Ses légendes de fantômes n’apparaissent qu’après 1985 : l’abbaye de Mortemer, dite la plus hantée de France

Les ruines de l'église abbatiale de l'abbaye de Mortemer, à Lisors
Les ruines de l'église abbatiale de l'abbaye de Mortemer, à Lisors, dans l'Eure. Photo Pline, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons. Photo : Pline, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

L’abbaye de Mortemer, dans l’Eure, s’est vue attribuer le titre d’abbaye la plus hantée de France. Dame blanche, moines massacrés, fontaine aux pouvoirs matrimoniaux : aucune de ces légendes ne laisse de trace avant 1985, l’année où ses propriétaires ont ouvert un musée des légendes et fantômes dans les sous-sols.

L’abbaye Notre-Dame de Mortemer est une ancienne abbaye d’hommes cistercienne fondée en 1134 par le roi Henri Beauclerc, entre Lyons-la-Forêt et Lisors. Ce fut la première abbaye cistercienne de Normandie, et la plupart de ses bâtiments d’origine, qui datent des XIIe et XIIIe siècles, sont à l’état de ruine, classés au titre des monuments historiques le 20 décembre 1966.

Une abbaye dont on connaît les abbés un par un

Son histoire est bien renseignée, et ce n’est pas si fréquent. Une chronique contenue dans un cartulaire rédigé sous l’abbatiat de Guillaume Tholomée, à la fin du XIIe siècle, relate la vie des abbés jusqu’en 1205 et renseigne sur les circonstances de la fondation et de la construction du monastère.

Le nom vient du lieu, pas d’une histoire. Tiré du latin Mortum-mare, il doit être rapproché d’un suffixe d’origine germanique au sens de plan d’eau, et d’un préfixe au sens de dormant ou stagnant : l’abbaye est située dans la vallée du Fouillebroc, et l’abbé Alexandre s’y est retiré en 1134 avec sa communauté près d’un étang.

Les constructions se succèdent sous les abbés et les souverains anglo-normands. Henri Ier Beauclerc fait bâtir les premiers bâtiments et donne une terre pour y établir une grange ; le roi Étienne et l’impératrice Mathilde offrent un ermitage, et Mathilde fait construire deux hôtelleries de grande capacité ; un abbé édifie infirmerie, maison des convers, dortoir et réfectoire, un autre commence le cloître, un troisième fait élever un mur autour de l’abbaye.

L’église a demandé près d’un demi-siècle. Commencée sous l’abbatiat d’Étienne, entre 1154 et 1163, elle est entreprise par Henri II, roi d’Angleterre, et sa mère Mathilde ; Richard de Blosseville, abbé de 1174 à 1180, jette les fondations du chevet ; Guillaume Tholomée l’achève entre 1180 et 1200. Le sanctuaire principal n’est dédicacé qu’en 1209, après la conquête de la Normandie par Philippe Auguste.

On n’en trouve aucune trace antérieure à la mise en avant de la hantise du site par ses propriétaires à partir de 1985.

Quatre-vingt-sept mètres de nef pour cinquante moines

L’abbatiale était très vaste : 87 mètres de long et 26 mètres de large, jusqu’à 42,30 mètres au niveau des transepts. La nef comptait un vaisseau central et deux bas-côtés sur huit travées, et le chœur sept chapelles rayonnantes desservies par un déambulatoire de style gothique, datables des abbatiats de Richard et de Guillaume.

Pour un édifice de cette taille, la communauté était modeste : une cinquantaine de moines tout au plus, vivant en totale autarcie et possédant des terres dans la région. Le cloître mesurait 39 mètres de côté, avec des galeries d’environ 5 mètres de large, et il n’en subsiste que la galerie nord, en brique et calcaire du XVIIIe siècle.

Les matériaux expliquent en partie la ruine. L’ensemble était construit en silex noyé dans du mortier avec un parement en pierre de Vernon, des matériaux de qualité médiocre ; le toit était couvert de tuiles, le clocher de bois recouvert de plomb, et le sol de carreaux de céramique. L’ornementation, comme dans tout monastère cistercien, était très sobre, les chapiteaux simplement décorés de feuilles d’eau.

La richesse de l’abbaye se lisait ailleurs, dans ses terres. De sa fondation à son apogée, elle a joué un rôle économique important, comme l’atteste le nombre de ses granges, à Beauficel, La Lande, Bosquentin, Rosay, Charleval, Écouis, Pommiers, Fontenay et ailleurs, auxquelles s’ajoutaient des fiefs avec manoir, des églises, des moulins et des maisons à Rouen, Beauvais et Paris. En 1318, elle reçoit même le droit de prison.

DateÉtapeCe qu’elle change
1134fondation par Henri Beauclercpremière abbaye cistercienne de Normandie
1154-1200construction de l’église87 mètres de long, sept chapelles rayonnantes
1543passage sous le régime de la commendele début du déclin
1680chute des plombs du clocherles voûtes du chœur s’écroulent
11 janvier 1791l’abbaye cesse d’existercinq religieux partent en Champagne
1985création du musée des légendesles récits de fantômes apparaissent
L’abbaye Notre-Dame de Mortemer, à Lisors, dans l’Eure.

De la commende à la carrière

Le déclin commence en 1543, quand l’abbaye passe sous le régime de la commende. La mauvaise administration des abbés commendataires conduit en 1653 le Parlement de Normandie à saisir les revenus pour faire exécuter les réparations indispensables, décision suivie de plusieurs autres, les travaux n’ayant pas été effectués.

