Un dolmen dont on parle depuis sept siècles, et dont la table est tombée avant que quiconque ait pensé à la mesurer précisément : la Pierre levée de Poitiers est un monument documenté par la littérature bien avant de l’être par l’archéologie.
La Pierre levée est un dolmen situé à Poitiers, sur le plateau des Dunes. Le texte latin porté au dos de la gravure de 1598 le place sur la route qui mène à Avaricum, chez les Bituriges, ce que l’édition française de 1610 traduit par le grand chemin qui tire en Berry, à une demi-lieue de Poitiers : le monument servait de repère sur un itinéraire.
Trois noms en vingt-trois ans
Les textes médiévaux le désignent sous des formes qui changent vite. Le Dictionnaire topographique de la Vienne de Léopold Redet, publié en 1881, relève Petra levata en 1299, dans le chartrier de l’abbaye Sainte-Croix, Petra soupoeze super dubiam en 1302, puis Petra suspensa en 1322.
Ces formulations ne sont pas de simples variantes de copiste. Petra levata désigne une pierre levée, Petra suspensa une pierre suspendue : le latin décrit deux choses différentes, le fait de dresser et le fait de tenir en l’air. La seconde formule rend compte de ce qui frappait les contemporains, une dalle massive portée au-dessus du sol par des piliers.
La précision super dubiam, employée en 1302, situe le monument par rapport à un repère voisin, Redet le plaçant au-dessus du faubourg Saint-Saturnin. Une mention de cette nature, dans un acte, signifie que le dolmen servait lui-même de point de repère : on localisait les terrains par rapport à lui.
| Mention | Date | Ce qu’elle apprend |
|---|---|---|
| Petra-Levata | 1299 | la plus ancienne mention écrite connue |
| Petra soupoeze super dubiam | 1302 | une localisation par rapport au faubourg |
| Petra suspensa | 1322 | la dalle est alors encore portée |
| Annales d’Aquitaine de Jean Bouchet | 1525 | une attribution légendaire à Aliénor d’Aquitaine |
| liste des monuments historiques | 1862 | le classement du dolmen |
| arrêté classant le terrain de 7 ares 38 | 23 mars 1943 | la protection de son environnement immédiat |
Le dolmen que Rabelais a fait servir de table
La page la plus célèbre consacrée au monument n’est pas un relevé archéologique mais un chapitre de roman. Dans le chapitre des faits du noble Pantagruel en son jeune âge, Rabelais envoie son géant étudier à Poitiers.
Voyant que les écoliers étaient parfois oisifs et ne savaient à quoi passer le temps, Pantagruel prend au rocher nommé Passelourdin une grosse roche, selon le texte d’environ douze toises en carré et de quatorze pans d’épaisseur, et la pose sur quatre piliers au milieu d’un champ. Les étudiants y montent, y banquettent et y gravent leurs noms au couteau.
Le passage se termine par une formalité universitaire pour rire : nul n’était inscrit à la matricule de l’université de Poitiers sans avoir bu à la fontaine caballine de Croustelles, aujourd’hui Croutelle, être passé à Passelourdin et être monté sur la Pierre levée. La fiction dit ici quelque chose d’exact : le dolmen était un lieu de sociabilité étudiante.
Cinq piliers selon le commentaire de 1610, quatre chez Rabelais, trois dans la légende locale.
Quand les géographes signaient la pierre
Le monument a attiré une clientèle inattendue, et c’est l’estampe qui en témoigne. Sur la gravure du Civitates orbis terrarum figurent, portés sur la pierre, les noms de Gerardus Mercator, Philippe Galle et Frans Hogenberg avec la date de 1560, celui de Goltz avec 1577, celui de Georg Braun avec 1580, ceux d’Abraham Ortelius et de Jan Sadeler sans date. Le graffitologue Luc Bucherie estime que ces noms ont probablement été ajoutés au dessin vers 1580 par le graveur.
La pierre elle-même ne permet plus de trancher. Après examen du monument en 2011, le cartographe Peter van der Krogt conclut qu’aucun nom du XVIe siècle n’y est discernable, et que les inscriptions encore lisibles datent vraisemblablement du XIXe. Ce qui est sûr, c’est la réputation : un dolmen de faubourg assez connu pour que les éditeurs d’un atlas y inscrivent leurs noms, fût-ce sur le papier.
Le dolmen entre aussi dans l’imagerie imprimée. Il est représenté, de manière très fantaisiste, sur une œuvre de Hoefnagel publiée dans le Civitates orbis terrarum de Georg Braun, le grand atlas de villes de la fin du XVIe siècle. Il est décrit en détail au début du XVIIe siècle par Abraham Golnitz dans son Itinerarium belgico-gallicum.
