Les hortillonnages d’Amiens couvraient dix mille hectares. Il en reste trois cents, et sept maraîchers y travaillent encore trente-six hectares. Le reste a été rattrapé par la ville, ou transformé en jardins d’agrément et en résidences secondaires.
Ce site est un espace d’anciens marais situé à l’est d’Amiens, aménagé au Moyen Âge, probablement dès le XIIe siècle, pour créer des champs utilisables pour la culture maraîchère. Sous leur forme actuelle, les hortillonnages sont cultivés depuis environ sept cents ans, et la première cartographie connue date de 1524.
Des îles, des rieux et un vocabulaire
La géographie du lieu se dit en picard. Les hortillonnages sont formés d’une multitude d’îles alluvionnaires, les aires, entourées de 65 kilomètres de voies d’eau, les rieux, et de fossés qui servent au drainage et à l’irrigation. Ces canaux portent des noms pittoresques : la Cauchiette, c’est-à-dire la chaussée, le Peuple pour le peuplier, le rieu à Galets, celui de la Crosse, du Gouverneur, du Pont cassé, du Tournet, de la Broquette, du Malaquis.
Le mot lui-même raconte l’activité. Hortillon est un terme picard usité dès le XVe siècle, issu du bas latin hortellus, petit jardin, diminutif du latin hortus. Il a pris en picard le sens plus général de maraîchage, et désigne aussi celui qui le pratique, l’hortillon, l’hortillonne.
Rien de tout cela n’est naturel. Le site résulte de l’aménagement par l’homme d’un milieu marécageux, très probablement dès le Moyen Âge, à la suite des équipements construits sur la Somme, moulins et barrages. Il est alimenté par les eaux de la Somme canalisée, qui le parcourt d’est en ouest, et de son affluent l’Avre.
Un second façonnage, moins évident, vient du combustible. L’extraction de la tourbe a contribué à dessiner le site tel qu’on le connaît : parmi les étangs, certains sont naturels, d’autres sont des intailles, creusées par l’homme pour en extraire. Le plus important est l’étang de Clermont.
Aujourd’hui, à cause de l’extension urbaine, il ne reste plus que 300 hectares des 10 000 hectares d’origine.
Mille maraîchers, puis sept
Le déclin se lit dans les chiffres. Un millier de personnes vivaient de la culture maraîchère des hortillonnages au XIXe siècle, et l’on comptait encore 950 hortillons en 1906. L’activité est en fort déclin depuis les années 1950, et en 2024, sept hortillons poursuivent l’exploitation de 36 hectares.
La majeure partie du site a changé de fonction : elle a été transformée en jardins d’agrément par des particuliers, voire en résidences secondaires. Depuis quelques années, la culture biologique relance toutefois le maraîchage avec deux projets, un jardin paysager écologique et pédagogique et l’exploitation d’un producteur installé depuis les années 1980.
Le sauvetage du site tient à un projet routier et à un photographe. En 1974, une rocade-pénétrante devait traverser les hortillonnages ; en 1975, à l’initiative de Nisso Pelossof, photographe amiénois, l’association pour la protection et la sauvegarde du site est créée. Reconnue d’utilité publique en 1991, elle ne s’est pas contentée de la défense face à la route : elle œuvre au curage des rieux, à la consolidation des berges, a obtenu le maintien du marché sur l’eau, place Parmentier, au pied de la cathédrale, et organise des visites en barque depuis 1982.
Les institutions ont suivi. Un syndicat intercommunal d’études est créé en 1973 entre Amiens, Camon et Rivery, devenu en 1977 syndicat pour l’aménagement et la sauvegarde, avant que le relais soit pris par Amiens Métropole, qui a acquis avec l’aide de la SAFER 25 hectares loués à des maraîchers. Un musée consacré aux hortillonnages a été créé en 2017 à l’initiative d’un couple d’hortillons.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Surface d’origine | 10 000 hectares | il en reste 300 aujourd’hui |
| Voies d’eau | 65 kilomètres de rieux | entourant des îles appelées aires |
| Maraîchers | 950 en 1906, sept en 2024 | pour 36 hectares encore exploités |
| Première cartographie connue | 1524 | le site est cultivé depuis sept siècles |
| Communes concernées | cinq | Amiens, Camon, Lamotte-Brebière, Longueau, Rivery |
| Fréquentation | environ 200 000 visiteurs par an | second pôle touristique d’Amiens |
Un sol qu’il faut remonter sans cesse
La fragilité du site est d’abord géologique. Le limon et le calcaire qui composent le sol le rendent très perméable, et l’érosion est constante : l’entretien des aires se fait par le curage des rieux et l’épandage des vases sur les berges, elles-mêmes très souvent consolidées par des palplanches de bois. Autrement dit, chaque île doit être reconstruite en permanence avec la boue du canal qui l’entoure.
La circulation de l’eau est le second paramètre. Elle varie selon la saison et selon le fonctionnement des écluses, en amont comme en aval du site. Les rieux et les fossés sont soit domaniaux, soit privés, et dans les deux cas leur entretien incombe aux riverains, ce qui fait de la conservation du site une affaire de centaines de propriétaires.
Le résultat écologique est remarquable. Le nombre de grands végétaux est limité par la nature même du site, mais on y trouve de nombreux saules, des aulnes glutineux, des frênes et des peupliers, et une flore de milieu humide abondante, consoude, laîches, salicaire, houblon. Les oiseaux y sont nombreux, sédentaires ou migrateurs, des passereaux aux hérons, grèbes huppés, martins-pêcheurs, poules d’eau et oiseaux nocturnes qui y nichent et s’y reproduisent. Les poissons abondent : tanches, chevesnes, anguilles et brochets.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, les hortillonnages ressemblent à un puzzle, et c’est la seule manière de comprendre qu’il s’agit d’un ouvrage et non d’un paysage. Les aires dessinent des rectangles irréguliers séparés par le réseau des rieux, et cette géométrie n’a pas d’autre logique que l’accès à l’eau : chaque parcelle doit être bordée d’un canal pour être irriguée et atteinte en barque.
La vue aérienne montre aussi la pression qui a réduit le site. À l’est d’Amiens, le tissu urbain vient buter directement sur les marais, sur cinq communes, Amiens, Camon, Lamotte-Brebière, Longueau et Rivery. Les 9 700 hectares disparus ne sont pas une abstraction : ils sont sous la ville.
Elle rend enfin visible la continuité du système hydraulique. La Somme canalisée traverse l’ensemble d’est en ouest, son chemin de halage est devenu une voie verte intégrée à la véloroute de la vallée de la Somme, et le même fleuve va finir sa course dans la baie de Somme, un estuaire qui se comble. Le marais d’Amiens et la baie sont les deux bouts d’un même aménagement de l’eau, comme le Marais poitevin l’est à l’échelle d’une région.
À voir autour
- La cathédrale d’Amiens : la plus vaste de France, au pied de laquelle se tient le marché sur l’eau
- Le Marais poitevin : 8 200 kilomètres de voies d’eau creusées de main d’homme
- La baie de Somme : l’embouchure du même fleuve
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice des hortillonnages d’Amiens, Wikipédia en français.