Puis le bâtiment lâche, morceau par morceau. En 1680, un coup de vent violent fait tomber les plombs couvrant la toiture du clocher de l’abbatiale, ce qui entraîne l’écroulement des voûtes du chœur, ensuite remplacées par une charpente lambrissée. En 1695, une partie des combles et des charpentes du dortoir est déjà écroulée, les murs de clôture tombent et le moulin est détruit par une inondation due à la fonte des neiges. En 1770, il ne reste que six moines, et pourtant d’importantes réparations sont encore faites.

La fin administrative est datée au jour. L’abbaye cesse d’exister officiellement le 11 janvier 1791, par une déclaration en municipalité de Lyons-la-Forêt ; les cinq religieux restants rejoignent un établissement de Champagne, et le mobilier conventuel est dispersé dans les églises des environs, la municipalité d’Écouis achetant le 17 août 1793 les stalles et le pavage de l’église, le maître-autel allant aux Andelys, un lutrin en forme d’aigle à l’église de Lyons.

Le pire vient après. Vendue comme bien national, l’abbaye passe à un acquéreur qui participe à son déclin en revendant les pierres de taille de l’église et l’aile est des bâtiments conventuels pour la construction de maisons locales ; lors d’une revente en 1808, le nouveau propriétaire l’exploite franchement comme carrière. Elle sera revendue plusieurs fois jusqu’en 1985, année où une association en devient propriétaire.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, Mortemer se présente comme un plan au sol presque complet : les substructions de l’abbatiale ont été dégagées par des fouilles, et l’on suit le tracé des 87 mètres de l’église, le carré de 39 mètres du cloître, l’alignement du dortoir dans le prolongement du transept sud. La seule construction entière est le grand logis du XVIIe siècle, qui abrite le musée.

La vue d’ensemble montre aussi les bâtiments de service, qui ont mieux résisté que l’église. Le colombier, en calcaire, remanié au XVIIe siècle mais conservant des maçonneries du XIIe, témoigne du droit de colombier réservé au clergé et à la noblesse normande ; la porterie conserve ses deux passages voûtés, l’un charretier et l’autre piéton, sur des arcades du XIIe siècle.

Elle rend enfin visible ce qui a fait la fortune récente du lieu : des ruines spectaculaires au fond d’une vallée forestière, parfaites pour un spectacle nocturne. L’ironie est qu’un moine de Mortemer, Philippe d’Alcripe, est l’auteur d’un recueil de récits plaisants intitulé La Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité : l’abbaye fabriquait déjà des histoires au XVIe siècle, mais elle le disait.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice de l’abbaye de Mortemer, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Quand l'abbaye a-t-elle été fondée ?

En 1134, par le roi Henri Beauclerc, entre Lyons-la-Forêt et Lisors, dans l'Eure. L'abbé Alexandre s'y retire cette année-là avec sa communauté, près d'un étang, et Henri Ier fait construire les premiers bâtiments. En 1137, l'archevêque de Rouen affilie l'abbaye à l'ordre de Cîteaux, sous la dépendance de l'abbaye d'Ourscamp, qui nomme désormais ses abbés. C'est la première abbaye cistercienne de Normandie.

Que sait-on précisément de son histoire ?

Beaucoup, grâce à une chronique contenue dans un cartulaire rédigé sous l'abbatiat de Guillaume Tholomée, à la fin du XIIe siècle. Elle relate la vie des abbés jusqu'en 1205 et renseigne sur les circonstances de la fondation et de la construction du monastère.

Quelles étaient les dimensions de l'église ?

L'église abbatiale, aujourd'hui en ruine, était très vaste : 87 mètres de long et 26 mètres de large, et jusqu'à 42,30 mètres au niveau des transepts dans sa plus grande largeur. Sa nef comptait un vaisseau central et deux bas-côtés sur huit travées, et son chœur sept chapelles rayonnantes desservies par un déambulatoire.

D'où viennent les légendes de fantômes ?

Elles apparaissent à partir de 1985, date de la création du musée des légendes et fantômes dans les sous-sols de l'abbaye : dame blanche présentée comme le spectre de Mathilde l'Emperesse, goublin prenant l'apparence d'un chat, fantômes de moines massacrés à la Révolution, propriétés matrimoniales attribuées à l'ancien lavabo des moines rebaptisé fontaine des Célibataires. Publiées dans un petit ouvrage en 1986, elles sont largement reprises depuis, mais on n'en trouve aucune trace antérieure à la mise en avant de la hantise du site par ses propriétaires.

Et la photographie de spectre ?

L'abbaye fut au cœur de l'actualité paranormale dans les années 1990, lorsqu'une journaliste prétendit avoir photographié à plusieurs reprises un spectre hantant les ruines la nuit. En octobre 2011, une équipe de télévision a démystifié le cliché en démontrant qu'il ne s'agissait que d'un effet de paréidolie des restes du transept de l'abbatiale, éclairé par un projecteur.

Pourquoi l'abbaye est-elle en ruine ?

Par abandon, puis par exploitation. En 1680, la chute des plombs couvrant la toiture du clocher entraîne l'écroulement des voûtes du chœur ; en 1695, une partie des combles du dortoir est déjà tombée ; en 1770 il ne reste que six moines. L'abbaye cesse d'exister le 11 janvier 1791, est vendue comme bien national à un acquéreur qui revend les pierres de taille de l'église pour construire des maisons locales, puis passe en 1808 à un propriétaire qui l'exploite comme carrière.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut