On croit souvent que la plus grande cathédrale de France est à Paris, à Reims ou à Chartres. Par le volume, c’est Amiens : environ 200 000 m3 sous les voûtes, près du double de Notre-Dame de Paris, pour 7 700 m2 de surface couverte et 42,30 m de hauteur sous clé de voûte.
L’édifice se dresse dans la Somme, au cœur de la ville, et il est considéré comme l’archétype du gothique classique pour sa nef et du gothique rayonnant pour son chœur. Classé monument historique depuis 1862, il est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981, puis de nouveau en 1998 au titre des chemins de Compostelle.
Un crâne rapporté de Constantinople
L’histoire commence par une relique. En 1204, lors du sac de Constantinople par les croisés de la quatrième croisade, le chanoine picard Wallon de Sarton s’empare du chef de saint Jean-Baptiste et le rapporte en Picardie. La relique est reçue solennellement à Amiens par l’évêque Richard de Gerberoy le 17 décembre 1206.
L’effet est immédiat. Le pèlerinage devient l’un des plus importants du nord de la France, et l’objet sacré l’une des principales sources de revenus de la cathédrale. Il attire en particulier ceux que l’on dit atteints du mal saint Jean, c’est-à-dire d’épilepsie, ainsi que les sourds, les muets et les aveugles. L’église romane consacrée en 1152 devient très vite trop petite.
En 1218, la foudre serait tombée sur la flèche de l’ancienne cathédrale, mettant le feu aux charpentes. L’incendie a longtemps été présenté comme le point de départ du chantier, mais l’hypothèse tient mal : deux ans seulement pour concevoir et préparer un chantier de cette ampleur, c’est peu. Le projet était probablement déjà à l’étude.
Un chantier mené à l’envers, et vite
Les travaux commencent par les fondations en 1220, l’évêque Évrard de Fouilloy posant la première pierre, ce qu’attestent les inscriptions du labyrinthe et du portail de la Vierge dorée. Contrairement à l’usage, on ne commence pas par le chœur : la cathédrale continue d’utiliser provisoirement celui de l’ancienne église romane, et le chantier progresse d’ouest en est, en commençant par le vaisseau central.
Trois architectes se succèdent. Robert de Luzarches conçoit le projet et le dirige jusqu’en 1228, Thomas de Cormont jusqu’en 1258, son fils Renaud de Cormont jusqu’en 1288. Les Luzarches introduisent une rupture de méthode qui explique la vitesse du chantier : l’emploi de pièces de pierre de tailles et de formes standard, au lieu de tailler une pièce unique pour chaque fonction.
La nef est achevée en 1236 et l’édifice pratiquement terminé en 1288, hors sommet des tours.
Cette année 1288 est aussi celle du labyrinthe, créé sous la direction de Renaud de Cormont, comme l’indique l’inscription de sa pierre centrale. Le résultat de cette rapidité est une unité architecturale rare dans les cathédrales médiévales, où les campagnes de travaux s’étalent souvent sur plusieurs siècles et plusieurs styles.
Les chiffres qui font la différence
La comparaison avec Paris est éclairante, parce qu’elle ne porte pas seulement sur la hauteur de la nef mais sur tout le volume intérieur, collatéraux compris.
| Repère | Valeur à Amiens | Comparaison |
|---|---|---|
| Volume intérieur | environ 200 000 m3 | près du double de Notre-Dame de Paris |
| Hauteur sous voûte | 42,30 m | 33,50 m à Notre-Dame de Paris |
| Hauteur des bas-côtés | 19,7 m | 10 à 10,5 m à Notre-Dame de Paris |
| Surface couverte | 7 700 m2 | un plan en croix latine à cinq vaisseaux dans le chœur |
| Largeur de la façade ouest | 48,78 m | trois porches profonds de 4,5 à 5,5 m |
| Flèche | 112,70 m | tour nord à 68,19 m, tour sud à 61,70 m |
Le déambulatoire est entouré de sept chapelles rayonnantes, dont la chapelle axiale, contemporaine de la Sainte-Chapelle de Paris et dont elle rappelle l’architecture. Elle était à l’origine dédiée à Notre-Dame drapière, ce qui n’est pas un détail : la richesse d’Amiens au XIIIe siècle vient du commerce de la draperie et de la guède, la plante à teinture bleue que le picard appelle waide.
Les couleurs retrouvées au laser
Pendant des siècles, on a débattu de la polychromie des portails. La question a été tranchée par la technique : le nettoyage des portails au laser, au cours des années 1990, a permis de découvrir et de préserver des traces de couleur, mettant fin à une longue polémique. La polychromie était également présente à l’intérieur, sur les sculptures.
Depuis, la cathédrale se voit en couleurs deux fois par an. Un spectacle gratuit, lancé à l’hiver 1999 sous le titre Amiens, la cathédrale en couleurs, projette sur la façade la polychromie restituée par la lumière. Il ne s’agit pas d’une interprétation libre mais du report des pigments relevés sur la pierre.
La cathédrale a en revanche perdu la plupart de ses vitraux d’origine. Ce qui fait sa réputation, ce sont ses sculptures du XIIIe siècle : la façade occidentale, véritable livre de pierre voulu comme un enseignement, le portail de la Vierge dorée au sud du transept, et les stalles, chef-d’œuvre d’ébénisterie. On y trouve aussi l’Ange pleureur, sculpté en 1636 sur le monument d’un chanoine, appuyé d’un côté sur une clepsydre et de l’autre sur un crâne.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vu d’en haut, l’édifice écrase littéralement le centre d’Amiens. La croix latine se lit d’un seul coup d’œil, avec son transept débordant de 70 m hors œuvre et son chevet à double collatéral cerné de chapelles. Le toit, dont le faîte culmine à 56 m, laisse voir la forêt d’arcs-boutants qui reporte au sol la poussée des voûtes.
Un détail surprend depuis le ciel : l’orientation. L’axe est décalé d’environ 23 degrés vers le sud, un écart qui ne se remarque pas au sol mais que le plan révèle immédiatement. Les deux tours de la façade, elles, trahissent la seule entorse à l’unité du monument : la tour nord monte à 68,19 m, la tour sud s’arrête à 61,70 m, soit à peine 6 m au-dessus du faîte du toit.
Ce sont ces proportions qui ont fait la fortune littéraire du lieu. John Ruskin en a tiré La Bible d’Amiens, que Marcel Proust a traduite et préfacée, et Auguste Rodin lui a consacré un chapitre de ses Cathédrales de France. Le même vertige de la hauteur se retrouve à Strasbourg, où la flèche achevée en 1439 culmine à 142 m.
À voir autour
- La cathédrale de Strasbourg : la flèche la plus haute du Moyen Âge occidental
- Vézelay : une basilique bâtie, elle aussi, sur une relique et sur son pèlerinage
- Conques : le tympan roman lu comme un livre d’images, deux siècles avant Amiens
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
