Un alpage communal, un champion olympique de descente et un jeune promoteur immobilier : en 1962, Morzine concède ses pâturages d’altitude. Quatre ans plus tard, une station conçue sans voiture y ouvrait ses portes.
Avoriaz se trouve à 1 800 mètres d’altitude, sur le territoire de la commune de Morzine, en Haute-Savoie. Le plateau servait jusque-là d’alpage aux paysans des vallées environnantes.
Un champion, un promoteur et un alpage communal
Le point de départ est une victoire olympique. Jean Vuarnet, vainqueur de la descente aux Jeux de 1960 à Squaw Valley le 22 février, obtient la même année l’exclusivité des études d’aménagement du plateau d’Avoriaz, que la commune venait de retirer à un précédent concessionnaire.
En 1962, l’aménagement de l’alpage communal et l’équipement des pentes en remontées mécaniques sont concédés à Gérard Brémond, un promoteur immobilier né en 1937, qui fondera le groupe Pierre et Vacances seize ans plus tard. Les conditions financières de l’opération ne sont pas documentées par les sources publiques consultables, et les chiffres qui circulent sur le prix du terrain ne reposent sur aucune pièce vérifiable.
Ce montage dit l’état d’esprit de l’époque. Une commune de montagne ouvre son alpage à un aménageur privé, parie sur le développement de toute une vallée, et laisse le capital privé faire le reste : Avoriaz a été construite sans les capitaux publics qui ont porté La Plagne ou Courchevel.
| Étape | Date | Ce qui se joue |
|---|---|---|
| exclusivité des études à Jean Vuarnet | 1960 | le champion olympique trace les pistes |
| concession à Gérard Brémond | 1962 | alpage communal et remontées mécaniques |
| téléphérique des Prodains | mars 1963 | l’accès avant la station |
| hôtel des Dromonts | 1966 | le premier bâtiment de la station |
| prix de l’Équerre d’argent | 1968 | l’architecture est distinguée |
| Festival du film fantastique | 1973 à 1993 | une notoriété sans rapport avec le ski |
| capacité d’accueil | environ 18 000 lits | 15 000 à la fin de la convention, en 1992 |
Le téléphérique avant le village
Sur un plateau sans route, l’accès se construit en premier. Commandé en février 1961 à la société Applevage et mis en chantier dès le mois de juin, le téléphérique des Prodains n’est mis en service que le 17 mars 1963 : la rupture d’un câble porteur lors de la pose, en décembre 1961, puis les difficultés de financement repoussent une ouverture d’abord annoncée pour Pâques 1962.
Jean Vuarnet a raconté ces années en des termes qui disent l’improvisation : lui et son équipe se jugeaient à la fois inconscients et courageux, et la seule solution pour entretenir l’enthousiasme était d’être avec les ouvriers sur le terrain. Il l’a confié à Chantal Bourreau dans Avoriaz, l’aventure fantastique.
La station ouvre ses portes en 1966, avec l’hôtel des Dromonts pour premier bâtiment emblématique, qui recevra le prix de l’Équerre d’argent en 1968. Un village sort de terre là où il n’y avait rien, et les remontées mécaniques se multiplient au fil des décennies.
On s’y déplace à pied, en chenillette ou en traîneau à cheval.
Une station sans voitures
La caractéristique la plus connue d’Avoriaz est l’absence d’automobiles. Les voitures s’arrêtent à l’entrée, sur des parkings couverts et découverts, et les déplacements internes se font à pied, en chenillette ou en traîneau à cheval, les traîneaux tirés par des chevaux servant de taxis depuis les années 1970.
Le choix est d’origine. Jean Vuarnet imagine dès le départ une station sans voiture, et le plan d’urbanisme retenu par les architectes organise les déplacements par des parcours publics protégés, avec galeries couvertes et ascenseurs panoramiques intégrés aux immeubles. L’ensemble a été conçu pour que l’on puisse y évoluer entièrement à ski.
L’effet sur le plan de la station est considérable. Sans voirie automobile, les bâtiments peuvent être posés au plus près de la pente, et les skieurs rejoindre les pistes depuis le pied des immeubles.
