Entre le Royans et le plateau du Vercors, dans la Drôme, une route est protégée au titre des sites. Pas le paysage seul : la route elle-même. Et depuis 2008, elle n’est plus ouverte au public.
La fiche de présentation du site, publiée par la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, porte en regard du type d’intérêt deux mots qui disent tout : paysage, patrimoine routier. Le site s’appelle, au complet, le site des Grands Goulets, y compris la Vernaison, depuis les Barraques jusqu’à cent mètres en aval de la Grande Cascade. Vingt-six hectares, trois communes.
La même fiche donne la date du classement, le 5 avril 1939, et elle est la seule des sources que nous avons lues à la donner. Le classement lui-même est attesté une seconde fois, par la bouche d’un ministre, mais les deux attestations ne font pas deux sources indépendantes : la fiche est celle d’une direction régionale de l’environnement, service déconcentré du ministère chargé des sites, et le ministre répondait pour la ministre de l’Écologie.
Un site classé pour sa route, et un tunnel de mille sept cent dix mètres percé dessous pour ne plus l’emprunter.
Ce qu’un ministre a répondu en 2003, et comment sa phrase se retourne
Le 5 mars 2003, à l’Assemblée nationale, un ministre délégué répond pour la ministre de l’Écologie à une question orale du député de la troisième circonscription de la Drôme. La réponse est publiée au Journal officiel, et elle atteste le classement avant le chantier : les Grands Goulets étant classés au titre des sites, un dossier a bien été transmis au service de la direction de la nature et des paysages de son ministère, qui l’a examiné.
Le reste de cette réponse mérite d’être lu en entier, parce qu’il se retourne en son milieu. D’abord la réserve : ce projet soulève encore quelques interrogations quant à ses impacts sur un site de qualité majeure, et ces interrogations ont conduit à la mise en place d’un groupe de travail. Puis le feu vert, dans la phrase suivante : comme la ministre ne souhaite pas s’opposer à la poursuite d’une instruction rapide de ce projet, elle a demandé à ses services chargés des sites et à l’inspection générale de se mettre à la disposition du maître d’ouvrage pour finaliser dans les meilleurs délais le dossier à soumettre à l’enquête publique.
Le même texte précise encore qu’elle n’envisage pas de consulter la Commission supérieure des sites, perspectives et paysages. Et le député, dans la même séance, donne la raison de l’urgence : la route existante des Grands Goulets s’effondre malheureusement de manière assez régulière, et un nouvel effondrement a encore eu lieu vendredi 21 février.
Fermée à toute circulation, ou fermée au public ?
Sur ce que la route est devenue, les deux institutions qui en parlent ne disent pas tout à fait la même chose, et la nuance n’est pas un détail.
La fiche de l’État écrit que depuis 2008, la route est fermée à toute circulation en raison des risques de chutes de pierres. Le dossier de presse du Département est plus précis : il a pris la décision de ne pas rouvrir cette portion de route à la circulation, seul l’accès des secours et du personnel d’entretien y est autorisé, et cycles et piétons ont l’obligation d’emprunter le tunnel.
Autrement dit, la route n’est pas fermée à tout le monde, elle est fermée au public. C’est la seconde formulation qui est la plus exacte, et c’est celle que nous retenons.
Le même dossier nomme l’expertise qui a tranché. Un bureau d’études s’est déclaré défavorable à la réouverture du passage des Grands Goulets, et les élus de la commission des routes ont décidé de se ranger à l’avis des spécialistes.
Trois dates de fermeture, et aucune chronologie établie : un supplément de presse de 2008, présentant une exposition des Archives départementales, écrit que l’histoire va de 1807 à 2004, année de la fermeture de la route. La fiche de l’État écrit depuis 2008. Le Département, lui, ne date aucune fermeture : il date une décision de ne pas rouvrir, et situe deux alertes en 2003 et 2005. Les trois se concilient sans doute par un barrage en 2004 pour le chantier puis une décision de non-réouverture, mais aucune des trois sources ne l’écrit, et nous ne le reconstituons pas à leur place.
