Vendu comme bien national en 1796, le château de Najac a servi de carrière de pierre

Le château de Najac, sa tour ronde et ses courtines, au-dessus de la vallée de l'Aveyron
Le château de Najac, dans l'Aveyron. Photo : Krzysztof Golik, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 16 juillet 1796, une forteresse royale de l’Aveyron est vendue comme bien national. Elle échappe à la démolition parce qu’elle sert de beffroi, mais l’un de ses acquéreurs l’exploite ensuite comme carrière de pierre : le château de Najac a perdu là plus de murs qu’en cinq siècles de sièges.

Le château de Najac se dresse sur un éperon étroit dominant la basse vallée de l’Aveyron, à la limite occidentale du Rouergue, aux confins du Quercy et de l’Albigeois. Il est reconstruit à partir de 1253 pour Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX, sur les bases d’un ancien castrum et de son donjon roman.

Une tour de 1100 enfermée dans un château de 1253

Le site n’était pas vierge. Une tour carrée y avait été bâtie vers 1100 par les comtes de Toulouse, qui tenaient le comté de Rouergue, et la place, verrou de la basse marche du Rouergue, avait été renforcée après 1112.

La transformation vient d’un rapport de force, que les sources ne racontent pas tout à fait de la même façon. La base Mérimée et l’Institut occitan de l’Aveyron datent la révolte de 1249 et l’attribuent aux habitants, qui refusent l’hommage ; les notices encyclopédiques la mettent au compte des seigneurs locaux et font ouvrir la tour le 3 janvier 1250 par le représentant du comte. Dans les deux versions, Alphonse obtient la cession des derniers droits féodaux.

Le chantier du château neuf est lancé en 1253. La tour existante est remaniée et englobée dans un château fort gothique, et la base Mérimée décrit des défenses renforcées selon les méthodes militaires du domaine royal, avec un donjon qu’elle qualifie de modèle francilien transporté en Rouergue.

ÉlémentValeurCe que cela change
hauteur des courtines25 mètreshors de portée des échelles
terrasse du donjon39 mètrescommunication avec les autres places
hauteur des archères6,80 mètresun tir possible dans toutes les directions
chantier du château neufà partir de 1253un modèle du domaine royal en Rouergue
vente comme bien national16 juillet 1796puis une exploitation en carrière
classementarrêté du 3 juillet 1925les vestiges et la deuxième enceinte
Le château de Najac en repères.

Une architecture faite pour décourager

Tout, dans le château neuf, est calculé pour dissuader plutôt que pour combattre. Les courtines sont élevées à 25 mètres, hauteur inaccessible aux échelles des assaillants, et l’étroitesse de l’éperon, défendu par plusieurs lignes d’enceinte, rend les bombardes inefficaces et l’approche périlleuse.

Les tours rondes sont implantées directement sur le roc, ce qui décourage la sape, technique qui consiste à creuser sous les fondations pour les faire s’effondrer. Quand la pierre est le sol lui-même, il n’y a rien à miner.

Les archères, enfin, mesurent 6,80 mètres de haut, dimension corroborée par un bulletin savant de 1904 comme par l’office de tourisme. Une telle fente permet à plusieurs tireurs, placés à des niveaux différents, de couvrir des angles distincts sans se gêner. L’office de tourisme qui gère la forteresse les dit les plus hautes du monde, sans qu’aucun relevé comparatif soit publié.

À 39 mètres, la terrasse du donjon permettait de communiquer avec les autres places de la région.

La terrasse du donjon, à 39 mètres selon les notices et près de quarante selon l’office de tourisme, servait moins à voir venir qu’à être vue : elle permettait de communiquer avec les autres points forts de la région, dans un système où une forteresse isolée ne vaut que par le réseau qu’elle complète.