La chute, elle, est datée. Le comte de Caylus publie en 1761, dans le tome IV de son Recueil d’antiquités, un relevé de face et de profil exécuté par un ingénieur des ponts et chaussées de Poitiers : les piliers de l’est y sont déjà effondrés, la dalle est tombée et cassée. L’écroulement se situe donc entre 1747 et 1761, sans doute après une tentative de fouille sous le dolmen. Le monument que décrivent les voyageurs du XVIe siècle n’est plus celui que l’on voit aujourd’hui.
Ce qu’il reste, et ce que l’on ignore
Le dolmen est désormais ruiné. Il est constitué de dalles en calcaire, et l’édifice mesurait environ 6 mètres de long sur 3 mètres de large. Il s’agissait peut-être d’un dolmen à couloir, sans certitude.
Pour se le représenter, on dispose de l’album que publie Alphonse Le Touzé de Longuemar en 1865, dans son étude sur les dolmens du Haut-Poitou : la planche consacrée au monument est une vue de profil, intitulée demi dolmen dit la pierre Levée de Saint-Saturnin. Le commentaire français du Civitates, en 1610, décrivait pour sa part une pierre appuyée sur cinq autres, et le Bulletin de la Société préhistorique française relevait en 1936 qu’elle reposait primitivement sur cinq supports alors qu’elle n’en avait plus que trois. La face supérieure de la table porte, selon l’Inventaire des mégalithes de la Vienne, une sculpture en forme de hache à deux branches.
Une absence mérite d’être signalée, car elle limite ce que l’on peut dire du monument : aucun matériel archéologique associé n’est connu. Pas de mobilier, pas de sépulture documentée, donc pas de datation assise sur des objets. Un dolmen urbain, fréquenté, nettoyé et remanié pendant des siècles, ne conserve pas ce qu’un tumulus en pleine campagne protège.
Trois piliers, quatre ou cinq : la légende raconte que sainte Radegonde apporta l’énorme bloc sur sa tête et les piliers dans son tablier de mousseline, et que le diable se saisit de l’un d’eux, ce qui expliquerait que la pierre ne soit portée que par trois piliers au lieu de quatre. Une variante rapportée par Sir John Lauder dans son journal de voyage de 1665 et 1666 veut que ce soit le diable qui ait fait tomber la pierre sur la tête de la sainte, laquelle en sortit indemne. Les sources écrites, elles, en comptent cinq avant la chute.
Un monument devenu rituel
La Pierre levée n’a jamais cessé d’être un lieu de passage. Les notices locales en font encore une étape du parcours initiatique des Bitards, confrérie estudiantine poitevine qui se réfère explicitement à Rabelais, sans que le détail de ce parcours soit documenté ailleurs.
La foire qui se tenait auprès du dolmen portait son nom, et Redet en donne le calendrier : elle avait lieu le lundi suivant la fête de la Saint-Denis, le 9 octobre, puis le lundi d’après. Des lettres du roi Philippe de Valois, datées du 16 décembre 1347, la transfèrent en ville, dans les halles appartenant au chevalier Herbert Berland. Un mégalithe de faubourg était donc aussi un lieu de marché, jusqu’à ce que la ville récupère la foire.
Il a enfin donné son nom à un bâtiment moins avenant : l’ancienne maison d’arrêt de Poitiers, située près du site, était dite prison de la Pierre Levée.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vu de haut, le site raconte d’abord un encerclement. Le dolmen est aujourd’hui pris dans le tissu urbain de Poitiers, alors qu’il a été élevé dans un paysage ouvert, en bordure d’un chemin ancien, et sur un plateau que la ville a rejoint bien plus tard.
La vue d’ensemble explique aussi le classement de 1943. Protéger le dolmen ne suffisait pas : c’est le terrain attenant qui a été classé à son tour, car un mégalithe sans son dégagement devient un objet de cour intérieure.
Elle rend enfin lisible le rapport d’échelle. Les six mètres sur trois que donne l’Inventaire des mégalithes restent modestes au regard des grands dolmens de l’Ouest, et considérables pour un monument que l’on croise au coin d’une rue.
À voir autour
- Le dolmen de Bagneux : une chambre de dix-sept mètres sous quatre dalles
- Le menhir du Champ-Dolent : 9,30 mètres pour une cinquantaine de tonnes
- Les alignements de Carnac : ce que l’on sait de trois mille menhirs
Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie et le dossier Vienne.
Sources : notice Mérimée PA00105592, base POP du ministère de la Culture ; Léopold Redet, Dictionnaire topographique du département de la Vienne, 1881 ; Rabelais, Pantagruel, texte sur Wikisource ; Civitates orbis terrarum de Braun et Hogenberg, édition française de 1610 ; comte de Caylus, Recueil d’antiquités, tome IV, 1761 ; Alphonse Le Touzé de Longuemar, album sur les dolmens du Haut-Poitou, 1865 ; Bulletin de la Société préhistorique française, 1936 ; Peter van der Krogt, The Pierre levée at Poitiers, The Portolan, 2013 ; Jean-Pierre Pautreau et Montserrat Mataro I Pladelasala, Inventaire des mégalithes de la France, 12 : Vienne, 1996.

