Le marais Vernier est un méandre que la Seine a abandonné. Quatre mille cinq cents hectares de fond plat, cernés par un coteau de plus de 100 mètres qui en dessine le fer à cheval.
La fiche descriptive Ramsar du site le dit d’une phrase : le marais Vernier, méandre mort d’un des trois plus grands fleuves de France, s’étend sur 4 500 hectares, et accueille le plus important gisement de tourbe de France avec plus de 2 000 hectares d’un seul tenant.
Une forme qui ne se lit que d’en haut
L’atlas des paysages de Haute-Normandie décrit une plaine marécageuse de 4 500 hectares occupant le fond d’un ancien méandre en forme de fer à cheval, proche de l’estuaire de la Seine. Et il ajoute la phrase qui résume le lieu : culminant à plus de 100 mètres d’altitude, le coteau semi-circulaire du marais Vernier dessine un immense amphithéâtre perceptible dans sa totalité depuis le centre du marais.
C’est l’une des rares configurations françaises où l’on voit la forme entière du paysage sans prendre de hauteur : il suffit de se placer au milieu et de tourner sur soi-même. Le relief fait le travail d’une vue aérienne.
Le coteau n’entoure pas le marais par hasard : il est la berge extérieure du méandre que le fleuve a creusée, puis quittée.
Deux mille hectares de tourbe, et trois épaisseurs
Le superlatif sur la tourbe est écrit tel quel par la fiche Ramsar, et il se garde avec sa source : le plus important gisement de tourbe de France, plus de 2 000 hectares d’un seul tenant. Le Parc naturel régional, lui, écrit plus prudemment une des plus importantes tourbières de France.
L’épaisseur, en revanche, ne fait pas l’unanimité. Ramsar écrit une profondeur pouvant atteindre plus de 8 mètres. La fiche Natura 2000 de la zone spéciale de conservation décrit un marais tourbeux recouvert d’une couche de 2 à 11 mètres de tourbe. La fiche d’inventaire du patrimoine géologique écrit plus de 6 mètres.
Trois documents publics, trois valeurs. Elles ne se contredisent pas vraiment, puisque l’épaisseur varie d’un point à l’autre, mais aucune ne peut être présentée comme la valeur du marais.
| Donnée | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Surface du marais | environ 4 500 ha | Ramsar, Natura 2000, atlas des paysages |
| Tourbe d’un seul tenant | plus de 2 000 ha | fiche Ramsar du site n° 2247 |
| Épaisseur de tourbe | plus de 8 m | fiche Ramsar |
| Épaisseur de tourbe | 2 à 11 m | fiche Natura 2000 FR2300122 |
| Épaisseur de tourbe | plus de 6 m | inventaire du patrimoine géologique |
| Altitude du coteau | plus de 100 m | atlas des paysages de Haute-Normandie |
Un marais à l’envers
Le détail le plus contre-intuitif du site tient en deux altitudes. La fiche d’inventaire du patrimoine géologique relève que le Vieux Marais, au fond de l’ancien méandre, est à remplissage tourbeux et se situe à une altitude de l’ordre de 2 à 3 mètres NGF, alors que le Marais Neuf, en bordure de Seine, se tient aux environs de 4 mètres.
Le fond du marais est donc plus bas que son bord de fleuve. Elle qualifie cette configuration de géomorphologie de marais contraire. Cette inversion n’est chiffrée que dans cette seule fiche : elle est rapportée ici telle qu’elle y est écrite.
La fiche d’inventaire géologique ajoute que les étangs du fond, reliques du bras mort, s’écoulent principalement par le canal de Saint-Aubin, qui débouche dans la Seine. Les travaux du XVIIe siècle, eux, répondaient à une autre contrainte : l’atlas des paysages écrit que la digue des Hollandais délimitait et isolait le marais ancien des crues de la Seine.
Ce que les hommes y ont changé
À l’origine, les trois quarts du marais Vernier actuel étaient régulièrement recouverts par les eaux saumâtres de l’estuaire de la Seine. C’est sous Louis XIII que la construction de la digue des Hollandais marque le début des travaux d’assèchement.
