Dans les années 1960, on a retiré les derniers tirants de fer qui enserraient la cathédrale de Beauvais : on les jugeait inesthétiques et inutiles. Vingt ans plus tard, les fissures s’élargissaient et la fermeture de l’édifice était envisagée. Ces tirants étaient en réalité une pièce maîtresse de l’ingéniosité médiévale.
Saint-Pierre de Beauvais, dans l’Oise, possède la plus haute voûte de l’art gothique, à 48,50 mètres. Elle devait être la plus grande cathédrale gothique de France, devant celle d’Amiens. Victime de deux effondrements, elle reste inachevée : seuls le chœur et le transept ont été construits.
Quarante-huit mètres cinquante, quatre de plus qu’Amiens
Le chantier démarre en 1225, après un énième incendie qui détruit complètement le chœur de l’ancienne église. L’évêque-comte Milon de Nanteuil décide de bâtir un nouvel édifice un peu plus à l’est, et la pierre employée est la craie, extraite des carrières de Beauvais et de Saint-Martin-le-Nœud.
Les proportions sont pensées comme un symbole. La hauteur sous les voûtes est égale à la largeur, 144 pieds royaux, à l’image de la description de la cité céleste dans le livre de l’Apocalypse. Vers 1260 le chœur est achevé, et le 3 octobre 1272 les vêpres y sont chantées.
La reprise du XVIe siècle pousse encore plus loin. Il faut attendre cent cinquante ans après le chœur pour que le transept soit élevé : en 1499 le maître-maçon Martin Chambiges en reçoit la charge, et après sa mort le 29 août 1532 son fils Pierre l’achève, avec le concours des maîtres-maçons beauvaisiens Jean Vast, père puis fils. Le transept est terminé en 1548, et l’édifice atteint alors 72,50 mètres de la chapelle axiale à la cloison de l’ouest, pour une largeur de transept de 58 mètres et une voûte de chœur à 48,50 mètres, soit quatre mètres de plus qu’Amiens.
Dans les années 1960, les derniers tirants de fer jugés inesthétiques et inutiles furent retirés, provoquant des désordres.
Deux effondrements, 1284 et 1573
Les constructeurs du XIIIe siècle ont poussé les techniques de leur temps à la limite. Pour faire entrer un maximum de lumière, ils ont réduit l’épaisseur des culées des arcs-boutants, équipées de tirants. Le 28 novembre 1284, douze ans seulement après l’achèvement du chœur, une tempête exceptionnelle fait céder un arc-boutant et entraîne l’effondrement d’une partie de la voûte.
On a depuis démontré que cet effondrement résultait des vibrations causées par la mise en résonance des structures hautes sous l’effet de vents violents. L’abside, renforcée par sa structure en arc, a peu souffert, et la charpente est restée en place comme un pont. La réparation a consisté à épaissir les murs et à recouper les travées par de nouveaux piliers intermédiaires : la partie sud du chœur est ainsi passée de trois à six travées. Les travaux n’ont été terminés que vers 1347.
Le second effondrement est celui d’une ambition. En 1550, le chapitre décide de construire non pas la nef mais une tour-lanterne, sans doute pour que la cathédrale se voie de loin comme ses voisines. Les travaux commencent en avril 1563, et la tour achevée en 1569 culmine à 153 mètres avec sa flèche de pierre et sa croix de fer. C’est alors l’édifice le plus haut de la chrétienté.
Le problème est sous la tour, pas dessus. Elle reposait au-dessus d’un gigantesque espace vide, sur les quatre piliers particulièrement légers de la croisée du transept, qui n’avaient pas été prévus pour porter une telle masse. Surtout, l’absence de nef privait le côté occidental du contrebutement nécessaire. La croix de fer est retirée dès 1572 car jugée trop pesante, et le 30 avril 1573, alors que les fidèles sortent de la célébration de l’Ascension, la flèche et les trois étages du clocher s’effondrent.
| Date | Événement | Ce qu’il change |
|---|---|---|
| 1225 | incendie et décision de rebâtir | le chantier gothique s’ouvre plus à l’est |
| 3 octobre 1272 | vêpres chantées dans le nouveau chœur | le chœur est en service |
| 28 novembre 1284 | effondrement d’une partie des voûtes | réparations jusque vers 1347 |
| 1548 | achèvement du transept | voûte à 48,50 m, record gothique |
| 1569 | tour-lanterne de 153 mètres | plus haut édifice de la chrétienté |
| 30 avril 1573 | chute de la flèche et du clocher | la nef ne sera jamais construite |
| années 1960 | retrait des tirants de fer | oscillations et fissures, repose en acier |
Une horloge de 90 000 pièces
Le chantier s’arrête définitivement en 1604, avec le voûtement de la première travée de la nef et l’érection d’une cloison recouverte d’ardoise fermant l’église à l’ouest. Les XVIIe et XVIIIe siècles se consacrent au décor intérieur, puis la Révolution fait son œuvre : en octobre 1793, les statues du tympan du portail sud sont détruites et l’orfèvrerie part à la fonte.
La pièce maîtresse du mobilier est une horloge astronomique construite par Auguste-Lucien Vérité entre 1865 et 1868, placée en 1876 dans la chapelle du Saint-Sacrement. Elle compte environ 90 000 pièces mécaniques en acier et en laiton, 53 cadrans en émail dont 52 en façade, 63 automates et sonneries, actionnés par un moteur principal et quatorze moteurs secondaires. Le meuble mesure 12 mètres de haut, et 68 automates s’animent lors de la scène du Jugement dernier.
Non loin se trouve une pièce plus rare encore : la plus ancienne horloge médiévale à carillons toujours en état de marche. Terminée en 1305, financée par un chanoine du chapitre nommé Étienne Musique, mort en 1323 ou 1324, elle a été réparée une première fois en 1387. Son carillon est actionné par un clavier de douze touches.
La cathédrale a aussi échappé au pire. En 1939, tous les vitraux représentant des scènes figurées sont démontés et mis à l’abri au château de Carrouges, dans l’Orne. Sage précaution : lors du bombardement du 6 juin 1940, six bombes tombent sur la cathédrale sans exploser. La sacristie est détruite, les vitraux restés en place volent en éclats, et les vitres de l’horloge astronomique endommagée cessent de fonctionner.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’anomalie saute aux yeux : il manque la moitié de l’édifice. Le chœur et le transept forment une masse énorme posée sur le plateau picard, et à l’ouest, là où devrait s’étendre une nef de plusieurs dizaines de mètres, il n’y a qu’une cloison et les trois travées de l’ancienne cathédrale carolingienne, la Basse-Œuvre.
La vue aérienne montre aussi pourquoi le vent est l’ennemi. La cathédrale dépasse la hauteur du plateau voisin et offre une forte prise, ses contreforts sont très rapprochés et reliés par des tirants métalliques pour solidariser l’ensemble. Ce que les photographies de toiture révèlent enfin, c’est l’ampleur de l’entretien : 120 tonnes de tables de plomb, restaurées à partir de 2010 au cours d’un chantier de neuf ans mené à soixante mètres de hauteur, sur un échafaudage autonome, c’est-à-dire sans aucun appui sur l’édifice.
Depuis le milieu des années 1990, huit poutres géantes installées à plus de quarante mètres de hauteur consolident l’intérieur des bras du transept. Des capteurs ont été posés en décembre 2014, première étape vers la dépose de ces étais, et une nouvelle phase de travaux lancée en 2022 pour les 800 ans de la première pierre doit s’échelonner jusqu’en 2027. Beauvais est, pour reprendre l’expression des historiens de l’art, le dernier grand édifice représentatif du gothique français à son apogée, et c’est aussi le plus surveillé.
À voir autour
- La cathédrale d’Amiens : la plus vaste de France, dépassée de quatre mètres en hauteur
- La cathédrale de Strasbourg : 142 mètres de flèche, achevée en 1439
- La cathédrale de Bourges : bâtie sans transept, et sa tour effondrée en 1506
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais, Wikipédia en français.
