Le 1er avril 1566, le jeune Charles IX, qui fait le tour de son royaume, sort de Clermont pour aller voir une fontaine. On raconte qu’elle a fabriqué toute seule un pont de pierre au-dessus d’un ruisseau. À une quarantaine de kilomètres de là, à Saint-Nectaire, une eau de la même famille recouvre encore aujourd’hui de calcaire les moules qu’on glisse sous son ruissellement.
Les fontaines pétrifiantes d’Auvergne ont nourri pendant des siècles des récits étranges : une source qui bâtit, un démon chargé de porter une colonne. Derrière ces histoires, il y a une chimie simple, celle d’une eau volcanique saturée de gaz carbonique qui abandonne son calcaire dès qu’elle respire l’air libre. À Clermont-Ferrand, dans le quartier Saint-Alyre, ce phénomène a façonné un pont naturel et fait vivre une petite industrie de souvenirs jusqu’en 2000. À Saint-Nectaire, une entreprise familiale fondée en 1821 l’exploite toujours, avec des délais de fabrication qui se comptent en mois.
Une fontaine qui change tout ce qu’elle arrose en pierre
Le témoignage le plus vivant date des Grands Jours d’Auvergne, ces assises judiciaires tenues à Clermont en 1665 et 1666. Le jeune abbé Esprit Fléchier, futur évêque de Nîmes, visite alors l’abbaye Saint-Alyre. Dans ses mémoires, publiés au XIXe siècle et consultables sur les archives numérisées d’Internet Archive, il décrit un jardin plein de « grottes de voûtes de rocher » créées par « une fontaine admirable qui change tout ce qu’elle arrose en pierre ».
Fléchier ajoute que cette eau a construit, en coulant, un pont d’une grandeur fort considérable, et qu’elle l’agrandit chaque jour. Les moines lui rapportent une croyance savoureuse : la petite source passerait par-dessus le pont pour y travailler, et promettrait de le rendre plus grand encore si on ne la détourne pas. Les feuilles et les bâtons jetés dans l’eau, note-t-il, durcissent peu à peu et se couvrent d’une écorce solide.
Le même jour, les religieux lui racontent une autre légende, liée au saint qui a donné son nom à l’abbaye. Alyre, évêque de Clermont, aurait délivré du démon la fille d’un empereur, puis ordonné au diable de porter jusqu’en Auvergne une grande colonne pour son église. Le démon l’aurait transportée dans les airs avec la seule force de son petit doigt. Fléchier, sceptique, classe ces récits entre le véritable, l’invraisemblable et ce qui n’a aucune apparence.
Le pont naturel de Saint-Alyre, curiosité devenue commerce
Le pont naturel de Saint-Alyre n’a rien d’un ouvrage humain : c’est une arche faite uniquement des dépôts calcaires accumulés par la source au fil des siècles. Pour les géologues, ce type de roche porte un nom, le travertin. Un rapport du BRGM consacré aux eaux minérales du Massif central (1972) cite d’ailleurs la fontaine pétrifiante de Saint-Alyre parmi les exemples de sources dont le calcium dissous précipite à l’émergence sous forme de travertin de calcite ou d’aragonite.
Ce pont ne se visite plus comme autrefois, mais il existe toujours, aujourd’hui au cœur d’une résidence de logements sociaux du bailleur Ophis. Son histoire commerciale est mieux documentée que ses légendes. En 1734, le médecin Chomel évoque déjà, dans un traité sur les eaux minérales, des grappes de raisin et des tiges de plantes pétrifiées. Le propriétaire de l’ensemble des sources, un certain Clémentel, aménage ensuite les fontaines pour favoriser les dépôts, et un petit artisanat d’art se met en place.
Vers 1830, un partage d’héritage coupe le domaine en deux : d’un côté la fontaine des grottes du Pérou, de l’autre celle du pont naturel, utilisée comme source thermale. Selon les relevés, cette eau sort à 18 ou 19 °C, loin des sources brûlantes de Saint-Nectaire. Dans les années 1930, les descendants de Clémentel vendent la fontaine du Pérou à la famille Papon, déjà propriétaire des fontaines de Saint-Nectaire. Le site clermontois se spécialise alors dans les cristallisations d’objets, ces pièces simplement recouvertes de calcaire.
On y suspendait de tout sous le ruissellement : médaillons, fruits, nids d’oiseaux, animaux naturalisés laissés des mois sous l’eau, et même des mannequins habillés en costume local. La fontaine ferme définitivement en 2000.
