Au début du XXe siècle, les ruines de Commarque ont servi de carrière pour le château de Paluel

Les ruines du château de Commarque et les cluzeaux creusés dans la falaise, en Dordogne
Le château de Commarque, aux Eyzies, en Dordogne. Photo : Benjamin Smith, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Un château qui a fini en moellons dans les murs d’un autre château : au début du XXe siècle, les ruines de Commarque ont été achetées par le prince Louis de Croÿ, qui y a pris les pierres de l’aile qu’il ajoutait au château de Paluel, près de Sarlat.

Le château de Commarque se trouve sur la commune des Eyzies, en Dordogne, sur le territoire de l’ancienne commune de Sireuil. Il est bâti sur un éperon rocheux qui surplombe le vallon de la Beune, entre la Dordogne et la Vézère, en Périgord noir.

Une forteresse que l’on atteint à pied

La situation explique le surnom. L’accès s’effectue par un chemin empierré, puis par un sentier d’environ 600 mètres à travers bois, et cet accès est si peu aisé qu’on a donné au site le nom de forteresse oubliée.

L’isolement d’aujourd’hui est pourtant l’inverse de la raison d’être du lieu. Le château, fondé au cours du XIIe siècle ou avant, devait assurer la sécurité d’une vallée où se croisaient deux routes commerciales importantes, celle de Périgueux à Cahors et celle de Brive à Bergerac.

Il fait face au château de Laussel, sur l’autre rive de la Beune. Deux demeures qui se regardent d’une rive à l’autre d’un vallon étroit : la carte dit mieux que les textes pourquoi ce vallon était tenu.

Non pas un château, mais un village fortifié

Commarque n’est pas une maison forte isolée. Le site castral regroupait, à l’intérieur d’une enceinte, le donjon qui servait de logis seigneurial aux Beynac, une chapelle et des tours habitées par d’autres familles nobles.

Ces maisons-tours étaient tenues par des lignages de petite noblesse dont quelques noms sont connus : les Commarque, les Cendrieux, les Gondrix, les La Chapelle. Chaque maison-tour comprenait son propre enclos, ses accès et ses fossés, ce qui revient à dire que le castrum abritait plusieurs familles qui se méfiaient les unes des autres autant que de l’extérieur.

La première construction était une tour de bois. Au début du XIIe siècle, la maison de Comarque cède la forteresse aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Gérard de Comarque ayant rejoint leur ordre : la notice de la base Mérimée leur attribue la conception primitive du château et relève que les parties les plus anciennes ressemblent à des châteaux de Terre sainte. Ils la gardent environ un siècle, puis, au XIIIe siècle, la place est cédée par échange à la maison de Beynac, qui fait alors face aux possessions anglaises. Le donjon de pierre est plusieurs fois rehaussé, en particulier en 1380, et couronné de mâchicoulis. Les relevés du bâti conduits dans les années 1990 et 2000 ont mis en évidence de nombreuses reprises de maçonnerie, échelonnées du XIIe au XVIIe siècle.

ÉtapeDateCe qui change
fondation du site castralvers le XIIe siècle ou avantune tour de bois tient la vallée
cession aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalemdébut du XIIe siècleils fortifient et gardent la place un siècle
rehaussement du donjon1380le logis seigneurial des Beynac prend sa forme
prise par les Anglais1406le déclin des Beynac commence
place forcée par le sénéchal du Périgord1569la salle voûtée s’effondre sans doute alors
mort de Guy de Beynac, dernier châtelain1656le site n’a plus de maître résident
abandon définitifXVIIIe siècleun siècle plus tard, le château est en ruine
Cinq siècles d’occupation, puis l’abandon.

Les ruines ont été achetées pour bâtir les ailes néogothiques d’un autre château.

Le moment où le château a presque disparu

L’épisode le plus précaire de son histoire n’est pas un siège. Au début du XXe siècle, le prince Louis de Croÿ achète le château de Paluel, à Saint-Vincent-le-Paluel près de Sarlat, et en même temps les ruines de Commarque, alors entièrement effondrées. Les notices consacrées à Paluel indiquent qu’il a pris dans ces ruines les pierres de l’aile néogothique qu’il ajoutait à sa demeure.

Un château démonté pour en décorer un autre : la logique est celle du début du XXe siècle, où le goût du néogothique valait plus cher que des vestiges couverts de ronces. Une ruine n’était pas encore un patrimoine, c’était un tas de pierres taillées déjà extraites et déjà transportées.

Le site change de mains dans les années 1960, quand Hubert de Commarque, descendant de la famille de Commarque, rachète les ruines. Les sources ne s’accordent pas sur l’année exacte, qui est donnée tantôt 1962, tantôt 1968, tantôt 1972 : le site officiel du château retient 1962 comme point de départ des travaux de consolidation menés avec les Monuments historiques.

Le site est alors entièrement recouvert par la végétation. Il entreprend de consolider les parties les plus abîmées, et depuis 1994 le château a fait l’objet de plusieurs campagnes de consolidation et de restauration. Depuis 2023, Jean et Aude de Commarque ont pris la suite de leur père.

Quinze mille ans sous le donjon

Le site a une seconde histoire, plus ancienne de onze mille ans que la première pierre du château. Le 9 août 1915, l’abbé Henri Breuil, Pierre Paris et ses fils repèrent les gravures de la grotte préhistorique de Commarque, au pied de la falaise qui soutient le château.