La digue sépare aujourd’hui encore le marais tourbeux ancien du marais alluvial, un polder gagné sur l’eau. L’atlas des paysages précise qu’elle a été largement détruite par remembrement : l’ouvrage n’a pas cédé sous les crues, il a été démonté par l’aménagement agricole.
Le parcellaire porte la même histoire, et se lit mieux d’en haut que depuis une route. La fiche Natura 2000 décrit, à la périphérie, les courtils, parcelles étroites et allongées, et au centre des parcelles plus importantes correspondant aux communaux. L’atlas ajoute que les parcelles étaient découpées en lanières de plus en plus étroites s’allongeant depuis la maison d’habitation ou la route jusqu’à l’eau.
À comparer : le même dessin en lanières structure les hortillonnages d’Amiens et le marais poitevin, pour des raisons identiques d’accès à l’eau.
Un marais qui s’assèche
Le Parc naturel régional des Boucles de la Seine normande a lancé en 2024 un projet de stratégie pour la restauration fonctionnelle du marais tourbeux. Sa fiche projet énonce le problème sans détour : cette vaste zone humide présente des altérations fonctionnelles importantes, notamment le drainage, qui contribue à son assèchement et accroît sa vulnérabilité au changement climatique.
Elle ajoute que l’assèchement des sols tourbeux entraîne une dégradation irréversible du sol et génère d’importantes émissions de gaz à effet de serre. Le projet est prévu sur une durée de cinq ans.
C’est ce qui distingue ce milieu d’un étang qu’on peut remettre en eau : la fiche du Parc parle d’une dégradation irréversible du sol, et la tourbe déjà minéralisée ne se reconstitue pas à l’échelle d’une vie humaine. Le projet porte donc sur la restauration des fonctions du marais, pas sur la reconstitution de la tourbe perdue.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le marais Vernier est l’un des paysages français les plus immédiatement lisibles. Un demi-cercle presque parfait de coteau boisé, un fond plat quadrillé de lanières, et la Seine qui ferme la figure du côté nord.
Son tracé s’y lit encore comme une ligne droite au milieu de la courbe : l’ouvrage a été largement détruit, mais la fiche Natura 2000 situe le marais tourbeux au sud de la D 103, route qui longe l’ancienne digue des Hollandais. C’est la seule ligne droite du dessin, et elle est humaine.
La Grand‘Mare, seul étang naturel de l’ancienne Haute-Normandie selon la fiche Ramsar, occupe le creux. Autour, l’habitat se tient au pied du coteau et jamais dans le fond tourbeux : l’atlas des paysages décrit un territoire organisé par étages, les bois sur les pentes raides, puis les vergers sur le bas des pentes, non loin des habitations et de la route.
Cette implantation n’a rien d’un choix esthétique. Habiter le rebord d’un méandre abandonné revient à habiter la seule terre ferme disponible, et à disposer, depuis le pas de sa porte, de la vue que le marais interdit à ceux qui y descendent.
Le site porte deux noms officiels qui recouvrent deux périmètres différents, marais Vernier pour la dépression elle-même, Marais Vernier et Vallée de la Risle maritime pour le site Ramsar, 9 564 hectares, et Marais Vernier, Risle maritime pour la zone spéciale de conservation, deux périmètres qui englobent la basse vallée voisine. Les surfaces citées plus haut se rapportent au seul marais.
Sources : fiche descriptive sur les zones humides Ramsar, site n° 2247 Marais Vernier et Vallée de la Risle maritime, inscrit le 18 décembre 2015, 9 564,46 hectares ; fiche du site Natura 2000 FR2300122, DREAL Normandie ; atlas des paysages de Haute-Normandie, unité de paysage n° 9 ; fiche d’inventaire national du patrimoine géologique HNO0049 ; Parc naturel régional des Boucles de la Seine normande, fiche projet 2024.

