Entre Dunkerque, Calais et Saint-Omer, 900 kilomètres carrés de terres habitées sont plus bas que la mer à marée haute. Ils ne restent au sec que parce qu’on les draine au rythme des marées et qu’on pompe.
Le rapport d’inspection conjoint remis en mars 2007 par le Conseil général des ponts et chaussées, le CGAAER et l’Inspection générale de l’environnement l’écrit dès son résumé : créé il y a plus de dix siècles, le système hydraulique des wateringues du Nord et du Pas-de-Calais permet de maintenir hors d’eau un territoire de 900 kilomètres carrés situé plus bas que le niveau de la mer. Plus de 100 000 personnes sont directement concernées.
Mille six cents kilomètres de canaux
Le même rapport détaille la machine. Des milliers de kilomètres de fossés privés dans les parcelles, 1 600 kilomètres de watergangs, les canaux d’évacuation d’intérêt collectif, une centaine de stations de pompage intermédiaires et douze stations principales.
Les capacités donnent l’échelle : de 0,1 à 1,6 mètre cube par seconde pour les stations intermédiaires, de 2,5 à 25 mètres cubes par seconde pour les principales, pour un total pouvant atteindre près de 120 mètres cubes par seconde rejetés à la mer. L’Institution intercommunale des Wateringues, elle, annonce en décembre 2024 une capacité totale de pompage de 100 mètres cubes par seconde sur son propre parc de stations.
| Élément du système | Chiffre | Capacité |
|---|---|---|
| Territoire maintenu hors d’eau | 900 km2 | plus de 100 000 personnes concernées |
| Watergangs d’intérêt collectif | 1 600 km | évacuation gravitaire et pompage |
| Stations de pompage intermédiaires | 100 | de 0,1 à 1,6 m3/s |
| Stations de pompage principales | 12 | de 2,5 à 25 m3/s |
| Rejet total possible à la mer | près de 120 m3/s | rapport d’inspection de mars 2007 |
Deux fenêtres par jour pour vider
Le principe d’exploitation tient en une phrase du rapport : les canaux évacuent l’eau gravitairement deux fois par jour à marée basse, et les vannes ou écluses sont fermées dès que la marée tend à inverser le courant.
Autrement dit, ce territoire ne se vide pas quand il pleut, il se vide quand la mer le permet. Entre deux marées basses, l’eau s’accumule dans les watergangs, qui servent autant de réservoirs que de canaux.
Le rapport note que le recours aux stations de pompage est de plus en plus fréquent.
Les Moëres, le fond du fond
Dans ce territoire déjà bas, un secteur l’est davantage. Le rapport de 2007 écrit, à propos de la zone des Moëres, le long de la frontière belge : où le sol est plus bas que le niveau moyen de la mer, un dispositif de pompage a été mis en place dès le XVIIe puis le XVIIIe siècle, ce qui a permis de transformer ce marais en zone agricole.
La formule mérite attention. Ailleurs, l’Institution intercommunale des Wateringues écrit que toute la zone entre la frontière belge, Saint-Omer, Calais et Dunkerque est située sous le niveau de la mer à marée haute, à l’exception des dunes et de quelques collines. Être sous le niveau des hautes eaux et être sous le niveau moyen ne sont pas la même chose, et le rapport de 2007 chiffre lui-même l’écart : environ 136 kilomètres carrés en dessous du niveau moyen de la mer, qu’il identifie comme les Moëres et le marais de Guînes, contre 820 à 930 kilomètres carrés en dessous du niveau de la haute mer. Les 900 kilomètres carrés du résumé relèvent donc du second cas. Le rapport donne aussi les cotes : niveau moyen de la mer à environ 0,6 mètre IGN 69, plus haute mer entre 3,71 mètres à Dunkerque et 4,29 mètres à Calais.
Un dossier pédagogique de la Société géologique du Nord, publié en novembre 2023, avance un chiffre : jusqu’à moins 2,5 mètres dans les Moëres, qu’il décrit comme le plus bas des polders avec une altitude moyenne de moins 2,5 mètres sous le niveau de la mer. Aucune date de relevé ni repère IGN n’accompagne cette valeur, qui est donc rapportée ici attribuée à cette seule source.
