La chapelle troglodytique Sainte-Radegonde de Chinon, monument historique, et sa fresque romane

La peinture murale dite de la chasse royale, à Chinon
La peinture dite de la chasse royale, chapelle Sainte-Radegonde de Chinon. Photo : Joël Thibault, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1964, des bénévoles qui nettoyaient une chapelle creusée dans le coteau de Chinon ont fait tomber plusieurs couches de badigeon. Dessous, cinq cavaliers, dont deux portent une couronne. Plus de soixante ans plus tard, personne ne peut dire avec certitude qui ils sont.

La chapelle Sainte-Radegonde est un édifice troglodytique, creusé dans le roc au-dessus de Chinon, en Indre-et-Loire. Elle est classée au titre des monuments historiques, avec l’ensemble de ses peintures murales, depuis 1967.

Un puits, un ermite, une chapelle

Le site est occupé bien avant le christianisme. Des vestiges d’habitats de surface et des tessons de poteries retrouvés sur le coteau indiquent une occupation dès le Hallstatt. La tradition rapporte qu’il fut ensuite un lieu de culte païen autour d’un puits creusé dans le roc à l’arrière de la chapelle actuelle ; ce puits et ses aménagements, qui existent toujours, peuvent avoir été construits dans l’Antiquité ou à l’époque mérovingienne.

La christianisation est racontée par Grégoire de Tours. Au VIe siècle, peut-être vers 530, Jean le Reclus, un ermite originaire des îles Britanniques, vient s’installer dans une grotte après avoir fréquenté un temps les religieux de Saint-Mexme. La localisation exacte de son ermitage n’est pas connue avec certitude, les grottes étant nombreuses dans cette partie du coteau, dont la morphologie a fortement changé au fil des siècles.

Sa réputation fait le reste. Jean est consulté par sainte Radegonde, qui fait halte à Chinon pour lui rendre visite à plusieurs reprises, notamment alors qu’elle se rend à Poitiers pour y fonder l’abbaye Sainte-Croix : c’est ce qui explique la dédicace de la chapelle. Le lieu devient un espace de sépultures pour d’autres ermites, mais les inhumations datées avec certitude dans le sol de la nef méridionale remontent à la fin du Moyen Âge.

L’édifice prend sa forme actuelle en deux temps. Au XIe ou au début du XIIe siècle, une nef est creusée directement dans le roc et consolidée par deux colonnes monolithes lorsque sa voûte est surélevée. Peut-être à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle, cette voûte s’écroule partiellement côté sud, et une deuxième nef maçonnée est édifiée, couverte d’une charpente et d’un toit à une seule pente, disparu à l’époque révolutionnaire.

La peinture mesure 2,15 mètres de long sur 1,15 mètre de haut.

Cinq cavaliers et autant d’hypothèses

La peinture occupe le haut de la paroi nord de la nef troglodytique. Elle représente cinq cavaliers en cortège se dirigeant vers l’est et le chœur de la chapelle. Le premier et le troisième dans l’ordre du cortège sont couronnés, tandis que le quatrième porte sur son poing ganté un oiseau de proie, sans doute un faucon.

C’est cet oiseau qui a donné son nom à l’œuvre. Sa présence incite à voir dans la scène une chasse au vol royale, bien que certains seigneurs ou personnages royaux aient eu l’habitude de se déplacer en toutes circonstances avec un oiseau de proie. Chacun des cavaliers tient les rênes de sa monture rassemblées dans une main tandis que de l’autre il esquisse un geste, et ils semblent tenir deux conversations séparées.

Une partie du dossier a disparu. Il est probable que cette peinture ne soit qu’un élément d’un décor plus vaste, dont les autres parties manquent pour interpréter correctement la scène. Toute la partie inférieure, rongée par le salpêtre, n’a pu être sauvegardée lors de la restauration de 1879 : impossible, par exemple, de savoir si des chiens se tenaient aux pieds des chevaux, ce qui renforcerait l’hypothèse de la chasse.

