L’abbaye de Hambye, son chœur gothique et les colonnes de son cloître dispersées

Les ruines de l'abbaye de Hambye, dans la Manche
L'abbaye de Hambye, dans la Manche. Photo : Xfigpower, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Une partie des colonnes du cloître n’a jamais quitté la commune. Elles se trouvent dans une ferme voisine, où elles servent de piliers de hangars et de poteaux de grillage.

L’abbaye Notre-Dame de Hambye est un ancien monastère bénédictin du XIIe siècle, aujourd’hui partiellement en ruine, dont les vestiges se dressent sur les bords de la Sienne, à trois kilomètres au sud du bourg de Hambye, dans la Manche. Elle fut le centre de la seigneurie ecclésiastique de Hambye, et elle est classée au titre des monuments historiques.

Un siècle pour bâtir, un siècle d’apogée

L’abbaye est fondée vers 1145 par Guillaume II Paynel, seigneur et baron du lieu, et dédiée à Notre-Dame. Elle est élevée en un siècle, sous l’impulsion des moines gris, des bénédictins venus de la congrégation de Tiron, dans le Perche.

La période est florissante et les donations affluent : rentes, dîmes, terres, églises avec leurs revenus. En 1181, Hambye est élue chef d’ordre et devient la mère des abbayes de Longues et de Valmont. En 1249, six religieux accompagnés du père Dom Robert partent fonder l’abbaye Notre-Dame de Lanthénac, dans les Côtes-d’Armor. Cet âge d’or dure jusqu’au XIVe siècle, après quoi l’abbaye tombe en décadence à partir du XVe, et la communauté s’éteint à la fin du XVIIIe.

La seigneurie, elle, suit un autre chemin, et il mène loin. Transmise en 1414 ou 1415 par Jeanne Paynel à son mari Louis d’Estouteville, défenseur du mont Saint-Michel, elle passe ensuite, avec le patronage de l’abbaye, aux maisons d’Orléans-Longueville puis de Matignon-Grimaldi, qui deviennent princes de Monaco.

Vendue en 1810 par décret impérial, l’église abbatiale a servi de carrière de pierres.

Vendue, puis démontée

Comme partout en France, l’abbaye devient bien national en 1790 et son mobilier est dispersé aux enchères. Mais le coup décisif vient plus tard : l’église abbatiale elle-même est vendue en 1810 sur décret impérial, et transformée en carrière de pierres, comme le cloître.

Le résultat est visible sur le terrain. La façade et une partie de la nef sont abattues, deux colonnes du chœur sont déposées, l’église se détériore et le chœur menace de s’effondrer. Une partie de la première travée et la façade sont détruites en 1820 ; les bases de cette façade n’ont été dégagées qu’en 2011, lors d’un chantier de fouilles.

Les ruines de l’église sont classées au titre des monuments historiques par arrêté du 12 août 1902, la porterie et le logis abbatial en 1925, l’enclos abbatial en 1995. Il faut ensuite attendre 1956 pour que des particuliers, les époux Beck, rachètent une partie des bâtiments, et 1964 pour que le conseil général de la Manche vote l’acquisition du reste : l’église abbatiale en ruine, la porterie et la maison des frères convers. Les uns et les autres entreprennent alors des travaux de restauration. Aujourd’hui, l’abbaye appartient au réseau départemental des sites et musées de la Manche, les bâtiments conventuels demeurant une propriété privée.

Ce que les bâtiments racontent du quotidien

L’église abbatiale, construite pour l’essentiel entre 1180 et 1250, reprend avec des dimensions plus modestes le plan de Savigny et offre un bel exemple d’architecture gothique primitive. Le chœur, simple et élégant, compte deux travées et un rond-point, avec cinq chapelles rayonnantes de la fin du XIIe siècle ouvrant sur le déambulatoire. À la croisée du transept, la tour carrée culmine à 30 mètres et servait de clocher. La nef, réservée aux frères convers, n’a été achevée qu’au tout début du XIVe siècle.

Les bâtiments conventuels disent le détail de la vie monastique mieux que l’église. La cuisine est dominée par une cheminée qui occupe tout un pan de mur, dont le linteau porte sur 3,90 mètres en arc surbaissé ; une dalle d’égout rudimentaire a été aménagée dans l’épaisseur du mur pour évacuer les eaux usées. Le service y était assuré par les moines et les convers, nommés chaque semaine. Transformée en commun et en écurie après la Révolution, elle a été restaurée dès les années 1960.

La salle des moines, voûtée d’arêtes, servait de chauffoir aux heures les plus froides de l’hiver, et se confondait avec le scriptorium où l’on étudiait et copiait les manuscrits. Un potager maçonné, sous la fenêtre, rappelle qu’elle a aussi servi de réfectoire aux derniers moines. Il se trouve aujourd’hui très en hauteur, parce que le sol avait été plusieurs fois rehaussé en raison des infiltrations d’eau, avant que la salle ne retrouve son niveau d’origine entre 1963 et 1966.