Mille sept cent dix mètres percés sous un site classé
Le tunnel qui a remplacé la route a été mis en service le 28 juin 2008. Tous les chiffres qui suivent viennent du dossier de presse du Département, et d’aucune autre source : les deux listes de tunnels du Centre d’études des tunnels ventilées par gestionnaire, que nous avons cherchées, rendent une erreur.
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| longueur | 1 710 m, dont 1 680 m de percement réel |
| pente constante, en montant vers le plateau | 4,71 pour cent |
| gabarit | 4,30 m sur 7,00 m |
| matériaux extraits | 180 000 m3 |
| galeries de secours | 6 galeries, 800 m au total |
| béton projeté pendant l’excavation | plus de 10 000 m3 |
| revêtement | 20 000 m3 |
| effectif de pointe | jusqu’à 150 personnes, en trois-huit, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept |
Le calendrier du chantier, donné par le même document, tient en six étapes : début des travaux en octobre 2004, jonction des deux têtes fin avril 2007, fin du bétonnage, de l’étanchéité et de l’assainissement en octobre 2007, chaussées et peinture en décembre 2007, équipements de sécurité en juin 2008, mise en service le 28 juin 2008.
Ce que le tunnel reprend de la montée, et c’est notre calcul : mille sept cent dix mètres à quatre virgule soixante et onze pour cent font quatre-vingts mètres et demi de dénivelé. Or nous avons interrogé nous-mêmes le modèle altimétrique de l’Institut géographique national, le 2 novembre 2026, et l’écart entre un point de Sainte-Eulalie-en-Royans, à trois cent quarante-huit mètres quatre-vingt-trois, et l’impasse des Barraques à Saint-Martin-en-Vercors, à sept cent quatre mètres quarante-six, est de trois cent cinquante-cinq mètres six. Le tunnel ne reprend donc qu’une petite part de la montée du Royans au plateau : le reste se fait toujours à l’air libre. Ces deux valeurs sont nos calculs, aux points que nous donnons, et non des données publiées.
Un dernier chiffre situe l’ouvrage à l’échelle du pays, et nous donnons la part qui nous revient dans le raisonnement. Le Centre d’études des tunnels écrit, dans son état des lieux daté du 15 avril 2025, que la France exploite mille onze tunnels routiers, dont deux cent huit de plus de trois cents mètres et cinquante-huit de plus de mille mètres. Les conseils départementaux en exploitent quatre cent soixante-six, dont quarante-quatre de plus de trois cents mètres et quatre seulement de plus de mille mètres.
Le tunnel des Grands Goulets mesure mille sept cent dix mètres et il est exploité par un conseil départemental, celui de la Drôme, maître d’ouvrage de l’ouvrage et gestionnaire de la route départementale qu’il porte : il fait donc partie de ces quatre. Ce dernier pas est notre rapprochement entre deux documents, pas une affirmation du Centre d’études des tunnels, qui donne le compte et non les noms.
Sur un autre tableau du même organisme, mis à jour en novembre 2022, le tunnel des Grands Goulets porte la catégorie E pour le transport des marchandises dangereuses, la plus restrictive de l’échelle.
Une route ouverte au pic dans la falaise, et pour longtemps
Avant d’être un site classé, cette route a été un chantier dont les sources ne s’accordent pas sur la durée.
- L’idée d’une route du Royans vers le plateau est évoquée dès 1807.
- Le Conseil général décide de percer la route des Goulets en 1834.
- La fiche de l’État écrit percée de 1844 à 1854.
- Le Département écrit que les travaux commencèrent en 1843 et que la route fut ouverte à la circulation dix ans plus tard.
- Un supplément de presse donne des travaux débutés en septembre 1843, le percement des Petits et des Grands Goulets achevé en 1851, et une route prête en 1854, le pont sur la Vernaison restant alors à construire. Il mentionne trois entrepreneurs successifs et trois cent mille francs déjà dépensés en 1852.
Trois dates de fin circulent donc, et l’écart vient très probablement de ce que l’on compte : le percement, l’ouverture à la circulation, ou l’achèvement complet avec le pont. Aucune des trois sources ne le dit, et nous ne tranchons pas.