Un chef-lieu de sénéchaussée

Najac n’est pas qu’une place militaire. Elle est le siège d’une viguerie royale et la capitale administrative et judiciaire du Rouergue, au point que les états de Languedoc s’y tiennent en 1353. Les notices datent de 1370 le transfert du siège du sénéchal à Villefranche, sans qu’une source institutionnelle le confirme.

Le déclassement administratif précède le déclassement militaire, et il explique pourquoi la ville n’a pas grandi : une fois le sénéchal parti, Najac ne conserve qu’un viguier.

Entre-temps, les Anglais sont passés. Une garnison s’installe au château en application du traité de Brétigny, et la population la massacre lors du soulèvement que l’office de tourisme situe en 1368 et l’Institut occitan de l’Aveyron en 1368 et 1370, soulèvement récompensé par des privilèges accordés par le duc d’Anjou.

Les calvinistes, les ligueurs, puis les Croquants

Les guerres de Religion n’épargnent pas la place. Entre 1572 et 1582, les calvinistes occupent et pillent Najac, avant d’être chassés par Antoine de Buisson de Bournazel, sénéchal du Rouergue, avec l’aide des habitants. Les ligueurs échouent à leur tour devant la ville en 1589.

L’épisode le plus violent est postérieur. En 1643, la jacquerie des Croquants, menée par Bernard Calmels, dit Lafourque, sellier à Villefranche-de-Rouergue, embrase le Rouergue. Les insurgés s’établissent brièvement à Najac, d’où ils tirent une couleuvrine pour appuyer leur second assaut contre Villefranche.

La répression est exemplaire. Le sénéchal du Rouergue, le comte de Noailles, reprend Villefranche le 27 juillet 1643 ; deux meneurs y sont roués vifs le 8 octobre. Calmels est dénoncé et arrêté le 10 octobre, jugé, puis ramené à Najac et roué vif le 20 octobre. Sa tête est envoyée à Marcillac, où il avait précédemment incité la population à la rébellion.

Ce qui a le plus abîmé le château : ni les Anglais, ni les protestants, ni les Croquants. Vendu comme bien national le 16 juillet 1796, le château échappe à la démolition parce qu’il sert de beffroi, mais l’un de ses acquéreurs l’exploite comme carrière de pierre jusqu’à une première restauration vers 1820. Un récit local, que les notices reprennent sans source, veut que la démolition ait cessé après un accident mortel ; rien ne l’atteste.

Sauvé par un abbé, puis par un député

Le sauvetage est tardif et privé. Une première restauration intervient vers 1820, puis le château est rénové en partie par l’abbé Brunis à la fin du XIXe siècle.

En 1906, Alfred Cibiel, député de l’Aveyron, rachète la forteresse ; sa famille poursuit la restauration et en fait un lieu de visite. Les vestiges du château et sa deuxième enceinte sont classés au titre des monuments historiques par arrêté du 3 juillet 1925, la notice Mérimée décrivant un édifice à l’état de vestiges, en ruine depuis la Révolution.

Ce parcours est celui de beaucoup de forteresses françaises : une utilité militaire qui s’éteint, un siècle d’abandon, une exploitation comme carrière, puis une restauration menée par des particuliers avant que la protection publique ne prenne le relais.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on comprend que le château n’occupe pas une colline mais une arête. L’éperon est si étroit que les lignes d’enceinte se succèdent dans la longueur plutôt que de s’emboîter, et le bourg s’étire sous lui en une seule rue.

La vue montre aussi la vallée. L’Aveyron dessine une boucle au pied du site, et la route qui reliait Rodez à Saint-Antonin passait là : le château n’est pas posé au-dessus d’un paysage, il est posé au-dessus d’un passage.

Elle rend enfin lisible ce que la restauration a sauvé. Les courtines hautes de vingt-cinq mètres et les tours rondes se détachent nettement, alors qu’un acquéreur de 1796 avait commencé à les débiter en moellons.

À voir autour

  • Bonaguil : sept ponts-levis et des canonnières
  • Peyrepertuse : une forteresse royale sur une crête
  • La Hunaudaye : incendié en 1793, puis transformé en carrière

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine et le dossier Aveyron.