Le nombre de figures dépend de qui compte. La présentation touristique parle d’environ 150 gravures, quand l’inventaire scientifique retient 34 unités graphiques, chevaux, bouquetins, bovidé, figures féminines et signes. L’écart ne tient pas à une découverte nouvelle mais à la définition de ce qu’est une figure sur une paroi usée.

La datation, elle, est serrée : l’occupation est comprise entre 13 370 et 12 760 ans, ce qui correspond au Magdalénien moyen. La grotte est classée au titre des monuments historiques par décret du 12 février 1924, soit dix-neuf ans avant le château lui-même, classé par arrêté du 2 septembre 1943.

À l’extérieur du castrum, dans la falaise située sous le château, se trouvent aussi deux cluzeaux, ces habitations creusées et aménagées dans le roc qui servaient de refuge. On y a retrouvé une étable et une bergerie creusées à côté des salles d’habitation : hommes et animaux y cohabitaient.

Une défense qui s’appuie d’abord sur le relief : campé sur un roc à flanc de coteau, le château est naturellement défendu au nord et à l’est par un ravin. Sur les autres côtés, un fossé profond a été taillé dans le rocher, et la forteresse, isolée du reste du site par ces fossés, forme un quadrilatère que commandent le donjon, doublé au XIVe siècle, ses mâchicoulis, ses échauguettes et ses archères.

Des ruines qui vivent de leur image

Le château est ouvert au public depuis l’an 2000. Pour financer la restauration, le site accueille des animations médiévales, des concerts, des séminaires et des expositions d’artistes.

C’est aussi un lieu de tournage recherché, et la liste est longue pour des ruines que l’on atteint à pied. Ridley Scott y a filmé Les Duellistes en 1977, et la série Fortune de France, adaptée du roman de Robert Merle, y a tourné en 2023.

Ce que le cinéma vient chercher ici est précisément ce qui a failli faire disparaître le site : une ruine jamais restaurée en château habitable, donc jamais repeinte, jamais percée de grandes fenêtres, et sans ligne électrique dans le champ.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on comprend d’un coup d’œil ce que la visite au sol laisse deviner : le château n’est pas posé sur une colline, il est posé sur l’arête d’un éperon, et le vallon de la Beune l’enserre en contrebas.

La vue rend aussi visible l’organisation du castrum, c’est-à-dire la juxtaposition du donjon, de la chapelle et des maisons-tours dans une même enceinte, là où un plan au sol donne l’impression d’un bâtiment unique.

Elle explique enfin le face-à-face avec Laussel. Les deux sites se tiennent de part et d’autre du vallon, à portée de vue, de part et d’autre d’un fond humide que l’on ne traverse pas n’importe où.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine et le dossier Dordogne.

Sources : notices Mérimée PA00082535 pour le château et PA00082548 pour la grotte, base POP du ministère de la Culture ; site officiel du château, commarque.com ; notice de la grotte de Commarque sur hominides.com ; notices du château de Commarque et du château de Paluel, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de forteresse oubliée ?

Parce que l'accès y est malaisé. On y arrive par un chemin empierré, puis par un sentier d'environ 600 mètres à travers bois, ce qui a longtemps tenu le site à l'écart.

Qui a fait construire le château ?

Les sources divergent. La présentation du site et les notices locales font édifier le château vers le XIIe siècle, ou avant, à la demande des abbés de Sarlat, d'abord sous la forme d'une simple tour de bois. La notice Mérimée du ministère de la Culture attribue, elle, la conception primitive aux chevaliers de Saint-Jean. Il s'agissait de tenir une vallée où se croisaient la route de Périgueux à Cahors et celle de Brive à Bergerac.

Qu'est-ce qu'un castrum, dans ce cas précis ?

Pas un château seul, mais un groupement : à l'intérieur d'une enceinte, le donjon qui servait de logis seigneurial aux Beynac, une chapelle indépendante et des tours habitées par d'autres familles nobles, chacune avec son enclos, ses accès propres et ses fossés.

Pourquoi le site a-t-il été abandonné ?

Par un déclin en plusieurs étapes. Les Anglais s'emparent du château en 1406 et le gardent quelques années, ce qui marque le début du déclin des Beynac. Dans les années 1500, le castrum semble déjà déserté par les anciennes familles résidentes. Il est pris de nouveau en 1569 pendant les guerres de Religion, et l'abandon est définitif au XVIIIe siècle.

Qu'y a-t-il sous le château ?

Une grotte préhistorique ornée, au pied de la falaise qui porte le donjon. Les gravures y ont été repérées le 9 août 1915 par l'abbé Henri Breuil, Pierre Paris et ses fils. Les comptages diffèrent : la présentation touristique parle d'environ 150 gravures, l'inventaire scientifique en retient 34 unités graphiques. L'occupation est datée entre 13 370 et 12 760 ans, soit le Magdalénien moyen, et la grotte est classée au titre des monuments historiques par décret du 12 février 1924.

Depuis quand est-il protégé ?

Le château est classé monument historique par arrêté du 2 septembre 1943.

Qui s'en occupe aujourd'hui ?

La famille de Commarque. Hubert de Commarque a acheté les ruines dans les années 1960, les sources donnant 1962, 1968 ou 1972 selon les cas, et depuis 2023 Jean et Aude de Commarque ont pris la suite de leur père.
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