Sur le plateau entre Doué-la-Fontaine et Saumur, la route traverse des champs plats où rien ne dépasse, sinon quelques souches de cheminée posées au ras des cultures. Il faut s’approcher du bord d’une cour carrée, creusée à plusieurs mètres sous le niveau du sol, pour voir les portes et les fenêtres taillées dans ses parois. À Rochemenier, dans le Maine-et-Loire, des paysans ont vécu ainsi, sous leurs propres champs, pendant des siècles.
Le hameau, rattaché à la commune de Louresse-Rochemenier, compte selon la présentation du musée publiée par la mairie environ 250 salles souterraines réparties dans 40 anciennes fermes, dont la plus ancienne daterait du XIIIe siècle. Depuis 1967, une partie de cet ensemble est ouverte au public sous la forme d’un musée qui présente deux fermes, leurs dépendances et une chapelle creusée sous terre.
Ce qui rend le lieu rare tient à la manière dont il a été creusé. Ici, on n’a pas creusé dans une falaise : on a creusé dans un champ. Les habitants sont descendus dans la roche au lieu d’y entrer de côté, et ils ont fini par cultiver leurs légumes sur le toit de leurs propres maisons.
Un troglodytisme « de plaine », propre à la région de Doué
Dans le Val de Loire, l’image habituelle du troglodyte est celle d’un coteau calcaire percé de galeries, de Montsoreau à Saumur. La mairie de Louresse-Rochemenier rappelle que 90 % des habitations troglodytiques du Val de Loire sont creusées dans un coteau ou une falaise. Rochemenier appartient à l’autre famille, beaucoup plus rare. Selon le Parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine, le troglodytisme de plaine n’existe en France que dans la région de Doué-la-Fontaine.
La technique, décrite par le Parc, procède en trois temps :
- on ouvre d’abord une cour à ciel ouvert dans le sol, appelée localement « carrée » ou « carrie » ;
- on y descend par une rampe, la « courdouère » en Anjou ;
- on creuse ensuite les pièces dans les parois de cette cour, pour les hommes comme pour les bêtes.
Le résultat inverse l’ordre habituel du paysage. Les pièces se trouvent plus bas que le niveau initial du sol, et les jardins prennent place au-dessus d’elles. La mairie précise que les petites cheminées visibles en surface ne servaient pas seulement à chauffer les pièces : certaines permettaient aussi de verser le raisin directement dans un pressoir installé en dessous. Sous terre, la température reste d’environ 12 degrés toute l’année, d’après la même source.
Le falun, un sable de coquillages devenu maison
Ce mode de construction n’est possible que grâce à la roche locale. Le falun, aussi appelé « grison » dans la région, est une roche sédimentaire formée par l’accumulation de coquilles dans une mer tropicale, la mer des Faluns. Le musée et la mairie la datent d’environ 11 millions d’années, quand le Parc la situe au Miocène moyen, il y a environ 12 millions d’années.
À Rochemenier, le falun est poreux, friable et peu dense. On ne peut pas en tirer de bloc : il sort sous forme de sable. C’est précisément ce sable que les paysans sont venus chercher. Selon la notice consacrée au musée du village troglodytique sur Wikipédia, qui s’appuie sur les publications de l’historien local Victor Leray, le falun servait à partir du Moyen Âge :
- d’amendement pour les champs, à la manière d’un chaulage qui corrige l’acidité des sols ;
- de mortier pour la maçonnerie ;
- de marchandise, vendue par les carriers qui ne l’utilisaient pas eux-mêmes.
La même source indique qu’une carrière à ciel ouvert comme la cour de la première ferme du musée représente une extraction de 3 000 à 4 000 mètres cubes de falun.
Le musée résume l’enchaînement ainsi : au Moyen Âge, les paysans extraient le falun pour amender leurs terres, dans de petites carrières dispersées dans le village. Peu à peu, ces trous deviennent des cours autour desquelles on creuse des cavités, qui servent de logis et de lieux de travail. Le village continue de s’étendre jusqu’au XIXe siècle avec la croissance de la population.
Le premier document connu qui mentionne Rochemenier, appelé Rupes Mainerii selon la mairie, date de 1238. Cette charte du chevalier Pierre de la Mimerolle, en faveur du prieuré de Breuil-Bellay, est conservée aux Archives départementales de Maine-et-Loire sous la cote 11 H 1. Jusqu’au XIXe siècle, les exploitations restaient modestes, entre 5 et 7 hectares de terre et quelques animaux, cheval, âne, chèvre ou vache.
Ce choix n’était pas isolé : au XVIIIe siècle, une grande partie des habitants de Doué-la-Fontaine et des communes voisines vivaient dans des caves, selon le dictionnaire de Célestin Port. On retrouve ailleurs en France ce besoin de s’abriter dans la roche, par exemple dans la cité souterraine de Naours, dans la Somme, mais avec un usage de refuge plutôt que d’habitat permanent.