Ce que la station est devenue
Avoriaz ne vit plus seulement de l’hiver. La station s’est dotée d’équipements collectifs, dont un centre aqualudique ouvert en 2012, et propose la randonnée ou le vélo tout terrain pendant la saison d’été.
Sa capacité d’accueil est estimée à environ 18 000 lits touristiques par l’Inventaire général du patrimoine, pour trois hôtels et un parc dominé par les résidences de tourisme et les meublés. Le centre hospitalier de Thonon-les-Bains se trouve à une quarantaine de kilomètres par la route.
Le domaine skiable, lui, dépasse largement la station : les Portes du Soleil réunissent douze stations-villages et annoncent 600 kilomètres de glisse pour 307 pistes, à cheval sur la France et le Valais suisse, et Avoriaz en occupe la position centrale.
Une architecture qui imite la montagne
Le dessin de la station revient à l’Atelier d’architecture d’Avoriaz, fondé par Jacques Labro et Jean-Jacques Orzoni, tous deux nés en 1935, assistés de Jean-Marc Roques, et le promoteur de l’ensemble est Gérard Brémond, fondateur du groupe Pierre et Vacances.
L’architecture retenue est rattachée au mouvement organique : elle travaille, selon l’Inventaire général du patrimoine, à partir du roc, du bois, de la neige et de la pente. Les façades sont couvertes de tavaillons de cèdre rouge laissés bruts, qui prennent avec le temps un gris cendré au nord, un gris sourd au sud et un brun châtaigne à l’est et à l’ouest, teintes dont la station revendique la ressemblance avec l’écorce et la roche voisines.
Ce parti pris est l’exact opposé de celui des stations contemporaines construites en barres blanches perpendiculaires à la pente. La reconnaissance patrimoniale a suivi : le ministère de la Culture a attribué en 2003 le label « patrimoine du XXe siècle » au plan d’urbanisme et aux principaux édifices de la station, et une maquette d’Avoriaz a été présentée en 2007 à la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris.
Un festival de cinéma à 1 800 mètres : le Festival international du film fantastique d’Avoriaz s’est tenu de 1973 à 1993 et a réuni de nombreuses personnalités du cinéma. Pendant vingt ans, une station de sports d’hiver a donc eu, chaque hiver, une actualité culturelle nationale sans rapport avec le ski.
Un domaine pensé pour les enfants, et un parc primé
La station a fait des aménagements pour les plus jeunes un argument : parcours ludiques, pistes dessinées pour les enfants et les adolescents, espaces de progression séparés des pistes rapides.
L’un de ses parcs, The Stash, un réseau de pistes tracé dans la forêt et parsemé de modules de bois, a été classé meilleure piste du monde en janvier 2014 par un panel de skieurs, de snowboardeurs et de journalistes spécialisés réuni par la chaîne américaine CNN. La station elle-même rappelle que ce genre de classement reste affaire de goût.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la station apparaît comme un éclat de roche posé en bordure de falaise. Les immeubles suivent la ligne du plateau et leurs toitures, décrites par la station comme une cinquième façade, descendent jusqu’au sol en épousant la pente du terrain, ce qui retient la neige contre les bâtiments : c’est ce mimétisme qui a fait sa réputation.
La vue montre aussi l’absence de routes à l’intérieur du périmètre. Aucun ruban d’asphalte ne sépare les bâtiments, et les parkings se tiennent à l’écart, à l’entrée : la station est un piéton au milieu d’un domaine de 600 kilomètres de glisse.
Elle rappelle enfin ce qu’était ce lieu avant 1960 : l’alpage communal d’Avoriaz, dominé au sud par les pentes des Hauts-Forts et ouvert à l’ouest sur le panorama du Roc d’Enfer, sur lequel aucune route ne montait.
À voir autour
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Pour aller plus loin : La rubrique Vu du ciel.
Sources : Inventaire général du patrimoine culturel, dossier IA74000871, pour la concession de 1962, les architectes et la capacité d’accueil ; base POP du ministère de la Culture, dossier IA74000851, pour le téléphérique des Prodains ; Chantal Bourreau, Avoriaz, l’aventure fantastique, Éditions Savoie Vivante, 2004 ; les Portes du Soleil pour les chiffres du domaine.

