Samoëns demande le classement du jardin légué en 1906 par une fondatrice de la Samaritaine : la Jaÿsinia

Un sentier du jardin botanique alpin La Jaÿsinia, à flanc de pente, à Samoëns
La Jaÿsinia, à Samoëns : un jardin botanique alpin inscrit en 2016, dont la commune a demandé le classement. Photo : Krzysztof Golik, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

À Samoëns, en Haute-Savoie, un jardin botanique accroché à une pente au-dessus du bourg attend une signature. La commune, qui en est propriétaire, a demandé son classement au titre des monuments historiques.

Le jardin la Jaÿsinia est protégé depuis le 17 octobre 2016, mais seulement inscrit, ce qui est le premier degré. La commune veut le classement, qui est le second, et une délégation de la direction régionale des affaires culturelles d’Auvergne-Rhône-Alpes est venue sur place à l’été 2026.

Dans son communiqué du 31 juillet 2026, la commune écrit la suite au conditionnel, et nous reprenons ce conditionnel : si la procédure aboutit, la Jaÿsinia deviendrait le premier jardin botanique alpin de France classé au titre des monuments historiques. La notice du ministère, mise à jour le 1er octobre 2026, porte toujours la seule mention inscrit.

Un jardin légué en 1906 par une femme qui avait fondé la Samaritaine, et dont l’État protège aujourd’hui jusqu’aux tuyaux.

Nous avons compté, au lieu de croire la formule

Le premier jardin botanique alpin de France classé, c’est une phrase de communiqué. Nous l’avons testée dans un corpus fermé, et nous donnons le filtre.

Le corpus est l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé le 2 novembre 2026. Le filtre est le mot jardin dans la dénomination de l’édifice ou dans le titre éditorial de la notice, sans accents ni casse.

  • Cent soixante-douze notices répondent à ce filtre.
  • Cinquante-quatre d’entre elles portent une mention de classement.
  • Seize sont des jardins ou parcs botaniques nommés comme tels, et quatre seulement sont classées : le jardin botanique de Strasbourg le 25 mars 1993, le Jardin des Plantes et Muséum national d’Histoire naturelle à Paris le 24 mars 1993, le domaine du Bois des Moutiers à Varengeville-sur-Mer le 11 décembre 2009 et le Jardin des Plantes de Montpellier le 3 septembre 1992.
  • Une seule de ces seize notices porte le mot alpin : celle de la Jaÿsinia, et elle est inscrite, pas classée.

Ce que ce décompte prouve, et ce qu’il ne prouve pas : il prouve qu’aucun des seize jardins ou parcs botaniques protégés de cet export n’est à la fois classé et qualifié d’alpin. Il ne prouve pas qu’il n’existe aucun jardin d’altitude classé en France, parce que notre filtre ne porte que sur deux champs et sur trois mots, jardin, botanique et alpin : un tel jardin protégé sous la dénomination parc, rocaille ou site y échapperait. Signalons d’ailleurs une nuance qui affaiblit la formule sans la contredire : le Jardin des Plantes de Paris, classé en 1993, abrite un jardin alpin que le Muséum comptait séparément dans ses chiffres de fréquentation. Sa notice de 1993 ne le qualifie pas pour autant de jardin botanique alpin.

Ce que l’arrêté de 2016 protège, et qui n’est pas que des plantes

Le texte de l’inscription vaut d’être lu en entier, parce qu’il dit comment tient un jardin de montagne.

Sont protégés, en totalité, le jardin botanique, y compris les parcelles sur lesquelles il se trouve, la chapelle à bulbe, les ruines du vieux château de la Tornaltaz, les façades et toitures de la villa du docteur-médecin, les façades et toitures du laboratoire de recherche, le mur de clôture, les rocailles, les enrochements, et l’ensemble du réseau hydraulique, tel que représenté sur le plan annexé à l’arrêté.

Les rocailles, les enrochements et le réseau hydraulique ne sont pas du décor dans cette liste. Ce sont les ouvrages qui retiennent la terre et distribuent l’eau sur un terrain en forte pente exposé au sud. L’État protège ici une machine autant qu’une collection.