Les identifications proposées tournent toutes autour d’une même famille. L’hypothèse d’une figuration des Plantagenêt semble faire consensus : le personnage de tête serait Henri II, sur lequel se retrouvent la plupart des historiens de l’art, et le second personnage couronné Aliénor d’Aquitaine ou leur fils aîné Henri le Jeune, couronné du vivant de son père en 1170. Les autres seraient Jean sans Terre, Jeanne d’Angleterre, Richard Cœur de Lion ou Geoffroy II de Bretagne. Seul Marc Thibout avance en 1965, avec beaucoup de réserves, la possibilité d’une représentation de la légende de Charlemagne, de saint Gilles et de la biche.

ÉlémentDonnéeCe que cela implique
Dimensions de la peinture2,15 m sur 1,15 mfragment probable d’un décor plus vaste
Découverteaoût 1964, sous plusieurs couches de badigeonpendant des travaux de nettoyage bénévoles
Personnagescinq cavaliers, dont deux couronnésun quatrième porte un oiseau de proie
Datation par le stylefin XIIe ou début XIIIe sièclehypothèse des années 1960 et 1990
Datation au carbone 142019, milieu ou seconde moitié du XIIeexclut les hypothèses du début du XIIIe
Techniquefresque puis reprises à secarricio, intonaco, bandeaux horizontaux
Protectionclassement en 1967chapelle et ensemble des peintures murales
La chapelle Sainte-Radegonde, à Chinon.

Ce que la science a tranché, et ce qu’elle n’a pas tranché

La technique, elle, est bien établie. Un mortier de grain relativement grossier, l’arricio, est d’abord appliqué pour compenser l’irrégularité du mur, puis recouvert de l’intonaco, un enduit de même composition mais de grain très fin, destiné à recevoir les couches de peinture, appliquées par bandeaux horizontaux successifs en commençant par le haut.

L’exécution combine deux manières. Le dessin préparatoire, la sous-couche des personnages, leur carnation et les aplats sont réalisés à fresque, sur l’enduit encore frais ; les rehauts, les contours, les lumières, l’encadrement et le fond de la scène sont peints une fois l’enduit sec. De légères variations de style et de technique entre les parties suggèrent que plusieurs artistes ont participé, l’un peignant les trois cavaliers de droite, un deuxième les deux de gauche, un troisième les chevaux, très finement représentés.

La datation a progressé en 2019. Une analyse au carbone 14, réalisée à partir d’échantillons de charbon de bois présents dans l’enduit peint, situe l’exécution vers le milieu ou dans la seconde moitié du XIIe siècle, ce qui exclut les hypothèses d’une peinture du début du XIIIe. Cette datation demande toutefois à être confirmée, et elle pourrait rouvrir la discussion sur l’identité des personnages.

Le sens, lui, reste ouvert. Qu’il s’agisse d’une scène de chasse, d’un départ en captivité ou d’un voyage de jeunes mariés, aucune de ces propositions ne montre une forte symbolique sacrée, du fait de l’absence de personnages religieux. Que la peinture soit exécutée dans une chapelle et que le cortège se dirige vers le chœur comme un pèlerinage n’est pourtant sans doute pas anodin.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on ne voit presque rien de la chapelle, et c’est la définition même d’un édifice troglodytique. Ce qui apparaît, c’est le coteau, le jardin à ciel ouvert de l’ancienne nef méridionale dont le toit a disparu à la Révolution, et l’alignement des cavités voisines, car le lieu de culte n’est qu’un élément d’un ensemble creusé dans la falaise.

La vue d’ensemble replace aussi le site dans la ville. La chapelle domine Chinon et sa forteresse, là où la famille Plantagenêt avait l’une de ses résidences majeures. Que des cavaliers couronnés aient été peints à cet endroit précis, au XIIe siècle, n’est pas une coïncidence géographique.

