En 1964, des bénévoles qui nettoyaient une chapelle creusée dans le coteau de Chinon ont fait tomber plusieurs couches de badigeon. Dessous, cinq cavaliers, dont deux portent une couronne. Plus de soixante ans plus tard, personne ne peut dire avec certitude qui ils sont.
La chapelle Sainte-Radegonde est un édifice troglodytique, creusé dans le roc au-dessus de Chinon, en Indre-et-Loire. Elle est classée au titre des monuments historiques, avec l’ensemble de ses peintures murales, depuis 1967.
Un puits, un ermite, une chapelle
Le site est occupé bien avant le christianisme. Des vestiges d’habitats de surface et des tessons de poteries retrouvés sur le coteau indiquent une occupation dès le Hallstatt. La tradition rapporte qu’il fut ensuite un lieu de culte païen autour d’un puits creusé dans le roc à l’arrière de la chapelle actuelle ; ce puits et ses aménagements, qui existent toujours, peuvent avoir été construits dans l’Antiquité ou à l’époque mérovingienne.
La christianisation est racontée par Grégoire de Tours. Au VIe siècle, peut-être vers 530, Jean le Reclus, un ermite originaire des îles Britanniques, vient s’installer dans une grotte après avoir fréquenté un temps les religieux de Saint-Mexme. La localisation exacte de son ermitage n’est pas connue avec certitude, les grottes étant nombreuses dans cette partie du coteau, dont la morphologie a fortement changé au fil des siècles.
Sa réputation fait le reste. Jean est consulté par sainte Radegonde, qui fait halte à Chinon pour lui rendre visite à plusieurs reprises, notamment alors qu’elle se rend à Poitiers pour y fonder l’abbaye Sainte-Croix : c’est ce qui explique la dédicace de la chapelle. Le lieu devient un espace de sépultures pour d’autres ermites, mais les inhumations datées avec certitude dans le sol de la nef méridionale remontent à la fin du Moyen Âge.
L’édifice prend sa forme actuelle en deux temps. Au XIe ou au début du XIIe siècle, une nef est creusée directement dans le roc et consolidée par deux colonnes monolithes lorsque sa voûte est surélevée. Peut-être à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle, cette voûte s’écroule partiellement côté sud, et une deuxième nef maçonnée est édifiée, couverte d’une charpente et d’un toit à une seule pente, disparu à l’époque révolutionnaire.
La peinture mesure 2,15 mètres de long sur 1,15 mètre de haut.
Cinq cavaliers et autant d’hypothèses
La peinture occupe le haut de la paroi nord de la nef troglodytique. Elle représente cinq cavaliers en cortège se dirigeant vers l’est et le chœur de la chapelle. Le premier et le troisième dans l’ordre du cortège sont couronnés, tandis que le quatrième porte sur son poing ganté un oiseau de proie, sans doute un faucon.
C’est cet oiseau qui a donné son nom à l’œuvre. Sa présence incite à voir dans la scène une chasse au vol royale, bien que certains seigneurs ou personnages royaux aient eu l’habitude de se déplacer en toutes circonstances avec un oiseau de proie. Chacun des cavaliers tient les rênes de sa monture rassemblées dans une main tandis que de l’autre il esquisse un geste, et ils semblent tenir deux conversations séparées.
Une partie du dossier a disparu. Il est probable que cette peinture ne soit qu’un élément d’un décor plus vaste, dont les autres parties manquent pour interpréter correctement la scène. Toute la partie inférieure, rongée par le salpêtre, n’a pu être sauvegardée lors de la restauration de 1879 : impossible, par exemple, de savoir si des chiens se tenaient aux pieds des chevaux, ce qui renforcerait l’hypothèse de la chasse.