Une chapelle sous l’église, née des guerres de Religion
La pièce la plus étonnante du parcours est une chapelle souterraine. À l’origine, c’est une carrière d’extraction de falun ouverte au XIIIe siècle ; on distingue encore au sommet le puits par lequel la roche était remontée à l’aide de treuils. Son usage religieux remonte à la fin du XVIe siècle. En 1567, pendant les guerres de Religion, le village voisin de Varennes est détruit par une troupe protestante et ne sera jamais reconstruit.
D’après la documentation du musée reprise par Wikipédia, les survivants s’installent à Rochemenier, dont l’église a elle aussi souffert des combats. Pendant sa reconstruction, les fidèles se réunissent dans l’ancienne carrière, située en partie sous l’église de surface. Trois arcs brisés, une croix et des niches pour statues y sont encore taillés dans la roche. La chapelle n’aurait jamais été consacrée et elle est abandonnée au début du XVIIe siècle, quand l’église restaurée reprend son rôle.
Les derniers habitants et la naissance du musée en 1967
Le déclin commence avec la révolution agricole et l’exode rural de la fin du XIXe siècle, selon le musée. Les petites caves deviennent incompatibles avec les machines agricoles, puis avec le remembrement des années 1960. Une partie est comblée, parfois transformée en décharge, d’autres s’effondrent.
Les souterrains aujourd’hui visitables ont été habités jusqu’en 1962, d’après le site du musée. Cette année-là meurent Léon et Marie Choiseau, derniers propriétaires des fermes, sans héritiers. Le maire de l’époque, Émile Breton, en poste de 1953 à 1971, engage alors la commune dans deux ans de démarches. L’acte d’achat, daté du 15 novembre 1966, mentionne une déclaration d’utilité publique par la sous-préfecture de Saumur, et le musée ouvre en 1967.
L’habitat sous terre ne disparaît pas pour autant d’un coup dans la région. Un reportage de l’ORTF diffusé le 31 mai 1970, conservé par l’INA, montre à Doué-la-Fontaine un couple âgé vivant dans un troglodyte sans eau courante ni électricité. La notice Wikipédia de Louresse-Rochemenier signale même quelques caves encore habitées à la fin des années 1980.
Ici, on n’a pas creusé dans une falaise : on a creusé dans un champ.
Plus d’un millier de kilomètres de galeries sous l’Anjou et la Touraine
Rochemenier n’est qu’un point d’un réseau beaucoup plus vaste. Le Parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine estime que son territoire compte plus d’un millier de kilomètres de galeries souterraines, creusées à l’origine pour extraire le tuffeau ou le falun. Après des siècles d’exploitation, les carrières sont délaissées au début du XXe siècle et reconverties en champignonnières, en caves pour le vin ou en sites de visite. Sur les coteaux, l’évacuation a été plus tardive : à Chinon, le dernier coteau habité a été vidé au début des années 1980, rappelle le Parc.
Le tuffeau a surtout servi à bâtir, ce qui explique que le Saumurois soit surnommé « Anjou blanc ». Non loin de Rochemenier, le château de Brissac, dans le Maine-et-Loire, montre l’autre visage de l’Anjou, celui des demeures bâties à l’air libre plutôt que creusées.
| Repère | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Salles souterraines à Rochemenier | environ 250, dans 40 anciennes fermes | Mairie de Louresse-Rochemenier |
| Première mention écrite du village | 1238 (Rupes Mainerii) | Mairie, Archives de Maine-et-Loire |
| Âge du falun | environ 11 millions d’années (12 selon le Parc) | Musée, mairie, Parc |
| Habitation des souterrains du musée | jusqu’en 1962 | Site du musée |
| Ouverture du musée | 1967, 20 salles sur un hectare | Mairie |
| Galeries sous le territoire du Parc | plus d’un millier de kilomètres | Parc Loire-Anjou-Touraine |
Ce que les sources ne tranchent pas
Plusieurs points restent flous. La date de création des premières caves n’est pas établie : la mairie évoque une ferme du XIIIe siècle, la notice Wikipédia du musée envisage une installation possible dès le IXe siècle, à l’époque des raids vikings, et date la première ferme du musée de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle selon les auteurs.
La fin de l’habitat est elle aussi discutée. Le musée parle de souterrains habités jusqu’en 1962, tandis que la notice Wikipédia indique que les deux fermes du musée avaient cessé d’être exploitées dans les années 1930, faute de place pour les machines. Les deux affirmations peuvent coexister : on a pu continuer à loger dans des caves devenues trop petites pour l’agriculture. Enfin, la taille du parcours varie selon les présentations, 20 salles pour la mairie, seize caves de visite pour la notice Wikipédia, et la page du Parc qualifie le site de troglodytisme « creusé dans le tuffeau » alors que toutes les autres sources parlent de falun.
