. D’après le mémento publié par le site du Pont du Gard, l’ouvrage romain atteint 48,77 mètres de haut, avec 6 arches au premier étage, 11 au deuxième et 47 au troisième, dont 12 sont détruites. Sa durée de construction est estimée à moins de cinq ans, selon les données des chercheurs du CNRS Guilhem Fabre et Jean-Luc Fiches citées par ce document.
| Repère | Aqueduc de Roquefavour | Pont du Gard |
|---|---|---|
| Hauteur | 82,65 m (notice Mérimée) | 48,77 m (site du Pont du Gard) |
| Étages d’arches | 3 | 3 |
| Arches de l’étage inférieur | 12, de 15 m d’ouverture | 6 |
| Arches du deuxième étage | 15, de 16 m d’ouverture | 11 |
| Durée du chantier | de 1841 à 1847 (Métropole) | moins de 5 ans (estimation CNRS) |
Les deux ouvrages ne jouent pas dans la même catégorie d’âge : le pont du Gard est romain, bâti au Ier siècle de notre ère, quand Roquefavour sort d’un chantier du XIXe siècle.
Un ouvrage du XIXe siècle qui dépasse en hauteur le pont romain, et qui travaille encore chaque jour pour l’alimentation en eau de la région marseillaise.
Pour un autre exemple de franchissement romain, l’aqueduc du Gier, qui alimentait Lyon par des ponts-siphons montre une solution différente au même problème de vallée.
Un ouvrage toujours en service sur le canal de Marseille
L’aqueduc n’est pas un monument mis à la retraite. Il est exploité par la Société Eau de Marseille Métropole (SEMM) pour le compte de la Métropole et achemine l’eau brute de la Durance vers un bassin de population de plus d’un million d’habitants, d’après la Métropole. Il apporte aussi l’eau nécessaire à la défense incendie. Le canal dont il fait partie prend sa source dans le canal EDF à Saint-Estève-Janson. Les chiffres donnés par la Métropole pour ce canal :
- 36 communes desservies, en plus de Marseille ;
- 520 000 mètres cubes d’eau par jour ;
- plus de 180 millions de mètres cubes d’eau de la Durance par an ;
- 94 kilomètres de canal entre la Durance et Marseille, et 80 kilomètres de dérivation jusqu’à La Ciotat ;
- 23 aqueducs, pour l’essentiel en pierre de taille, et 2 bassins de réserve, Saint-Christophe et Réaltor.
Le canal est un domaine privé. La Métropole rappelle que des arrêtés préfectoraux interdisent de s’y baigner, d’y pêcher, de circuler sur ses berges, de puiser l’eau et de le dégrader.
44 mois de chantier pour arrêter les chutes de pierres
Avant 2020, l’ouvrage se dégradait. Selon le dossier de presse de la Métropole de mai 2024, des désordres menaçaient le transport d’eau et la tenue des ouvrages hydrauliques des tabliers supérieurs. Des pierres étaient régulièrement retrouvées au pied de l’aqueduc, et leurs chutes menaçaient la route départementale et la voie ferrée qui relie Aix-en-Provence à Rognac. Un chantier de restauration a commencé en juin 2020 et s’est achevé en janvier 2024, sans interrompre l’exploitation.
Les travaux ont consisté à remplacer les blocs trop abîmés, à traiter ceux encore en assez bon état et à protéger les tabliers des eaux de ruissellement. Quelques détails techniques donnés par la Métropole :
- les pierres de remplacement viennent de deux carrières, à Massangis (Yonne) et à Ampilly-le-Sec (Côte-d’Or) ;
- elles ont été choisies après une étude de résistance au gel, et ont supporté 48 cycles avant altération ;
- les blocs bruts mesurent 6 x 2 x 2 mètres, environ 6 tonnes, et sont débités à Alès selon le plan de pose relevé sur l’aqueduc ;
- les carrières historiques, à Coudoux et Velaux, n’ont pas pu être rouvertes, pour des raisons foncières, administratives et financières.
Le coût du projet s’élève à 16,8 millions d’euros hors taxes, financé par l’État au titre des monuments historiques pour 2,9 millions, par l’agence de l’eau pour 3,5 millions et par le budget annexe de l’eau de la Métropole pour 10,4 millions, selon le dossier de 2024.
Ce que les chiffres officiels ne disent pas d’une seule voix
Les sources s’accordent sur l’essentiel, mais pas sur tous les détails, et il vaut mieux le savoir avant de citer un chiffre. La notice Mérimée indique que les travaux commencent en 1838 et que l’eau de la Durance franchit l’Arc en 1847, alors que la Métropole donne pour l’aqueduc les dates de 1841 à 1847. Le texte de la notice ne précise pas si 1838 désigne le début du canal ou celui de l’aqueduc.
Le décompte des arches diffère aussi. La notice décrit 12 arches, 15 arcades et 35 petites ouvertures, soit 62 baies, quand la Métropole annonce 80 arches réparties sur 3 tabliers. La hauteur passe de 82,65 mètres dans la notice à 83 mètres arrondis chez la Métropole. Quant à la formule « près de deux fois la hauteur du pont du Gard », elle appartient à la Métropole : le rapport entre 82,65 et 48,77 mètres est plus proche de 1,7. Le titre de plus haut aqueduc du monde en pierre de taille est lui aussi revendiqué par la Métropole, sans que son dossier détaille la comparaison.

