Au musée Fenaille de Rodez, un fond d’assiette gallo-romain porte la liste de ce qu’une fournée contenait. La notice du musée indique que les quantités permettent de savoir que cette fournée comptait près de 28 000 pots.
L’objet vient de La Graufesenque, l’atelier de céramique sigillée installé au confluent du Tarn et de la Dourbie, à Millau. On y produisait, essentiellement aux Ier et IIe siècles, une vaisselle de table rouge brillante exportée dans tout l’empire romain.
Une comptabilité cuite avec la marchandise
Le principe est expliqué par la notice du musée : les potiers qui travaillaient à l’atelier avaient pour habitude d’utiliser le même four pour la cuisson de leurs productions. Afin d’identifier les vases fabriqués par chaque atelier, ils se servaient de fonds d’assiette pour noter les quantités. Ces comptes de potiers étaient mis à cuire avec la fournée qu’ils détaillaient.
Le support n’est donc pas un registre mais un déchet de fabrication, gravé en cursive latine avant cuisson comme on écrivait sur une tablette de cire. Ce qui devait être un papier de travail est devenu, par la cuisson, l’un des rares documents comptables qui nous soient parvenus de l’économie romaine ordinaire.
Ce qui a conservé ces comptes est exactement ce qui devait les rendre jetables : ils sont passés au four avec le reste.
Vingt mille, vingt-huit mille, trente mille
Les ordres de grandeur publiés ne concordent pas, et il serait malhonnête d’en choisir un. La notice du musée Fenaille donne près de 28 000 pots pour le bordereau de Rodez. Le compte rendu de l’ouvrage de Robert Marichal, paru dans les Annales du Midi en 1999, écrit que le nombre de vases enfournés dépassait souvent les 20 000. Une page de Musées Occitanie indique qu’une fournée pouvait contenir entre 20 000 et 30 000 récipients à cuire.
Aucune des sources consultées ne donne de total supérieur à 30 000 récipients pour une seule fournée : c’est la limite haute retenue ici.
| Ce que disent les sources | Chiffre | Document |
|---|---|---|
| Fournée du bordereau de Rodez | près de 28 000 pots | notice du musée Fenaille |
| Totaux des bordereaux en général | dépassant souvent 20 000 | Annales du Midi, 1999 |
| Capacité d’une fournée | 20 000 à 30 000 récipients | Musées Occitanie |
| Comptes retrouvés à La Graufesenque | près de 200 | Musées Occitanie |
| Comptes retrouvés à Montans | 2 | Musées Occitanie |
Six mois de feu par an
La cuisson n’occupait que la moitié de l’année. On ne cuisait qu’entre avril et septembre, à raison d’une mise à feu toutes les deux ou trois semaines, et une cuisson nécessitait environ 60 stères de bois.
Le compte rendu des Annales du Midi relève d’ailleurs que Robert Marichal avait noté, sur les observations pratiques de l’archéologue Alain Vernhet, que l’activité des ateliers était saisonnière et que les fours ne marchaient pas toute l’année.
Soixante stères de bois pour une mise à feu, une dizaine de mises à feu par saison : la contrainte n’est pas l’argile, elle est la forêt. Partager le four n’était pas une commodité, c’était la condition pour que plusieurs ateliers puissent coexister sur le même site.
Un visa en forme de corbeau
Ces bordereaux étaient contrôlés. Le compte rendu des Annales du Midi décrit des inscriptions gravées avant cuisson, qui détaillent les céramiques, en indiquent le nombre et garantissent la présence dans le four. À chaque liste s’ajoute, généralement au revers et sous le pied, le visa du contrôleur, qui prend la forme simplifiée d’une croix ou d’un corbeau, véritable seing manuel, comme plus tard chez les notaires.
Un autre compte rendu du même ouvrage, paru dans L’Antiquité classique en 1991, précise que ces bordereaux étaient établis par un comptable sur les indications du maître-fournier et accompagnaient le chargement lors de l’enfournement.
Il y avait donc, sur ce site, au moins quatre fonctions distinctes : le potier qui produit, le maître-fournier qui dirige l’enfournement, le comptable qui écrit sous ses indications, et un contrôleur qui vise. Une organisation que les tessons seuls n’auraient jamais laissé deviner.
Deux cents comptes ici, deux ailleurs : près de 200 comptes de potiers gravés en écriture cursive latine ont été retrouvés à La Graufesenque, contre 2 seulement à Montans, l’autre grand atelier de sigillée du Sud-Ouest.
Ce que le grand four ne prouve pas
Il est tentant de relier ces bordereaux au grand four fouillé sur le site, publié en 1981 et reproduit depuis dans les manuels. L’étude de Daniel Schaad parue en 2007 dans la revue Aquitania invite à la prudence.
Elle rappelle que lors de sa publication en 1981, le grand four a fait beaucoup parler de lui en raison de sa très grande taille et de sa contenance, laissant entrevoir des perspectives de cuissons à l’échelle industrielle que l’interprétation des comptes de potiers pouvait laisser supposer. Puis elle corrige : le four est de plan circulaire et non quadrangulaire comme le suggère la restitution de 1981, et un mur de briques figurant sur les plans publiés n’a jamais existé lors de la fouille.
Le lien entre le bordereau de 28 000 vases et un four précis n’est donc pas établi. Ce que les comptes prouvent, c’est le volume enfourné, pas le contenant.
Une écriture ordinaire, et c’est ce qui la rend rare
Ce qui fait la valeur de ces fonds d’assiette n’est pas leur beauté : ils n’en ont aucune. C’est qu’ils sont écrits par des gens dont on ne lit jamais l’écriture. Les textes latins conservés sont le fait de lettrés, de juristes, d’administrateurs. Ici, ce sont des artisans qui comptent des bols.
La cursive employée est celle du quotidien, rapide, abrégée, pleine de noms propres qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Chaque bordereau est une liste de collègues : untel enfourne tant de vases de telle forme, et le suivant à la ligne.
C’est pourquoi l’écart entre La Graufesenque et Montans, deux cents comptes contre deux, se lit mal comme un simple écart de production : Montans était lui aussi un atelier très développé. Aucune des sources consultées n’explique ce déséquilibre, qui reste une question ouverte sur l’usage de l’écrit et sur la conservation des tessons.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, La Graufesenque n’a pas l’allure d’un site monumental. Un replat au confluent de deux rivières, des fondations basses, des fosses. Rien qui annonce une production exportée dans tout l’empire romain.
Le site réunit pourtant habitats, fours, entrepôts, décharges et fosses, selon la notice Mérimée. Sa protection s’est étalée sur quarante-quatre ans, de l’inscription du 26 juillet 1951 au classement du 6 novembre 1995, et les parcelles du ministère de la Culture ont été transférées à la commune le 1er janvier 2008.
C’est une leçon d’échelle. Comme à Loupian ou au camp de César, ce qui reste visible du sol ne dit presque rien du volume qui y circulait.
Sources : notice de l’œuvre Bordereau de cuisson en latin, La Graufesenque (Millau), musée Fenaille, Musées Occitanie ; compte rendu de Robert Marichal, Les graffites de La Graufesenque, 47e supplément à Gallia, dans les Annales du Midi, 1999, t. 111 n° 227 ; L’Antiquité classique, 1991, t. 60 ; Daniel Schaad, Le grand four de La Graufesenque et un four à sigillées de Montans, Aquitania XXIII, 2007 ; notice Mérimée PA00094060.

