L’embouteilleur de l’eau d’Évian écrit que son eau a cheminé plus de quinze ans à travers les roches glaciaires des Alpes françaises, celles du plateau qui domine la ville. La seule étude publiée que nous ayons trouvée qui mesure ce temps donne une médiane de quarante-cinq ans et demi.
Les deux énoncés ne se contredisent pas, et il faut le dire avant tout le reste. Plus de quinze ans est un plancher. Une eau qui met quarante-cinq ans à traverser le sous-sol a bien passé plus de quinze ans sous terre.
Ce qui est intéressant est ailleurs : dans l’écart entre le plancher que l’on met en avant et l’ordre de grandeur que les hydrogéologues publient, à peu près trois fois supérieur.
Plus de quinze ans, c’est un plancher. Quarante-cinq ans et demi, c’est une médiane calculée.
Comment on date une eau avec le tritium
La méthode repose sur un accident de l’histoire. Les essais nucléaires atmosphériques ont injecté dans l’atmosphère, jusqu’en 1963, de grandes quantités de tritium, un isotope radioactif de l’hydrogène. La pluie de ces années porte donc une signature datable.
Si l’on suit, année après année, la teneur en tritium d’une source, on peut voir arriver cette signature, ou constater qu’elle n’arrive pas. À Évian, le suivi a commencé en 1964 : échantillons trimestriels jusqu’en 1979, puis annuels. Cela fait une chronique d’un demi-siècle.
L’étude publiée en 2013 dans une revue internationale ajuste des modèles de transfert sur cette chronique. Le meilleur ajustement pour l’aquifère minéral profond combine trois modèles en série : un modèle exponentiel de huit ans pour la nappe de subsurface, un modèle dispersif de soixante ans, puis un écoulement de type piston de deux ans et demi.
Les paramètres qui en résultent sont un temps de transit moyen de soixante-neuf ans et demi et une médiane de quarante-cinq ans et demi. Les auteurs écrivent eux-mêmes que cette médiane apparaît bien plus longue que ce qu’on attendait d’approches plus simples.
Qui signe l’étude, et pourquoi nous le disons
Sur huit auteurs, trois sont affiliés à l’embouteilleur, avec des adresses à Évian-les-Bains. Un quatrième appartient au service géologique national. Les quatre autres relèvent d’universités ou du centre national de la recherche scientifique. Les remerciements indiquent que le service géologique national et l’entreprise ont cofinancé le projet.
Nous donnons ces éléments pour que chacun les pèse, pas pour écarter le résultat. L’article est paru dans une revue à comité de lecture, et il va dans le sens d’une durée plus longue que celle que l’entreprise met en avant, ce qui n’est pas l’intérêt immédiat d’un embouteilleur.
Une précaution sur les sources : la fiche descriptive du site inscrit en zone humide d’importance internationale reprend la formule de plus de quinze ans. Elle a pour compilateurs déclarés la communauté de communes et la société des eaux minérales. Ce n’est donc pas une attestation indépendante : c’est la formule de l’entreprise, reprise dans un document officiel.
| Valeur | Chiffre | Qui la publie |
|---|---|---|
| Parcours annoncé | plus de quinze ans | l’embouteilleur, et une fiche compilée avec lui |
| Temps de transfert | plus de vingt ans | l’entreprise, dans un colloque de 2011 |
| Transit médian | 45,5 ans | étude de 2013, cofinancée par l’entreprise |
| Transit moyen | 69,5 ans | même étude |
| Temps moyen de séjour | 50 ans | fiche publique sur les eaux souterraines |
| Aquifères superficiels | 5 à 7 ans | étude de 2013 |
| Aquifère captif de base | de l’ordre du millier d’années | fiche publique |
Ce que la comparaison ne permet pas de faire
Un temps de transit n’est pas un nombre, c’est une distribution. Une partie de l’eau arrive vite, une autre très lentement, et la moyenne comme la médiane ne sont que deux façons de résumer cette dispersion. C’est pourquoi la moyenne de soixante-neuf ans et demi et la médiane de quarante-cinq ans et demi coexistent dans la même étude sans se contredire.
L’étude note d’ailleurs qu’environ un et trois dixièmes pour cent de la recharge évite les deux premiers modèles et entre directement dans l’écoulement de type piston, à la limite nord du plateau. Une petite fraction de l’eau va donc beaucoup plus vite que la médiane.
Nous n’avons trouvé aucune étude publiée, ni aucune autorité publique, qui établisse quinze ans comme une valeur mesurée. Nous n’avons pas non plus trouvé de texte expliquant d’où vient ce chiffre. Cela ne prouve pas qu’il n’en existe pas : cela dit où s’arrête notre lecture.
Un plateau inscrit sur une liste internationale
L’eau s’infiltre sur un plateau au-dessus d’Évian. Cet espace est inscrit depuis le 15 septembre 2008 sur la liste des zones humides d’importance internationale, sous le nom d’impluvium d’Évian, pour une superficie officielle de 3 275 hectares. La fiche calcule par ailleurs 3 230 hectares par système d’information géographique.
