Le potager de Villandry compte 52 728 pieds de buis : ses motifs ne se lisent vraiment que du haut du château

Vue plongeante sur le potager décoratif de Villandry : carrés de salades vertes et rouges bordés de buis, allées de gravier, tonnelles et église du village au fond
Le potager décoratif du château de Villandry vu depuis le château, en mai 2012. Photo : Benh LIEU SONG, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au pied du château de Villandry, en Indre-et-Loire, neuf carrés de légumes s’alignent comme les cases d’un damier. Depuis les allées, on ne voit que des rangs de salades, de choux et de poireaux tenus par des bordures de buis. Il faut monter dans les étages pour comprendre que ces 52 728 pieds de buis tracent un dessin pensé pour être regardé d’en haut.

Le potager décoratif de Villandry passe pour un jardin de la Renaissance. Il est en réalité une création du début du XXe siècle, voulue par un médecin espagnol qui a racheté le domaine en 1906 et a fait raser le parc romantique qui l’entourait. Les chiffres qui suivent viennent de la page que le château consacre à son potager et du dossier de presse 2026 publié par le domaine.

Un parc à l’anglaise rasé pour retrouver la Renaissance

Quand Joachim Carvallo découvre Villandry en 1906, le château, bâti en 1532, n’a plus été entretenu correctement depuis une dizaine d’années. D’après la page d’histoire du château sur Joachim Carvallo et Ann Coleman, il est même menacé de démolition. Le médecin, chercheur en physiologie de la digestion, et son épouse américaine, héritière d’une famille de sidérurgistes, l’achètent pour 120 000 francs.

Le domaine qu’ils trouvent n’a plus rien de Renaissance. Au XIXe siècle, la famille Hainguerlot a transformé le jardin à la française du XVIIIe siècle en parc paysager, avec pelouses, vallonnements et arbres exotiques. Carvallo décrit dans ses souvenirs un château qui disparaît au milieu d’une forêt de verdure. Une équipe de 100 maçons rend d’abord aux façades leur aspect du XVIe siècle. Puis, entre 1908 et 1918 selon le domaine, le propriétaire s’attaque au jardin.

Le chantier décrit par le château est considérable :

  • abattre les grands arbres du parc romantique et retourner le terrain ;
  • rechercher les fondations des trois niveaux de terrasses de la Renaissance et consolider les contreforts ;
  • créer un réseau d’adduction d’eau pour alimenter les futures fontaines ;
  • niveler, planter au cordeau et maçonner les bordures et les bassins.

Aucun modèle d’époque : un potager reconstitué à partir de gravures

Carvallo se heurte à un problème de fond : aucun jardin du XVIe siècle n’a survécu intact en France, tous ont été remaniés. Il travaille donc sur documents. Le récit de la restitution publié par le domaine cite les gravures des Plus Excellents Bâtiments de France de Jacques Ier Androuet du Cerceau, notamment celles du château de Bury, et le Monasticon Gallicanum. Des vestiges de soubassements et de canalisations, comparés au plan du marquis de Castellane et au cadastre napoléonien, lui permettent de replacer le potager à l’endroit où il se trouvait.

Pour les salons d’ornement voisins, il fait appel au peintre Lozano et au paysagiste espagnol Javier de Winthuysen. Mais le potager reste le cœur du projet. Carvallo le résume par une formule rapportée par le château : de tous les jardins, le premier en importance est le potager, « parce que c’est le plus nécessaire ». Le domaine reconnaît lui-même qu’il ne s’agit pas d’une reconstitution exacte mais d’une réinterprétation du jardin de la Renaissance.

Le choix de l’emplacement n’est pas esthétique seulement. La terrasse la plus basse est plane, abritée des vents froids par les murs de soutènement, proche des anciennes écuries et donc du fumier, et située en contrebas, ce qui facilite l’arrosage.

Neuf carrés, 52 728 pieds de buis et 7 kilomètres de bordures

Le potager occupe un quadrilatère presque régulier de plus d’un hectare, divisé en neuf carrés de même taille. Chacun possède son propre motif géométrique, tracé en petits buis. Aux croisements des allées, de petits bassins quadrilobés et des tonnelles de treillage rythment l’ensemble.

Le château a compté les végétaux qui structurent ce décor. Le potager réunit 52 728 pieds de buis : le dessin le plus simple en demande 4 328, le plus complexe 7 400. Mis bout à bout, ils forment plus de 7 kilomètres de bordures. À la verticale, 144 poiriers taillés en quenouille, de dix variétés, ponctuent les carrés. Les allées principales sont soulignées par un kilomètre de pommiers en cordon, une variété par carré. S’y ajoutent 324 rosiers-tiges de 21 variétés.

Élément du potagerChiffreSource
Surface du potager décoratifplus d’un hectareDossier de presse 2026
Pieds de buis dans le potager52 728Site du château
Longueur cumulée des bordures de buis du potagerplus de 7 kmSite du château
Poiriers taillés en quenouille144Site du château
Rosiers-tiges324Site du château
Espèces de légumes cultivées chaque année40Site du château
Le potager décoratif de Villandry en chiffres, d’après le château.

Pourquoi le dessin ne se révèle que d’en haut

Le potager a été conçu pour être contemplé. Des pergolas couvertes de vigne le dominent, pour voir « à l’ombre et dans la fraîcheur » le plan d’ensemble, selon une formule citée par le domaine. Le château note que c’est depuis ses étages que les motifs se révèlent le mieux, et qu’ils se dévoilent davantage à mesure que l’on monte. Le dossier de presse parle de jardins conçus pour être admirés de haut, depuis les fenêtres et la terrasse du donjon.

