On l’a surnommée la Bastille du Sud. La tour de Crest, dans la Drôme, s’élève à 52 mètres, et ses galeries supérieures, conçues pour la défense, ont servi de prison jusqu’en 1873. Les murs y sont couverts de centaines de graffitis laissés par les détenus.
Cette tour est l’ancien donjon du château médiéval de Crest. Avec le donjon de Vincennes, elle figure parmi les plus hauts d’Europe depuis la destruction, en 1917, de celui de Coucy, qui atteignait 54 mètres. Elle est classée monument historique depuis le 6 juin 1877.
Mille six cents ans de maçonnerie
L’édifice est un empilement d’époques. Sa base est d’époque romaine et date du IVe siècle ; le reste s’échelonne du XIe au XVe siècle. Vers 1120, une lettre du pape Calixte II est dite provenir du château, sous le nom de Castrum Cristam, et c’est à cette même époque que se développe à ses pieds un bourg qui prend le nom du château. L’étymologie renvoie au latin crista, la crête.
La seigneurie se divise très tôt, et cela explique l’architecture. À partir de 1145, le château supérieur appartient aux évêques de Die, tandis que le château inférieur relève du comte de Valentinois : deux pôles, deux chantiers. Quand la seigneurie est finalement réunie entre les seules mains d’Aymar VI de Poitiers, les bâtiments des évêques disparaissent au profit d’augmentations de la tour comtale.
Les étapes institutionnelles suivent. En 1419, la mort sans héritier du fils d’Aymar VI transfère Crest au dauphin du Viennois, et en 1426 la place devient possession du royaume de France. Du XVIe au XIXe siècle, le site est réduit à ses fonctions de cour de justice et de prison.
Un épisode du XIIIe siècle vaut d’être rappelé, parce qu’il situe Crest sur une carte plus large. Lors de la croisade contre les Albigeois, en 1217, Simon de Montfort remonte le Rhône, détruit plusieurs villages et met le siège devant la forteresse. Il reçoit alors une lettre de sa femme, restée à Toulouse, feint d’être de bonne humeur et déclare que ce sont de bonnes nouvelles. En réalité, la lettre annonce que Raimond a repris la ville. Montfort doit rentrer en hâte, et il trouvera la mort devant Toulouse en 1218. Crest aura été le point le plus oriental de la guerre contre les cathares, dont Montségur reste le symbole.
La tour sera surnommée la Bastille du Sud.
Une toiture qui remplit la citerne
La tour actuelle se compose d’un corps quadrangulaire de quatre étages, couvert d’une toiture à deux pentes inversées. Ce détail n’est pas décoratif : les pentes recueillaient les eaux de pluie et les conduisaient, par un conduit vertical, jusqu’à une citerne située à la base de la tour. À l’origine, le sommet n’était qu’une simple terrasse, devenue la salle supérieure, ensuite couverte d’un toit de tuiles plus efficace contre les infiltrations.
Ce corps principal est flanqué d’une tour plus haute, de plan quadrangulaire irrégulier, presque triangulaire, dont le plus petit côté correspond à la muraille nord-est, appelée mur-bouclier. La tour vieille, du XIIe siècle, était un donjon défensif de plan pentagonal, et son mur-bouclier a été construit avant 1332, lors d’une deuxième phase de travaux.
Une description de 1394 montre que les différents aménagements encore visibles aujourd’hui étaient déjà en place : le château possédait alors une grande tour carrée en pierre de taille, et le vieux donjon roman avait été doublé au cours du XIVe siècle.
Puis vient la décision de 1632. Le cardinal de Richelieu, sur ordre du roi Louis XIII, fait détruire le château de Crest. Il n’en reste que la tour massive dominant la ville, avec la base des remparts et les glacis, encore visibles. C’est le même traitement que celui infligé à des dizaines de forteresses du royaume à la même période, et c’est paradoxalement ce qui a sauvé la tour : trop massive pour être rentable à démolir.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| IVe siècle | base d’époque romaine | le reste s’échelonne du XIe au XVe siècle |
| vers 1120 | lettre du pape Calixte II | première mention du château |
| 1217 | siège de Simon de Montfort | le point le plus oriental de la croisade albigeoise |
| 1394 | description détaillée du château | les aménagements actuels sont déjà en place |
| 1426 | la place devient royale | elle sera réduite à la justice et à la prison |
| 1632 | destruction ordonnée par Richelieu | seule la tour subsiste |
| 1873 | fin de l’usage carcéral | classement aux monuments historiques en 1877 |
Des huguenots aux opposants du Second Empire
La liste des détenus est un condensé d’histoire politique française. Après la révocation de l’édit de Nantes, ce sont des protestants ; viennent ensuite des libertins, des républicains, des prisonniers de droit commun, puis des opposants au Second Empire, jusqu’en 1873.
Les murs en portent la trace. Ils sont couverts de nombreux graffitis, laissés notamment par les huguenots enfermés aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui participent aujourd’hui de l’histoire du monument et ont fait l’objet de plusieurs expositions. L’un des plus connus reprend la figure de d’Artagnan.
Cette mémoire carcérale reste attachée au lieu. Avec ces témoignages du passé, la tour de Crest conserve une réputation de lieu de répression, comme le fort royal de l’île Sainte-Marguerite garde celle du Masque de fer.
La tour appartient à la ville de Crest depuis 1988 et se visite. Signe de son appropriation locale, plusieurs scènes de son histoire ont été reconstituées en jouets de construction, de la venue du pape à la tentative d’évasion de Philippe Rivoire en 1759 et à la révolte des insurgés de décembre 1851 ; en octobre 2024, une réplique de 1,10 mètre et 4 000 pièces a été exposée au rez-de-chaussée du monument.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on comprend que la tour n’est pas isolée mais amputée. Elle occupe la partie nord-est de l’ancien château, dont la base des remparts et les glacis dessinent encore l’emprise au sol : ce qui se lit comme une tour solitaire est l’angle d’un ensemble disparu.
La vue aérienne montre aussi le rapport d’échelle avec la ville. Le bourg médiéval s’est développé au pied du donjon et a pris le nom du château, si bien que la relation est inverse de l’habituelle : ce n’est pas le château qui porte le nom du lieu, c’est le lieu qui porte celui de la crête où il est bâti.
Elle explique enfin la géographie du siège de 1217. La forteresse commande la vallée de la Drôme à l’endroit où elle s’ouvre vers le Rhône, ce qui en faisait le verrou oriental d’un conflit mené depuis le Languedoc, et le dernier point atteint par les croisés.
À voir autour
- Montségur : le symbole de la guerre contre les cathares
- Le fort royal de l’île Sainte-Marguerite : une autre prison d’État
- La cité de Carcassonne : 52 tours et une restauration contestée
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la tour de Crest, Wikipédia en français.