Ces chiffres ne se superposent pas tous. La même fiche écrit que la surface de l’impluvium couvre trente-cinq kilomètres carrés, soit 3 500 hectares, tandis que la fiche publique sur les eaux souterraines décrit une entité de soixante-dix-huit kilomètres carrés. Ces objets sont différents : un impluvium, un site inscrit et une masse d’eau souterraine ne se délimitent pas de la même façon.
La fiche donne aussi des chiffres de fonctionnement : mille deux cent cinquante millimètres de précipitations en moyenne, plus de la moitié repartant par évapotranspiration, le reste se répartissant pour deux tiers en ruissellement et un tiers en infiltration.
Le sous-sol, et une galerie de 1911
Le réservoir est une alternance de graviers, de sables fins et de varves, sur une centaine de mètres d’épaisseur, prise entre deux masses d’argiles morainiques. Le toit est une moraine qui affleure sur tout le plateau et joue le rôle de couvercle. En dessous de quatre cents mètres d’altitude, la nappe est captive et artésienne.
Le captage historique date de 1911 : une galerie horizontale de soixante-six mètres, qui traverse la moraine. Le débit y est limité par une vanne pour maintenir la pression. L’eau sort donc d’un ouvrage qui a plus de cent ans, après un trajet souterrain dont la durée se compte en dizaines d’années.
Ce que l’on peut voir, et qui est protégé
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 30 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Il en rend huit pour Évian-les-Bains, et plusieurs touchent directement cette eau.
- L’ancienne buvette Cachat, inscrite par arrêté du 21 avril 1986.
- La buvette dite Prouvé-Novarina, classée par arrêté du 15 mai 2013, l’inscription de 1986 ayant été abrogée.
- L’ancien établissement thermal, dont la façade principale, le hall et le vestibule sont inscrits depuis le 21 avril 1986.
- Le funiculaire d’Évian à Neuvecelle, inscrit le 28 décembre 1984, avec ses six stations, dont une station de la source Cachat.
Le rapprochement vaut d’être fait. Ce qui est protégé, ce sont les ouvrages de surface : des buvettes, un établissement thermal, un funiculaire qui dessert la source. Ce qui fait l’eau, le plateau et son épaisseur de moraines, relève d’autres régimes.
Une décision de 2024, et ce qu’elle ne dit pas
Ces autres régimes font parfois l’objet de contentieux. Le 29 mai 2024, le Conseil d’État s’est prononcé sur le cas d’un propriétaire de parcelles situées en amont de deux captages, qui demandait au préfet de modifier un arrêté du 28 décembre 2007 ayant restreint leurs périmètres sanitaires d’émergence.
La décision juge que le juge de l’excès de pouvoir exerce un plein contrôle sur la détermination de ces périmètres, et que la cour administrative d’appel avait commis une erreur de droit en se bornant à vérifier que le préfet n’avait pas manifestement méconnu les textes. L’arrêt est annulé, l’affaire renvoyée.
Ce que cette décision ne fait pas mérite d’être dit aussi clairement. Elle n’annule pas l’arrêté de 2007. Elle ne dit pas que les périmètres sont trop petits. Elle ne juge pas le fond, et elle ne chiffre rien. Nous n’avons pas lu l’arrêté lui-même, ni sa carte, et nous ne savons pas ce que la cour a jugé après renvoi.
Une précision de vocabulaire, enfin, parce qu’elle est facile à perdre : le périmètre sanitaire d’émergence et le périmètre de protection lié à la déclaration d’intérêt public sont deux dispositifs distincts, régis par des articles différents. Les confondre ferait dire à cette affaire plus qu’elle ne dit.
Vu d’en haut, le plateau est une mosaïque de prés, de bois et de petites zones humides, posée entre le lac et les premiers reliefs. Rien n’y montre l’eau qui descend. Elle met, selon les modèles publiés, une vie d’homme à traverser.
Sources : article publié en juin 2013 dans une revue internationale d’hydrologie, consacré à une chronique de cinquante ans de données de tritium sur les aquifères glaciaires d’Évian et de Thonon, pour les temps de transit, les modèles, les aquifères superficiels et la galerie de 1911, étude cofinancée par le service géologique national et par l’embouteilleur ; fiche publique sur les eaux souterraines du Bas-Chablais et du pays de Gavot, pour le temps moyen de séjour de cinquante ans, la structure du réservoir et la superficie de l’entité ; pages de l’embouteilleur pour la formule de plus de quinze ans ; fiche descriptive du site inscrit en zone humide d’importance internationale, compilée avec l’entreprise et la communauté de communes, pour la date du 15 septembre 2008, les superficies et les données de précipitations ; décision du Conseil d’État du 29 mai 2024 pour le contentieux, lue en entier ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 30 octobre 2026. L’arrêté préfectoral du 28 décembre 2007 et sa carte n’ont pas été lus, et l’origine du chiffre de quinze ans n’a pas été trouvée.