Un écart de surface que nous ne savons pas expliquer : le jardin est le plus souvent donné pour trois virgule sept hectares, chiffre de l’office de tourisme de Samoëns repris de proche en proche, quand le site touristique du village écrit trois hectares et demi dans un paragraphe et trois virgule sept hectares dans un autre. Or les trois parcelles que l’arrêté nomme, en section 0G de la commune, totalisent au cadastre actuel dix-sept mille cent trente et un mètres carrés, soit un virgule sept un trois hectare. Nous avons relevé ces trois contenances nous-mêmes à l’interface cartographique de l’Institut géographique national, le 2 novembre 2026 : quarante-trois mètres carrés, cinq cent trente, et seize mille cinq cent cinquante-huit. Trois explications sont possibles et aucune n’est vérifiée : le parcellaire a pu être redécoupé depuis 2016, l’arrêté renvoie au plan annexé qui fait foi et non aux seules références cadastrales, et les trois virgule sept hectares peuvent inclure des terrains hors périmètre protégé. C’est un écart constaté, pas l’erreur de quelqu’un.

Une héritière de la Samaritaine et son village natal

L’histoire de ce jardin est celle d’un retour. La notice du ministère la résume ainsi : originaire d’une famille modeste de Samoëns, Marie-Louise Jay épouse en 1872 Ernest Cognacq, avec qui elle fonde les magasins de la Samaritaine. Atteignant une fortune considérable, le couple l’emploie dès la fin du dix-neuvième siècle à la création d’œuvres caritatives.

La suite est datée par la même notice. Consciente du développement touristique des Alpes, elle envisage à partir de 1904 de donner à son village d’origine un jardin botanique alpin et une villa destinée à abriter les activités du médecin. Elle fait appel à un paysagiste spécialisé dans les décors de rocaille, et le jardin est inauguré en 1906.

Le legs à la commune date de la même année 1906, mais une seule source l’écrit : les rapports d’activité du Muséum national d’Histoire naturelle de 2022 et de 2023, selon lesquels le jardin a été légué à la commune la même année par la fondatrice du grand magasin parisien, enfant du pays. La notice du ministère, elle, ne parle pas de legs : elle date l’inauguration de 1906 et enregistre le jardin comme propriété de la commune.

Un autre récit de la création circule, et nous le signalons plutôt que de le taire : le site touristique du village écrit que le jardin a vu le jour en 1906, au terme de deux années de labeur. Les deux institutions que nous avons lues, le ministère et le Muséum, s’accordent sur 1906.

Quatre mille huit cents plantes, et sept arbres déracinés

Sur le contenu du jardin, un seul chiffre est porté par une institution scientifique dans un document signé, et c’est celui que nous retenons. Les rapports d’activité du Muséum national d’Histoire naturelle de 2022 et de 2023 décrivent une collection de quatre mille huit cents plantes provenant des régions montagneuses et froides de la planète.

L’encadré du rapport de 2022, seul des deux à le mentionner, raconte un épisode daté : après les dégâts occasionnés par une violente tempête à l’été 2021, qui a déraciné sept arbres centenaires, les visiteurs peuvent parcourir de nouveau le sentier du jardin.

Pourquoi nous ne donnons pas de nombre d’espèces : parce que deux grandeurs différentes circulent sous le même mot. Des plantes et des espèces ne se comptent pas pareil. L’office de tourisme de Samoëns écrit deux mille cinq cents espèces, et sa propre page donne ailleurs quatre mille cinq cents plantes réparties en deux mille cinq cents espèces, puis quatre mille huit cents plantes : elle se contredit d’un paragraphe à l’autre. Un magazine donne deux mille huit cent soixante et onze espèces, un agrégateur de notices huit mille plantes et quatre mille cinq cents espèces. Aucun de ces chiffres n’est appuyé sur un comptage publié, et nous nous en tenons donc au seul nombre de plantes que le Muséum signe.

La fréquentation est elle aussi incertaine, et pour une raison simple : l’entrée est libre. Le rapport d’activité du Muséum de 2013 donne vingt-cinq mille visiteurs, un chiffre rond pour un site sans billetterie, donc une estimation. Les rapports de 2022 et de 2023 signalent la gratuité et ne donnent plus aucun chiffre pour ce jardin.

Le Muséum est-il encore là ?

C’est la question la plus embarrassante de ce dossier, et nous n’avons pas de réponse ferme à lui donner.

L’office de tourisme de Samoëns écrit que la direction scientifique a été assurée par le Muséum de 1936 à 2023, dans sa version française comme dans sa version anglaise, les deux seules qu’il publie. La presse locale de juillet 2026 écrit au contraire au présent : depuis 1936, la gestion du jardin est confiée au Muséum national d’histoire naturelle.