Sources : notice Mérimée PA00094081, base POP du ministère de la Culture, pour le classement du 3 juillet 1925 ; Institut occitan de l’Aveyron, notice Najac, pour la vente du 16 juillet 1796 et les épisodes des calvinistes et des Croquants ; office de tourisme des Bastides et Gorges de l’Aveyron, qui gère la forteresse ; ville de Villefranche-de-Rouergue pour la répression de 1643 ; notices du château de Najac et de la commune, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Qui a fait construire le château ?

Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX et comte de Toulouse par son mariage. Le chantier est lancé en 1253 sur l'éperon où se dressait déjà une tour carrée des comtes de Toulouse : la notice Mérimée retient 1100 pour le château primitif et rattache cette tour au XIIe siècle. Les notices encyclopédiques attribuent la conduite du chantier au sénéchal du Rouergue Jean d'Arcis, que la base Mérimée ne nomme pas.

Pourquoi un tel ouvrage ici ?

Pour marquer une frontière. Najac occupe une position dominante dans la basse vallée de l'Aveyron, à la limite occidentale du Rouergue, aux confins du Quercy et de l'Albigeois. Alphonse de Poitiers voulait manifester sa puissance face aux seigneurs locaux qu'il venait de pacifier et face aux Plantagenêts, qui occupaient une partie du Rouergue, du Quercy et de l'Aquitaine. La base Mérimée note que les défenses ont été renforcées selon les méthodes militaires du domaine royal, et voit dans le donjon un modèle francilien transporté en Rouergue.

Qu'ont de particulier ses archères ?

Leur hauteur. Les archères des tours rondes mesurent 6,80 mètres, ce qui permet à plusieurs tireurs placés à des niveaux différents de couvrir des angles distincts. L'office de tourisme qui gère la forteresse les présente comme les plus hautes du monde : c'est un argument de visite, aucun relevé comparatif n'étant publié.

Quelle est la hauteur des défenses ?

Les courtines sont élevées à 25 mètres, hauteur jugée inaccessible aux échelles des assaillants, et la terrasse du donjon culmine à 39 mètres selon les notices, près de quarante selon l'office de tourisme, ce qui permettait de communiquer avec les autres points forts de la région.

Le château a-t-il été pris ?

Oui, contrairement à ce que répète une formule de brochure selon laquelle il n'aurait jamais été pris. Une garnison anglaise s'y installe après le traité de Brétigny, et les habitants la massacrent lors du soulèvement que l'office de tourisme situe en 1368 et l'Institut occitan de l'Aveyron en 1368 et 1370. Entre 1572 et 1582, les calvinistes occupent et pillent Najac avant d'être chassés par le sénéchal du Rouergue Antoine de Buisson de Bournazel. Les ligueurs échouent en 1589, et les Croquants s'y établissent brièvement en 1643.

Comment est-il devenu une carrière ?

Par la vente des biens nationaux. Le château est vendu le 16 juillet 1796, et l'Institut occitan de l'Aveyron précise qu'il échappe à la démolition parce qu'il servait de beffroi. Un de ses acquéreurs l'exploite ensuite comme carrière de pierre, jusqu'à une première restauration vers 1820. Le prix de douze francs et la qualité d'aubergiste de l'acheteur, que répètent les notices encyclopédiques, ne reposent sur aucune source vérifiable.

Qui l'a sauvé ?

Une première restauration intervient vers 1820, au moment où naît le goût pour les ruines féodales. Le château est ensuite rénové en partie par l'abbé Brunis, puis racheté en 1906 par Alfred Cibiel, député de l'Aveyron, dont la famille poursuit la restauration. Les vestiges et la deuxième enceinte sont classés au titre des monuments historiques par arrêté du 3 juillet 1925, la notice Mérimée décrivant un édifice à l'état de vestiges.
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