En 1948, des spéléologues de Périgueux photographient leur campement dans une grotte du Périgord. Derrière la tente, sur la paroi, apparaît une frise de rhinocéros. Informé, le directeur de la circonscription préhistorique conclut à des dessins faits par le maquis. Il faudra huit ans et trois expertises internationales pour établir qu’ils ont environ treize mille ans.
La grotte de Rouffignac, anciennement grotte de Cro de Granville, est une grotte ornée située entre Périgueux et Sarlat, en Dordogne. Longue de plus de huit kilomètres, elle est l’une des plus grandes grottes ornées d’Europe, et abrite plus de 250 gravures et dessins au trait du Paléolithique supérieur.
Cent cinquante-huit mammouths
L’inventaire des figures est dominé par un seul animal. Il y a environ 13 000 ans, au Magdalénien, ces galeries ont été ornées de 158 mammouths, associés à des rhinocéros laineux, des bisons, des chevaux et des bouquetins. Les figures sont profondément gravées, ou peintes en noir.
S’y ajoutent quatre figurations humaines et des signes tectiformes, ces motifs géométriques en forme de toit dont la signification reste discutée. Au XXIe siècle, ce sont les tracés digités présents sur les parois qui ont fait l’objet d’études, menées notamment par Leslie Van Gelder et Kevin Sharpe, qui y ont mis en évidence des comportements symboliques d’enfants au paléolithique à travers la création de tectiformes.
Un détail matériel dit beaucoup sur l’organisation de ces sociétés. L’oxyde de manganèse qui a servi au tracé des dessins vient de Romanèche, en Saône-et-Loire, distant de 450 kilomètres. Autrement dit, le pigment a voyagé, par échange ou par déplacement, sur une distance considérable. Le même constat vaut pour les ocres du pays d’Apt, dont l’exploitation industrielle n’a fait que reprendre un usage vieux de dizaines de milliers d’années.
Avant les hommes, la grotte avait d’autres occupants. Les recherches ont identifié d’innombrables traces de griffes et de bauges, ces creux où les animaux se couchaient, laissées par les ours des cavernes avant toute intervention humaine.
Informé par les spéléologues, Séverin Blanc, directeur de la circonscription préhistorique, conclut à des dessins faits par le maquis.
Une grotte connue depuis 1575
Rouffignac n’a jamais été une grotte perdue. Elle est décrite dès 1575 par François de Belleforest, et le chanoine Jean Tarde la mentionne au XVIIe siècle, déclarant y avoir vu des peintures en plusieurs lieux, montrant des vestiges de toutes sortes de bétail.
En 1674, Louis Moreri la mentionne dans le tome V de son Grand Dictionnaire historique, à l’entrée Miremont : les gens du pays, écrit-il, prétendent qu’il y a de grandes salles, des peintures et des autels. Au milieu du XVIIIe siècle, Gabriel Bouquier dresse le premier plan de la caverne, aujourd’hui conservé au Musée d’Art et d’Archéologie du Périgord.
Cette fréquentation ancienne a eu un coût. Depuis le XVIIIe siècle, de nombreux visiteurs avaient superposé leurs graffitis à ces œuvres, ce qui a brouillé la lecture des parois et contribué au doute sur leur ancienneté. La grotte a d’ailleurs porté plusieurs noms : grotte de Miremont, Cro des Cluzeau, Cro de Granville, Cro de Rouffignac.
La redécouverte moderne se joue en 1948. Les dessins de la frise des rhinocéros apparaissent derrière une tente du campement du Spéléo-Club de Périgueux, sur une photographie prise par Bernard Pierret lors d’une expédition, publiée en 1951 dans Le Périgord souterrain.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| 1575 | description par François de Belleforest | la grotte est connue de longue date |
| milieu du XVIIIe siècle | premier plan par Gabriel Bouquier | conservé au musée du Périgord |
| 1948 | photographie de la frise des rhinocéros | elle apparaît derrière une tente de campement |
| 1951 | publication dans Le Périgord souterrain | l’image circule, le doute s’installe |
| 1956 | intervention de Louis-René Nougier | l’ancienneté est remise au premier plan |
| septembre 1956 | expertises Breuil, Graziosi, Almagro | authenticité établie de façon définitive |
| 1979 | inscription au patrimoine mondial | parmi 15 sites de la vallée de la Vézère |
La guerre des mammouths
La controverse qui suit a laissé un titre d’ouvrage, La Guerre des Mammouths. L’ancienneté des peintures et gravures est remise au premier plan en 1956, notamment par Louis-René Nougier, et une vive polémique éclate entre ceux qui croient à l’authenticité des œuvres et ceux qui en doutent.
La méthode employée pour trancher mérite d’être retenue. Un comité pluridisciplinaire et de composition internationale entreprend des observations portant sur l’homogénéité stylistique, les thèmes animaliers, des détails anatomiques particulièrement précis et le niveau de conservation des tracés. Ce ne sont pas des arguments d’autorité, mais des critères vérifiables.
La conclusion est rendue en septembre 1956, après les expertises de l’abbé Henri Breuil, du professeur Paolo Graziosi de l’université de Florence et de Martin Almagro, de l’université de Madrid. Elle est ferme et définitive.
Il faut dire que le terrain était préparé. Les grands débats sur l’art pariétal avaient déjà eu lieu pour la grotte Chabot en 1878, Altamira en 1879, Pair-non-Pair en 1883 ou la grotte de la Mouthe en 1895 : à chaque fois, la même incrédulité, puis la même reconnaissance. Cinquante ans plus tard, Lascaux posait une question inverse, celle de la conservation.
Ce que la vue d’ensemble montre
Il n’y a rien à voir d’en haut, et c’est exactement le problème que pose ce type de site. L’entrée est modeste, perdue dans le couvert du Périgord, et rien dans le paysage ne laisse deviner les huit kilomètres de galeries qui s’enfoncent sous le plateau. C’est pour cela que la grotte a pu être parcourue pendant des siècles sans que personne ne mesure ce qu’elle contenait.
Le plan, en revanche, explique la visite. Les galeries principales sont assez vastes et rectilignes pour qu’un train électrique y circule, et il parcourt quatre kilomètres aller-retour. C’est une solution de conservation autant que de confort : les visiteurs ne touchent pas les parois et ne piétinent pas les sols.
La protection s’est étendue par cercles concentriques. La grotte est classée monument historique, et inscrite en 1979 au patrimoine mondial parmi les quinze sites préhistoriques et grottes ornées de la vallée de la Vézère. Le 11 décembre 2015, un décret a classé la vallée de la Vézère parmi les grands sites d’Aquitaine, en y intégrant Rouffignac et le site préhistorique de la Ferrassie. En 2018, avec 60 724 visiteurs, le site se classait huitième des sites naturels de Nouvelle-Aquitaine par sa fréquentation ; ils étaient 65 000 en 2022.
À voir autour
- Lascaux : fermée en 1963, remplacée par des fac-similés
- La grotte du Pech Merle : 700 motifs et des chevaux ponctués, dans le Lot
- La grotte du Mas-d’Azil : la seule grotte ornée traversée par une route
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice de la grotte de Rouffignac, Wikipédia en français.