Ce que le Département dit du point de départ est plus imagé que précis, et nous le citons tel quel : à l’origine, la route des Goulets n’était qu’un chemin praticable à pied, tracé au milieu des falaises calcaires et dangereuses du Vercors. Et plus loin, une phrase que nous ne compléterons pas : une construction héroïque accompagnée malheureusement de la perte de nombreuses vies. Le document ne donne aucun chiffre, nous n’en avons trouvé aucun ailleurs, et nous n’en avancerons donc pas.
Cent mètres en contrebas, et ce que cela ne mesure pas : la seule grandeur verticale publiée que nous ayons trouvée sur ce site est une phrase de la fiche de l’État sur la vue depuis les belvédères de l’ancienne route : on peut admirer les eaux de la Vernaison coulant cent mètres en contrebas. C’est une hauteur de vue au-dessus de la rivière. Ce n’est ni une hauteur de falaise, ni une profondeur de gorge, et nous ne la convertissons pas en l’une ou l’autre.
Les Petits Goulets mis au gabarit, de 2021 à 2024
La route départementale qui monte au plateau continue de coûter cher, et les communiqués du Département en donnent le détail année par année.
Aux Petits Goulets, à Sainte-Eulalie-en-Royans et à Échevis, les tunnels ont été mis au gabarit en plusieurs phases : une première en 2021, une interruption d’un an en raison des travaux de confortement de la tête aval du tunnel des Grands Goulets après une crue exceptionnelle de la Vernaison, une deuxième phase à l’automne 2023 et une dernière en 2024. Montant annoncé, deux millions six cent quarante mille euros, entièrement pris en charge par le Département.
Le prix pour les habitants a été une coupure longue : la route a été totalement fermée entre Sainte-Eulalie-en-Royans et Échevis du 11 septembre au 30 novembre 2023, nuit et week-end compris, avec une déviation par Saint-Laurent-en-Royans, le col de la Machine, le col de Carri et La Chapelle-en-Vercors.
Au printemps 2024, le Département a fait protéger contre les chutes de pierres un virage de la même route, qu’il appelle le virage des chamois, entre un refuge et l’amont du tunnel, avec deux fermetures totales, du 8 au 10 avril et du 13 au 17 mai, de huit heures trente à seize heures trente. La maintenance annuelle du tunnel s’est tenue les 9 et 10 avril.
Vu du ciel, un pays sans monuments protégés
Le site classé des Grands Goulets relève du régime des sites, pas de celui des monuments historiques, et c’est l’occasion de mesurer ce que ce second régime a retenu du Royans. Nous avons interrogé l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, le 2 novembre 2026, sur trente et une communes nommées une à une, avec un filtre de département pour écarter les homonymes.
- Onze notices seulement sur ces trente et une communes, et dix communes en portent au moins une. Les vingt et une autres n’en portent aucune.
- Les plus anciennes sont l’église abbatiale Sainte-Marie de Léoncel, classée par liste de 1840, et les ruines du château de Beauvoir à Beauvoir-en-Royans, classées le 1er septembre 1922.
- Trois ne protègent qu’un clocher : celui de l’église de Saint-Jean-en-Royans, inscrit le 17 juillet 1926, celui de l’église de Saint-Marcellin, inscrit le 28 octobre 1926, et celui de La Chapelle-en-Vercors, classé le 3 octobre 1983, à l’exclusion du portail du dix-neuvième siècle.
- La plus récente est une maison de Saint-Marcellin, inscrite le 14 septembre 2007. La plus inattendue est une usine de moulinage de la soie, à Chatte, inscrite le 3 février 2004.
- Les quatre communes du corridor de la route, Sainte-Eulalie-en-Royans, Échevis, Saint-Martin-en-Vercors et La Chapelle-en-Vercors, ne comptent à elles quatre qu’une seule notice, le clocher de La Chapelle-en-Vercors.
Et l’expression grands goulets n’apparaît dans aucune des quarante-six mille sept cent soixante et une notices de ce fichier. Cette absence ne vaut que pour ce corpus et pour le régime des monuments historiques : elle ne dit rien d’une autre protection, et le site classé en est justement la preuve, puisqu’il relève d’un autre régime et n’y figure pas.