Nous sommes donc allés voir ce que le Muséum dit de lui-même. Le jardin figure bien dans la liste des sites accueillant du public de son rapport d’activité de 2022, qui en compte onze, et dans celle de son rapport de 2023. Dans le rapport suivant, celui de 2024, ce décompte tombe à dix sites et la Jaÿsinia n’y est plus : son nom n’apparaît nulle part dans ce document, ni dans celui de 2025. Mais il ne figure pas dans la page de présentation des sites du Muséum telle que nous l’avons relevée le 2 novembre 2026, qui annonce douze sites dont dix ouverts au public, nomme ces dix-là un par un et ne cite pas la Jaÿsinia. Il n’apparaît pas davantage dans le plan du site du Muséum, ni dans son fichier sitemap, mille cent quarante-huit adresses relevées le même jour, alors que son jardin botanique de Menton a ses pages dans l’un et dans l’autre.

Ce que cette absence établit, exactement : que le Muséum comptait encore ce jardin parmi les onze sites accueillant du public de son rapport de 2023, et qu’il n’en compte plus que dix, sans lui, depuis son rapport de 2024. Ses propres rapports d’activité bornent donc le changement à l’exercice 2024, ce qui va dans le sens de la date de 2023 portée par l’office de tourisme. Rien de plus : nous n’avons lu aucun acte de rupture, et nous ne connaissons ni la date exacte de cette fin de gestion, ni sa nature juridique. L’acte de 1936 lui-même, la convention qui aurait confié le jardin au Muséum, nous ne l’avons pas lu non plus : ce millésime vient de l’office de tourisme et de la presse locale.

Vu du ciel, un jardin qui monte

Le jardin est bâti sur une pente, et c’est son principe même. Les coordonnées portées par la notice du ministère le situent au lieu-dit Le Château, à l’aplomb du bourg.

Nous avons interrogé nous-mêmes le modèle altimétrique de l’Institut géographique national, le 2 novembre 2026, et nous donnons les points plutôt que des approximations. Au point de la notice, le sol est à sept cent quarante-deux mètres quatre. Au point publié par l’office de tourisme, à sept cent deux mètres quatre-vingt-cinq. Et sur le contour de la plus grande des trois parcelles de l’arrêté, le point le plus bas est à sept cent un mètres neuf, le plus haut à sept cent soixante-neuf mètres trois, soit soixante-sept mètres quatre d’écart.

Attention à ce que cette dernière mesure dit : c’est l’écart le long du contour d’une seule parcelle, pas le dénivelé du jardin entier. L’office de tourisme annonce quatre-vingts mètres de dénivelé pour le jardin, et nos soixante-sept mètres quatre ne portent pas sur le même objet, donc ne le contredisent pas.

Le jardin n’est d’ailleurs pas le seul monument protégé du bourg. Sur la place du Gros-Tilleul, une fontaine est inscrite depuis le 16 janvier 2015, et sa notice raconte sa naissance en une phrase : la décision d’édifier une fontaine sur la place publique est prise le 26 juillet 1761 par une délibération du conseil de la communauté de Samoëns, afin que les habitants puissent profiter d’une eau plus pure.

Reste à attendre la commission. La commune ne la nomme pas, ne donne pas de calendrier, et n’annonce aucune décision. Nous n’avons trouvé aucune publication, ni au Journal officiel, ni sur le site de la direction régionale des affaires culturelles, annonçant un classement. La seule chose établie, au 2 novembre 2026, est que la notice du ministère porte encore la mention inscrit.