Les identifications proposées tournent toutes autour d’une même famille. L’hypothèse d’une figuration des Plantagenêt semble faire consensus : le personnage de tête serait Henri II, sur lequel se retrouvent la plupart des historiens de l’art, et le second personnage couronné Aliénor d’Aquitaine ou leur fils aîné Henri le Jeune, couronné du vivant de son père en 1170. Les autres seraient Jean sans Terre, Jeanne d’Angleterre, Richard Cœur de Lion ou Geoffroy II de Bretagne. Seul Marc Thibout avance en 1965, avec beaucoup de réserves, la possibilité d’une représentation de la légende de Charlemagne, de saint Gilles et de la biche.
| Élément | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Dimensions de la peinture | 2,15 m sur 1,15 m | fragment probable d’un décor plus vaste |
| Découverte | août 1964, sous plusieurs couches de badigeon | pendant des travaux de nettoyage bénévoles |
| Personnages | cinq cavaliers, dont deux couronnés | un quatrième porte un oiseau de proie |
| Datation par le style | fin XIIe ou début XIIIe siècle | hypothèse des années 1960 et 1990 |
| Datation au carbone 14 | 2019, milieu ou seconde moitié du XIIe | exclut les hypothèses du début du XIIIe |
| Technique | fresque puis reprises à sec | arricio, intonaco, bandeaux horizontaux |
| Protection | classement en 1967 | chapelle et ensemble des peintures murales |
Ce que la science a tranché, et ce qu’elle n’a pas tranché
La technique, elle, est bien établie. Un mortier de grain relativement grossier, l’arricio, est d’abord appliqué pour compenser l’irrégularité du mur, puis recouvert de l’intonaco, un enduit de même composition mais de grain très fin, destiné à recevoir les couches de peinture, appliquées par bandeaux horizontaux successifs en commençant par le haut.
L’exécution combine deux manières. Le dessin préparatoire, la sous-couche des personnages, leur carnation et les aplats sont réalisés à fresque, sur l’enduit encore frais ; les rehauts, les contours, les lumières, l’encadrement et le fond de la scène sont peints une fois l’enduit sec. De légères variations de style et de technique entre les parties suggèrent que plusieurs artistes ont participé, l’un peignant les trois cavaliers de droite, un deuxième les deux de gauche, un troisième les chevaux, très finement représentés.
La datation a progressé en 2019. Une analyse au carbone 14, réalisée à partir d’échantillons de charbon de bois présents dans l’enduit peint, situe l’exécution vers le milieu ou dans la seconde moitié du XIIe siècle, ce qui exclut les hypothèses d’une peinture du début du XIIIe. Cette datation demande toutefois à être confirmée, et elle pourrait rouvrir la discussion sur l’identité des personnages.
Le sens, lui, reste ouvert. Qu’il s’agisse d’une scène de chasse, d’un départ en captivité ou d’un voyage de jeunes mariés, aucune de ces propositions ne montre une forte symbolique sacrée, du fait de l’absence de personnages religieux. Que la peinture soit exécutée dans une chapelle et que le cortège se dirige vers le chœur comme un pèlerinage n’est pourtant sans doute pas anodin.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on ne voit presque rien de la chapelle, et c’est la définition même d’un édifice troglodytique. Ce qui apparaît, c’est le coteau, le jardin à ciel ouvert de l’ancienne nef méridionale dont le toit a disparu à la Révolution, et l’alignement des cavités voisines, car le lieu de culte n’est qu’un élément d’un ensemble creusé dans la falaise.
La vue d’ensemble replace aussi le site dans la ville. La chapelle domine Chinon et sa forteresse, là où la famille Plantagenêt avait l’une de ses résidences majeures. Que des cavaliers couronnés aient été peints à cet endroit précis, au XIIe siècle, n’est pas une coïncidence géographique.
Elle rappelle enfin la fragilité du lieu. Pillé en 1563 pendant les guerres de religion, les sépultures profanées et les reliques détruites, utilisé vingt ans plus tard pour loger des soignants et les familles de malades lors d’une épidémie, vendu comme bien national en 1793 et transformé en quatre habitations, l’édifice porte encore la trace des conduits de cheminée creusés aux angles de sa voûte.
À voir autour
- Rochemenier : 250 salles creusées sous un village
- La grotte de la Sainte-Baume : un lieu de culte sous la roche
- Le château de Tiffauges : ce que les archives disent de Gilles de Rais
Pour aller plus loin : Le dossier Châteaux de la Loire et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice de la chapelle Sainte-Radegonde de Chinon, Wikipédia en français.