Pourquoi cette précaution : une mesure d’altitude n’a de sens qu’avec son référentiel. Trois ou quatre mètres sous les hautes eaux et deux mètres cinquante sous le niveau moyen peuvent décrire le même terrain.
Une rivière qui coule à l’envers
L’assèchement a eu une conséquence que le rapport de 2007 signale en passant, et qui est le plus beau détail du dossier. Le marais des Moëres était auparavant l’exutoire d’une partie des wateringues, dont les eaux ont dû être évacuées par un autre chemin.
Le rapport poursuit : c’est ainsi que la Basse Colme, qui coulait à l’origine d’ouest en est vers les Moëres, coule maintenant en sens inverse pour rejoindre le canal de Bergues après pompage. Une rivière dont on a retourné le sens parce qu’on avait supprimé sa destination.
Ce fait n’est écrit que dans ce rapport parmi les documents consultés, et il est rapporté ici tel qu’il y figure.
Treize associations de propriétaires
La gouvernance surprend autant que l’hydraulique. Le rapport décrit un réseau de fossés, de canaux et de stations de pompage géré, en vertu d’un droit ancien, par treize associations de propriétaires, les sections, et entretenu en grande partie par les agriculteurs. La section des Moëres figure dans cette liste.
Le dispositif d’origine, lui, est du XVIIe siècle. Le dossier de la Société géologique du Nord décrit un canal de ceinture, le Ringsloot, renforcé d’une digue de 32 kilomètres et de 23 moulins à vent munis de vis d’Archimède, mis en relation avec un wateringue pour arrêter l’afflux des eaux extérieures. Le nombre de moulins varie selon les sources, et il est donné ici attribué.
L’Institution intercommunale des Wateringues, gestionnaire, qualifie le delta de l’Aa de plus grand et plus habité polder de France. La formule est d’elle, et se cite comme telle.
L’hiver 2023-2024 a battu les compteurs
Le système a une limite, et elle a été approchée récemment. L’Institution intercommunale des Wateringues écrit, dans sa contribution de décembre 2024, que l’hiver 2023-2024 a été marqué par un épisode de crue exceptionnel, tant par son intensité que par sa durée, et qu’en cinquante années d’existence elle n’avait jamais connu de tels chiffres.
Elle cite plus de 400 millimètres de pluie en novembre, des débits jamais atteints dans l’Aa et la Hem, plus de 400 millions de mètres cubes évacués par pompage à la mer, soit en quatre mois quatre fois le volume annuel moyen, et 500 millions de mètres cubes évacués gravitairement.
Ces chiffres viennent du gestionnaire et ne sont pas recoupés ici par une autre source. Ils disent toutefois une chose simple : un territoire qui dépend du pompage dépend aussi de ce que le pompage peut absorber en un hiver.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la plaine maritime flamande se reconnaît immédiatement. Pas de haies, pas de talus, pas de courbes : un damier de parcelles rectangulaires séparées par des canaux rectilignes, et des routes qui suivent les canaux.
Les Moëres en sont la forme la plus pure, parce que ce secteur a été dessiné d’un coup, au cordeau, lors de l’assèchement. Au village des Moëres, le dossier de la Société géologique du Nord relève que les fondations des maisons sont rehaussées de 70 centimètres et qu’une plaque sur le mur de la mairie rappelle l’inondation de 1944, qui a dépassé deux mètres de hauteur.
C’est le même principe qu’au marais poitevin ou dans le marais de Brouage, à une différence près : ici, le sol est descendu sous le niveau de la mer, et il n’y a plus de retour possible vers un écoulement naturel.
Sources : Mise hors d’eau du polder des wateringues dans le Nord et le Pas-de-Calais, rapport conjoint CGPC n° 004750-01, CGAAER n° 1244, IGE 06/030, mars 2007 ; Institution intercommunale des Wateringues, contribution n° 19 au débat public, décembre 2024 ; Société géologique du Nord, La Flandre maritime, géologie et habitat, dossier pédagogique, novembre 2023.