L’effet tient aux couleurs. Les jardiniers choisissent les variétés selon leur vitesse de croissance et leur teinte, pour que tous les motifs soient lisibles en même temps. Vu du sol, on marche entre des bordures ; vu du château, on lit un dessin. Le dossier de presse décrit des légumes dont les couleurs alternent pour donner l’illusion d’un damier multicolore.

Vu du sol, on marche entre des bordures ; vu du château, on lit un dessin.

Le principe rappelle d’autres paysages potagers français qui se lisent mieux du ciel, comme les hortillonnages d’Amiens et leur réseau de canaux. À Villandry, l’échelle est réduite, mais la géométrie est volontaire, dans la lignée des grands parterres classiques comme ceux de Vaux-le-Vicomte, le jardin de Nicolas Fouquet.

Deux plantations par an et dix jardiniers à temps plein

Le décor change entièrement deux fois par an. Selon la page du potager, la plantation de printemps reste en place de mars à juin, celle d’été de juin à novembre. La disposition est revue à chaque fois, en tenant compte des couleurs mais aussi d’une rotation triennale des cultures pour ne pas épuiser le sol. Une quarantaine d’espèces de légumes, issues de huit familles botaniques, sont utilisées chaque année.

Le dossier de presse 2026 donne la mesure du travail :

  • 10 jardiniers à temps plein, épaulés par deux apprentis et, l’été, par des stagiaires pour le désherbage manuel ;
  • 115 000 plants de fleurs et de légumes repiqués dans le potager et les salons, dont plus de la moitié produits dans les serres du château ;
  • 30 kilomètres de buis taillés en mai et en août sur l’ensemble des jardins, dont 300 heures pour les seuls petits buis du potager ;
  • 1 016 tilleuls taillés chaque hiver, soit 1 100 heures de travail pour une équipe de quatre jardiniers.

Depuis 2009, les pratiques ont changé. Le domaine indique avoir abandonné les insecticides chimiques, adopté le désherbage manuel, des fongicides naturels et une fertilisation organique. La brochure de presse 2026 du château précise que la pyrale du buis y est contenue par une bactérie, Bacillus thuringiensis, pulvérisée de mars à octobre. En novembre 2019, Villandry est devenu selon le domaine le premier jardin historique au monde à planter une nouvelle variété de buis résistante aux maladies fongiques, et les neuf carrés du potager ont été entièrement replantés.

Le domaine, classé monument historique en 1934 et ouvert au public depuis 1920, appartient toujours à la famille Carvallo. Il a reçu 370 000 visiteurs en 2025, selon le dossier de presse.

Ce que les chiffres ne disent pas tous de la même façon

Les données publiées par le château lui-même ne concordent pas toujours, et il faut les lire avec prudence :

  • le nombre de buis : 52 728 pieds dans le potager selon la page dédiée, alors que le dossier de presse indique qu’un seul carré compte 8 000 pieds, ce qui donnerait davantage pour neuf carrés ;
  • la plantation d’été : de juin à novembre selon le site, de juillet à octobre selon le dossier de presse ;
  • les oiseaux : plus de 90 espèces sur la page du potager, près de 90 dans le dossier de presse ;
  • la durée de la restitution : 1908 à 1918 pour le domaine, 1908 à 1916 dans l’article de Wikipédia consacré au château.

Reste une question de fond. Le domaine affirme que l’archéologie atteste un potager décoratif près du château à la Renaissance, mais le tracé actuel des neuf carrés est une invention de Carvallo, appuyée sur des gravures d’autres châteaux. Ce que l’on admire depuis le donjon est donc un jardin du XXe siècle inspiré du XVIe, renouvelé deux fois par an, et non un vestige.

Questions fréquentes

Qui a créé les jardins actuels de Villandry ?

Joachim Carvallo, médecin d'origine espagnole, qui a acheté le domaine en 1906 avec son épouse Ann Coleman. Il a remplacé le parc à l'anglaise du XIXe siècle par des jardins inspirés de la Renaissance, entre 1908 et 1918 selon le domaine.

Le potager de Villandry date-t-il de la Renaissance ?

Non. Le château le présente comme une réinterprétation du jardin de la Renaissance, créée au XXe siècle à partir de gravures anciennes. L'archéologie atteste seulement la présence d'un potager décoratif près du château au XVIe siècle.

Combien de buis compte le potager de Villandry ?

La page officielle du potager donne 52 728 pieds de buis, soit plus de 7 kilomètres de bordures. Le dossier de presse 2026 évoque de son côté 8 000 pieds par carré, un écart que le domaine n'explique pas.

Combien de jardiniers entretiennent les jardins de Villandry ?

Selon le dossier de presse 2026, dix jardiniers travaillent à temps plein, avec deux apprentis. Des stagiaires renforcent l'équipe en été, notamment pour le désherbage manuel.

D'où voit-on le mieux le potager ?

Depuis les étages du château et la terrasse du donjon, selon le domaine : plus on monte, plus les motifs se lisent. Des pergolas couvertes de vigne offrent aussi une vue d'ensemble depuis les terrasses.

Quand le potager est-il le plus coloré ?

Le château situe son apogée en septembre, à la fin de la plantation d'été. Les Journées du Potager ont lieu chaque dernier week-end de septembre.
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