Reste une promesse de 2008, faite le jour de l’inauguration par le président du Conseil général, et dont nous ne savons pas ce qu’elle est devenue. Après avoir qualifié l’ouvrage de plus gros investissement que le Conseil général ait jamais fait, et regretté publiquement que l’État et la Région n’aient pas donné un centime tout en remerciant l’Europe, il annonçait une intention : le site de la route des Grands Goulets ne sera pas abandonné, et nous allons étudier s’il est possible d’en aménager une petite partie pour que les touristes puissent continuer à apprécier le caractère exceptionnel du site.
Nous n’avons trouvé aucune délibération, aucun communiqué et aucune étude publiés qui disent la suite. Ce n’est pas la même chose que dire que rien n’a été fait : c’est dire que nous n’avons pas trouvé de suite publiée. Pour voir la gorge aujourd’hui, le parc naturel régional propose depuis La Chapelle-en-Vercors une marche de huit kilomètres trois, trois heures et quatre cent quarante-trois mètres de montée, jusqu’à un belvédère d’où le chemin des Falaises donne sur les gorges.
Sources : fiche de présentation du site classé des Grands Goulets publiée par la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement d’Auvergne-Rhône-Alpes, mise à jour en 2009, pour l’intitulé du site, la date de classement du 5 avril 1939, les vingt-six hectares, les trois communes, le type d’intérêt paysage et patrimoine routier, la fermeture depuis 2008, la percée datée de 1844 à 1854 et les cent mètres en contrebas ; dossier de presse du Conseil général de la Drôme de juin 2008, pour la décision de ne pas rouvrir, l’accès réservé aux secours et à l’entretien, l’obligation faite aux cycles et piétons, l’avis défavorable du bureau d’études, toutes les caractéristiques du tunnel, le calendrier du chantier, l’effectif de pointe, les cinquante millions d’euros et la subvention européenne de six millions et demi, les travaux commencés en 1843 et l’ouverture dix ans plus tard, et les deux alertes de 2003 et 2005 ; compte rendu de la séance du 5 mars 2003 à l’Assemblée nationale, question orale du député de la troisième circonscription de la Drôme et réponse du ministre délégué pour la ministre de l’Écologie, publication de l’Assemblée nationale mais parole du même ministère que la fiche citée plus haut, pour l’attestation du classement, les interrogations sur le site de qualité majeure, l’instruction rapide demandée aux services, l’absence de consultation de la Commission supérieure des sites et l’effondrement du 21 février ; Centre d’études des tunnels, tableau du régime des marchandises dangereuses mis à jour en novembre 2022 pour la catégorie E et la localisation de l’ouvrage, et état des lieux des tunnels routiers daté du 15 avril 2025 pour les mille onze tunnels, les cinquante-huit de plus de mille mètres et les quatre ouvrages départementaux de plus de mille mètres, le rapprochement avec les Grands Goulets étant le nôtre ; communiqués du Département de la Drôme du 23 août 2023 et du 28 mars 2024, pour la mise au gabarit des Petits Goulets, les deux millions six cent quarante mille euros, la fermeture du 11 septembre au 30 novembre 2023, la déviation, le virage des chamois et les fermetures du printemps 2024 ; supplément de presse du 3 juillet 2008, offert par le Conseil général et donc non indépendant de lui, pour le percement achevé en 1851, la route prête en 1854, les trois entrepreneurs, les trois cent mille francs de 1852, l’année 1807, l’année 2004 donnée pour la fermeture et les propos du président du Conseil général ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 2 novembre 2026 avec un filtre de département, pour les onze notices des trente et une communes, leurs dates et leurs libellés, et pour l’absence de l’expression grands goulets ; modèle altimétrique de l’Institut géographique national, interrogé le 2 novembre 2026, pour les deux altitudes citées ; fiche de randonnée du parc naturel régional pour la marche au belvédère. Ne sont pas établis : le texte du classement de 1939 et sa référence au Journal officiel, le nombre de morts sur le chantier de la route, les noms des quatre tunnels départementaux de plus de mille mètres, le total exact du coût du chantier, la date de la crue de la Vernaison, les hauteurs de falaise, et la suite donnée à la promesse de 2008.

