En 1914, un village occupait le sommet de la butte de Vauquois, à 290 mètres d’altitude. Il n’en reste rien, et le sommet lui-même se trouve aujourd’hui une quinzaine de mètres plus bas : plus de cinq cents explosions, utilisant mille tonnes d’explosifs, ont emporté la colline avec le village.
Cette butte de la Meuse, en bordure orientale du massif de l’Argonne, est l’un des hauts lieux des combats de l’Argonne pendant la Première Guerre mondiale. Trente-neuf hectares de terrains de zone rouge y sont classés monument historique depuis 1937.
Une colline qui voyait tout
L’enjeu est un problème de vue. La butte domine les plaines environnantes de plus de cent trente mètres, ce qui en faisait un observatoire et un point de repère pour le réglage des tirs d’artillerie. Pour les Allemands, qui s’y installent fin septembre 1914, c’est un poste d’observation naturel sur toute la région.
La conséquence est logistique et lourde. De ce sommet, l’artillerie allemande pouvait sectionner la voie ferrée reliant Paris à Verdun, qui passe à sept kilomètres au sud, à Aubréville, et la présence allemande à Vauquois rendait difficile aux Français le ravitaillement de la place fortifiée de Verdun, à vingt-cinq kilomètres à l’est.
Le village change de mains trois fois en deux semaines. Pris par les Allemands le 3 septembre 1914 pendant la guerre de mouvement, repris par les Français le 15 septembre, il est définitivement enlevé le 24 septembre lorsque la 33e division d’infanterie allemande chasse le 82e régiment d’infanterie français. Les Allemands transforment alors le village en une véritable forteresse, et la défense est confiée à des unités recrutées dans le royaume de Wurtemberg.
Les assauts français échouent les uns après les autres. De février à mars 1915, les ruines du village sont âprement disputées : le 31e régiment d’infanterie atteint les ruines de l’église mais doit se replier à mi-pente. C’est l’échec de ces attaques qui ouvre la phase suivante.
Le sommet de la butte se trouve, aujourd’hui, à une quinzaine de mètres en dessous de son niveau de 1914.
Vingt-trois kilomètres de galeries sous le sommet
Puisque la surface est intenable, la guerre descend. Environ vingt-trois kilomètres de galeries sont creusés, s’étageant sur plusieurs niveaux jusqu’à cent mètres de profondeur, dans le but de pénétrer sous le camp ennemi et de lui causer le plus de pertes possibles par l’explosion de mines.
Le principe est simple et sans issue. Chaque camp creuse vers l’autre, écoute, et fait sauter une charge sous les positions adverses, ce qui ouvre un entonnoir puis déplace la ligne de quelques mètres. Les Français et les Allemands s’étaient enterrés dans des tranchées au sommet, et c’est cette superposition qui explique le reste.
La technique est codifiée. Les premiers tunnels sont creusés en arrière du front puis connectés transversalement pour reproduire un front souterrain ; de là partent des tunnels d’attaque, prolongés par des rameaux de combat de moindres dimensions, au bout desquels on creuse les chambres, appelées fourneaux de mine, où sont entassés les explosifs. La charge se calcule : le cube de la distance du fourneau à la surface, multiplié par un coefficient lié à la nature du sous-sol, donne le nombre de kilos à employer.
La défense, elle, repose sur l’oreille. Des rameaux servent de postes d’écoute, où un guetteur tente de discerner les bruits de percement, d’abord à l’oreille nue, puis avec des dispositifs improvisés comme une jarre remplie d’eau sur laquelle il pose l’oreille, avant l’apparition d’écouteurs proches des premiers stéthoscopes. La propagation des sons permet une détection à quelques dizaines de mètres seulement, selon la nature du sol. Les Français creusaient au pic et à la pioche, les Allemands employaient aussi des perforateurs à air comprimé.
Le paroxysme est atteint en mai 1916. L’explosion d’une mine de soixante à quatre-vingts tonnes crée un immense entonnoir et tue 108 soldats français, sans produire aucune décision. C’est le résumé exact de trois ans de combats : des pertes considérables pour un front qui ne bouge pas.
La fin arrive par épuisement, puis par relève. La guerre des mines est abandonnée en mars 1918, les troupes italiennes relèvent les Français en mai, un dernier coup de main a lieu le 4 août, et en septembre Américains et Français prennent définitivement possession de la position.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Altitude de la butte en 1914 | 290 mètres | elle dominait la plaine de plus de 130 m |
| Explosions | plus de 500 | pour 1 000 tonnes d’explosifs |
| Galeries creusées | environ 23 km | sur plusieurs niveaux, jusqu’à 100 m de profondeur |
| Plus grosse mine | 60 à 80 tonnes, mai 1916 | 108 soldats français tués, aucune décision |
| Perte d’altitude | une quinzaine de mètres | le sommet a été littéralement emporté |
| Protection | 39 hectares classés depuis 1937 | terrains maintenus en zone rouge |
Un monument à la place de la mairie
Le monument qui occupe aujourd’hui le sommet a été édifié à l’initiative des amicales d’anciens combattants de quatre régiments d’infanterie, pour honorer la mémoire des morts de la 10e division d’infanterie. Il a été achevé à la fin de 1925, à l’emplacement de l’ancienne mairie de la commune.
Sa forme dit quelque chose. C’est une tour de pierres ajourée à son sommet sur les quatre côtés, et chaque ouverture est barrée d’une épée sculptée pointe en bas, en signe de paix. Le groupe sculpté au pied représente deux soldats français en tenue de 1915 : l’un veille, appuyé sur son fusil, une grenade à la main ; l’autre dort dans la tranchée.
Les auteurs ne sont pas anonymes. L’architecte est le Parisien Édouard Monestès, et la sculpture est l’œuvre du Sétois Marius Roussel, qui avait combattu à Vauquois dans le 31e régiment d’infanterie, celui-là même qui avait atteint les ruines de l’église en février 1915.
Le site est ouvert au public et entretenu par une association de bénévoles, qui restaure les souterrains et en propose la visite guidée le premier dimanche de chaque mois, ou sur rendez-vous pour les groupes.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la butte est un paysage de cratères, et c’est la seule lecture possible du site. Les entonnoirs se chevauchent sur toute la longueur du sommet, chacun correspondant à une explosion, et la ligne de crête est devenue une suite de dépressions là où passait une rue de village.
La vue aérienne montre aussi l’absence. Le village de Vauquois a été totalement détruit, et contrairement à Fleury-devant-Douaumont, il a été rebâti plus bas, au pied de la butte : la commune existe, mais plus à son emplacement d’origine.
Elle ne montre évidemment pas l’essentiel, qui est sous terre. Vingt-trois kilomètres de galeries sur plusieurs niveaux, jusqu’à cent mètres sous la surface, forment un volume comparable à celui d’un ouvrage fortifié comme le Hackenberg, à cette différence près qu’ici rien n’a été conçu pour durer : ces galeries n’étaient que des chemins vers une charge d’explosif.
À voir autour
- Le fort de Douaumont : pris sans combat le 25 février 1916
- Le fort de Vaux : un siège perdu faute d’eau
- Fleury-devant-Douaumont : un village détruit qui reste une commune
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notices de la butte de Vauquois et de la bataille de Vauquois, Wikipédia en français.