Sources : commune de Samoëns, article publié le 31 juillet 2026 sur la démarche de classement, pour la visite de la délégation de la direction régionale des affaires culturelles d’Auvergne-Rhône-Alpes, la phrase au conditionnel sur le premier jardin botanique alpin de France classé et la suite annoncée de la procédure ; notice PA74000031 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés et mise à jour le 1er octobre 2026, pour l’inscription du 17 octobre 2016, le texte intégral du périmètre protégé, la propriété communale, le paysagiste, le mariage de 1872, le projet à partir de 1904 et l’inauguration de 1906 ; rapports d’activité du Muséum national d’Histoire naturelle de 2013, 2022 et 2023, pour les vingt-cinq mille visiteurs de 2013, la gratuité, les quatre mille huit cents plantes, le legs de 1906, la tempête de l’été 2021 et ses sept arbres centenaires déracinés, et la présence du jardin dans la liste des sites ouverts au public ; pages du Muséum sur ses sites et son plan de site, relevées le 2 novembre 2026, pour l’absence du jardin dans l’une et l’autre ; office de tourisme de Samoëns, pour les trois virgule sept hectares, le dénivelé annoncé de quatre-vingts mètres, les deux mille cinq cents espèces, les dates de 1936 et de 2023 et la datation du château de la Tornaltaz ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 2 novembre 2026, pour les cent soixante-douze notices portant le mot jardin, les cinquante-quatre classements, les seize jardins ou parcs botaniques et les quatre qui sont classés, et pour la notice PA74000025 de la fontaine de la place du Gros-Tilleul inscrite le 16 janvier 2015 ; interface cartographique de l’Institut géographique national, modules cadastre et altimétrie, interrogés par nos soins le 2 novembre 2026, pour les trois contenances cadastrales et pour toutes les altitudes citées. Ne sont pas établis : la date de la visite de la délégation, le nom de la commission compétente, l’état actuel du dossier de classement, l’acte de 1936, la date et la nature juridique d’une fin de gestion par le Muséum, le nombre d’espèces, la longueur du sentier, le dénivelé du jardin entier et la datation de la chapelle à bulbe, que la notice ne date pas et que deux sources touristiques placent à deux siècles différents.

Questions fréquentes

Le jardin la Jaÿsinia est-il classé monument historique ?

Non, il est inscrit, ce qui est le premier degré de protection. L'arrêté d'inscription date du 17 octobre 2016, et la notice du ministère de la Culture, mise à jour le 1er octobre 2026, ne porte que cette mention. La commune, qui en est propriétaire, a engagé une démarche pour obtenir le classement, degré supérieur, et une délégation de la direction régionale des affaires culturelles est venue sur place à l'été 2026. La commune écrit elle-même que la procédure se poursuivra par l'examen du dossier par la commission compétente, avant une décision finale relevant du ministère.

Serait-il vraiment le premier jardin botanique alpin classé en France ?

C'est la formule de la commune, et nous l'avons testée dans un corpus fermé plutôt que de la croire. Dans l'export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, cent soixante-douze portent le mot jardin dans leur dénomination ou leur titre, et cinquante-quatre d'entre elles portent un classement. Seize sont des jardins ou parcs botaniques nommés comme tels, et quatre seulement sont classés, aucun qualifié d'alpin. La seule de ces seize notices qui porte le mot alpin est celle de la Jaÿsinia, et elle est inscrite. Le filtre ne porte toutefois que sur deux champs et sur trois mots, jardin, botanique et alpin : un jardin d'altitude protégé sous une autre dénomination y échapperait.

Que protège exactement l'arrêté de 2016 ?

Beaucoup plus que les plantes. Le texte, repris par la notice du ministère, protège en totalité le jardin botanique, y compris les parcelles sur lesquelles il se trouve, la chapelle à bulbe, les ruines du vieux château de la Tornaltaz, les façades et toitures de la villa du docteur-médecin, celles du laboratoire de recherche, le mur de clôture, les rocailles, les enrochements, et l'ensemble du réseau hydraulique, tel que représenté sur le plan annexé à l'arrêté.

Combien de plantes compte le jardin ?

Le seul chiffre porté par une institution scientifique dans un document signé est celui du Muséum national d'Histoire naturelle, qui écrit dans ses rapports d'activité de 2022 et de 2023 une collection de quatre mille huit cents plantes provenant des régions montagneuses et froides de la planète. D'autres chiffres circulent, notamment deux mille cinq cents espèces, mais ils ne comptent pas la même chose, et la page qui les porte se contredit elle-même d'un paragraphe à l'autre.

Qui gère le jardin aujourd'hui ?

Nous ne pouvons pas le dire avec certitude, et nous préférons l'écrire. Le Muséum national d'Histoire naturelle a assuré la direction scientifique du jardin de 1936 à 2023 d'après l'office de tourisme de Samoëns, quand la presse locale de juillet 2026 l'écrit encore au présent, et le jardin figure bien dans la liste des sites accueillant du public de ses rapports d'activité de 2022 et de 2023. Mais il ne figure plus ni dans la page de présentation des sites du Muséum, ni dans son plan de site, tels que nous les avons relevés le 2 novembre 2026. Cela n'établit ni la date d'une rupture, ni sa nature juridique : un site institutionnel n'est pas à jour par construction.
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