Elle rappelle enfin la fragilité du lieu. Pillé en 1563 pendant les guerres de religion, les sépultures profanées et les reliques détruites, utilisé vingt ans plus tard pour loger des soignants et les familles de malades lors d’une épidémie, vendu comme bien national en 1793 et transformé en quatre habitations, l’édifice porte encore la trace des conduits de cheminée creusés aux angles de sa voûte.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier Châteaux de la Loire et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice de la chapelle Sainte-Radegonde de Chinon, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi la chapelle porte-t-elle ce nom ?

Selon la tradition rapportée par Grégoire de Tours, le site est christianisé au VIe siècle, peut-être vers 530, quand Jean le Reclus, un ermite originaire des îles Britanniques, vient s'installer dans une grotte. Il acquiert une grande réputation de sagesse et est consulté par sainte Radegonde, qui fait halte à Chinon à plusieurs reprises, notamment en se rendant à Poitiers pour y fonder l'abbaye Sainte-Croix : de là vient la dédicace.

Le site est-il plus ancien que la chapelle ?

Oui. Il semble occupé dès le Hallstatt, comme en témoignent des vestiges d'habitats de surface et des tessons de poteries retrouvés sur le coteau. La tradition rapporte qu'il fut un lieu de culte païen autour d'un puits creusé dans le roc à l'arrière de la chapelle actuelle ; ce puits et ses aménagements existent toujours et peuvent avoir été construits dans l'Antiquité ou à l'époque mérovingienne.

Comment la chapelle est-elle bâtie ?

Elle se compose de deux nefs. La plus septentrionale est intégralement troglodytique, creusée dans le roc et soutenue par deux piliers monolithiques surmontés de chapiteaux corinthiens. La nef méridionale, maçonnée, a été ajoutée après l'écroulement partiel de la voûte, et son toit a disparu à l'époque révolutionnaire : cet espace est aujourd'hui un jardin séparé de la nef troglodytique par une colonnade médiévale et une grille moderne.

Que montre la peinture de la chasse royale ?

Cinq cavaliers en cortège se dirigeant vers l'est et le chœur de la chapelle. Le premier et le troisième sont couronnés, le quatrième porte sur son poing ganté un oiseau de proie, sans doute un faucon. Chacun tient les rênes d'une main et esquisse un geste de l'autre, et ils semblent tenir deux conversations séparées. La peinture mesure 2,15 mètres de long sur 1,15 mètre de haut.

Qui sont les personnages ?

On ne le sait pas avec certitude. L'hypothèse d'une représentation de la famille Plantagenêt semble faire consensus : le personnage de tête serait Henri II, le second personnage couronné Aliénor d'Aquitaine ou leur fils aîné Henri le Jeune, couronné du vivant de son père en 1170. Nurith Kenaan-Kedar y voit le départ d'Aliénor en captivité en 1174, interprétation jugée vraisemblable par le médiéviste Martin Aurell. Une autre lecture y voit la visite de Jean sans Terre et d'Isabelle d'Angoulême peu après leur mariage, célébré le 24 août 1200.

De quand date la peinture ?

Au moment de sa découverte et à la fin des années 1990, les historiens de l'art la situaient dans les dernières décennies du XIIe siècle ou au début du XIIIe. Une datation au carbone 14 réalisée en 2019 à partir d'échantillons de charbon de bois présents dans l'enduit peint situe son exécution vers le milieu ou dans la seconde moitié du XIIe siècle, ce qui exclut certaines hypothèses antérieures. Cette datation demande toutefois à être confirmée.

Comment la peinture a-t-elle été retrouvée ?

Le site, vendu comme bien national en 1793 et transformé en quatre habitations, est racheté par la ville de Chinon en 1957, qui en confie la gestion aux Amis du Vieux Chinon. Au cours des travaux de déblaiement et de réfection menés à partir de 1960, la société découvre en 1964 la peinture dissimulée sous plusieurs couches de badigeon, ainsi que le puits comblé par des déchets au XIXe siècle.
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