Le parloir, petite pièce rectangulaire à pilier central et quatre voûtes d’arêtes, servait aussi de salle des morts pour les veillées funèbres. Ses murs et ses voûtes ont gardé un enduit peint du début du XIIIe siècle, de fleurs de lys noires d’un côté, de fleurs brun-rouge à cinq pétales de l’autre.

La sacristie, étroite et tout en longueur, communiquait directement avec l’église par une porte aujourd’hui murée. On y rangeait les objets et les vêtements liturgiques. Elle est voûtée en berceau plein cintre et ornée de décors peints, restaurés en 2003. Au nord du transept, la chapelle Saint-Michel, voûtée d’une croisée d’ogives, est surmontée d’une tribune seigneuriale, et l’on voit à son entrée un chapiteau historié du XVe siècle représentant une scène de chasse.

La pièce maîtresse est la salle du chapitre, où les moines se réunissaient chaque matin pour la lecture d’un chapitre de la règle de saint Benoît, et une fois par semaine pour la confession des fautes. Deux nefs séparées par un épi central de colonnes en granit ouvrent sur la galerie du cloître par deux grandes baies en arc brisé aux multiples voussures. Les décors peints ont été redécouverts et restaurés entre 1994 et 2002 ; seule la scène du lavement des pieds, sur le mur nord, était encore visible.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le plan bénédictin se lit intégralement, alors même qu’une partie des bâtiments a disparu. Deux corps parallèles adossés à l’église, un troisième perpendiculaire, et au milieu le carré vide du cloître : l’organisation est si régulière qu’elle se devine là où les murs manquent.

Le réfectoire, démonté en partie au XVIIe puis au XIXe siècle, fermait la galerie sud ; il n’en reste que l’emprise et les celliers qui l’accompagnaient. Le cloître lui-même tient à deux colonnes d’origine et quelques copies, posées sur le mur bahut retrouvé en 1989.

Le reste est à quelques centaines de mètres. Une partie des colonnes se trouve à la ferme de la Callipière, à Hambye, où elles tiennent des hangars et portent des grillages. C’est le sort ordinaire des pierres d’abbaye vendues au XIXe siècle, à cette différence près qu’ici on sait exactement où elles sont.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier Manche et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice de l’abbaye de Hambye, Wikipédia en français ; base Mérimée.

Questions fréquentes

Quand l'abbaye a-t-elle été fondée ?

Vers 1145, par Guillaume II Paynel, seigneur et baron du lieu. Elle est élevée en un siècle sous l'impulsion des moines gris, bénédictins venus de la congrégation de Tiron, dans le Perche. Les donations affluent alors : rentes, dîmes, terres, églises avec leurs revenus.

Qu'est-ce qu'un chef d'ordre ?

Une abbaye dont dépendent d'autres monastères. Hambye est élue chef d'ordre en 1181 et devient la mère des abbayes de Longues et de Valmont. En 1249, six religieux accompagnés du père Dom Robert partent fonder l'abbaye Notre-Dame de Lanthénac, dans les Côtes-d'Armor.

Pourquoi l'église est-elle en ruine ?

Parce qu'elle a été vendue en 1810, par décret impérial, et transformée en carrière de pierres. La façade et une partie de la nef ont été abattues, deux colonnes du chœur déposées. L'édifice s'est détérioré et le chœur a menacé de s'effondrer. L'abbaye était devenue bien national en 1790, et son mobilier dispersé aux enchères.

Qui a sauvé le site ?

Deux propriétaires successifs. En 1956, les époux Beck, des particuliers, rachètent une partie des bâtiments. En 1964, le conseil général de la Manche vote l'acquisition du reste : l'église abbatiale en ruine, la porterie et la maison des frères convers. Les uns et les autres entreprennent des travaux de restauration.

Que voir dans le chœur ?

Deux travées et un rond-point, sur lesquels s'ouvrent cinq chapelles rayonnantes de la fin du XIIe siècle. L'élévation compte trois niveaux : les grandes arcades, un niveau intermédiaire percé des petites fenêtres des combles, et les fenêtres hautes ornées d'un trilobe. Louis d'Estouteville et son épouse Jeanne Paynel y sont inhumés. Le chœur a été restauré en 2009 et 2010.

Quelle est la pièce la plus remarquable ?

La salle du chapitre, considérée comme un chef-d'œuvre de l'architecture gothique normande du XIIIe siècle pour l'équilibre de ses proportions et la finesse de ses décors sculptés. Deux nefs séparées par un épi central de colonnes en granit ouvrent sur la galerie du cloître par deux grandes baies en arc brisé. Les décors peints ont été redécouverts et restaurés entre 1994 et 2002.

Où sont passées les colonnes du cloître ?

Elles ont été démontées et dispersées dans les années 1830 et 1840. Des fouilles menées en 1989 dans les galeries sud et ouest ont mis au jour des sépultures et une partie de l'ancien mur bahut, sur lequel reposent aujourd'hui deux colonnes d'origine et quelques copies. Une partie des colonnes se trouve à la ferme de la Callipière, à Hambye, où elles servent de piliers de hangars et de poteaux de grillage.
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