À Saint-Nectaire, Jean Serre invente l’incrustation sur moule
L’histoire de Saint-Nectaire commence avec une feuille. En 1815, en cherchant des sources thermales, un vérificateur des poids et mesures nommé Jean Serre remarque une feuille fossilisée par l’eau. Avec son père Gilbert, il étudie le phénomène, creuse dans le granit pour capter les sources riches en calcaire et fonde en 1821 les Fontaines pétrifiantes, selon l’historique publié par l’entreprise.
Son idée s’inspire d’un précédent italien. Vers 1760, à Bagni San Filippo, en Toscane, l’architecte Leonardo De Vegni avait mis au point la « plastica dei tartari », un moulage par dépôt calcaire. Le botaniste Henri Lecoq écrit en 1865 que Serre fut le premier à obtenir des reliefs sur des moules de soufre placés sous les eaux. La suite tient de la saga familiale :
- 1869 : Michel Papon, gendre de Jean Serre, hérite de l’entreprise et vend des tableaux de calcaire jusqu’aux grottes touristiques de la Côte d’Azur ;
- 1922 : son fils Léon ouvre les ateliers aux curistes venus prendre les eaux dans le massif du Sancy ;
- 1960 : Edmond-Michel Papon introduit le silicone à côté de la gutta-percha, une gomme naturelle utilisée pour les moules ;
- 2009 : l’entreprise reçoit le label Entreprise du patrimoine vivant, renouvelé en 2014 et 2019.
Sept générations plus tard, le site revendique 70 000 visiteurs par an. Il a obtenu en 2025 une étoile au guide Michelin Voyage et Culture, une distinction qui ne récompense pas que les restaurants.
Combien de temps pour changer un objet en pierre
La réponse dépend de la technique. Pour une cristallisation, l’objet est posé sur les échelles de pétrification et recouvert par éclaboussures : il faut compter entre 3 et 6 mois selon l’entreprise. Pour un bas-relief, la méthode est plus longue. On part d’un modèle, souvent en cuivre, dont on tire un moule en négatif ; l’eau y dépose ses cristaux de calcite pendant des mois, puis on démoule une copie que l’artisan ne retouche ni ne polit. Le site annonce entre 6 et 14 mois de fabrication, et sa directrice parlait en 2025 d’environ un an en moyenne à France 3 Auvergne-Rhône-Alpes.
Le mot « pétrifié » est d’ailleurs trompeur. Une vraie pétrification, au sens des fossiles, remplace la matière d’origine molécule par molécule. Ici, l’objet reste intact sous sa coque. La pierre ne remplace pas l’objet : elle l’enveloppe. Le terme le plus juste serait incrusté.
La pierre ne remplace pas l’objet : elle l’enveloppe.
| Repère | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Création des Fontaines pétrifiantes | 1821 | Fontaines pétrifiantes de Saint-Nectaire |
| Hauteur de la cascade de pétrification | 14 mètres | Fontaines pétrifiantes, France 3 |
| Température des sources dans la grotte | 52 °C | Fontaines pétrifiantes de Saint-Nectaire |
| Minéralisation de l’eau | 8 grammes par litre | France 3 (2025) |
| Débit des sources exploitées | 37 litres par minute | France 3 (2025) |
| Fabrication d’un bas-relief | 6 à 14 mois | Fontaines pétrifiantes de Saint-Nectaire |
Une eau volcanique qui voyage une quarantaine d’années
Pourquoi ici et pas ailleurs ? Parce que le sous-sol de Saint-Nectaire, à la lisière de la chaîne des Puys et de ses volcans, reste chaud et fracturé. Selon la direction du site, les eaux de pluie s’infiltrent jusqu’à des zones sédimentaires situées entre 3 000 et 4 000 mètres de profondeur, s’y chargent en carbonate de calcium, puis remontent sous la poussée du dioxyde de carbone. « C’est un parcours qui va se faire sur une quarantaine d’années », résume Christine Papon dans le reportage de France 3.
Le résultat est une eau très minéralisée, à 8 grammes par litre dont environ 2 grammes de calcaire, qui sort jusqu’à 52 °C dans la grotte. Le mécanisme de dépôt tient en trois temps :
- en profondeur, la pression maintient le gaz carbonique dissous, l’eau devient plus acide et dissout le calcaire des roches traversées ;
- à l’air libre, le gaz s’échappe, comme dans une bouteille d’eau gazeuse qu’on débouche, et l’eau ne peut plus garder tout son calcaire ;
- les cascades des échelles brassent l’eau, accélèrent ce dégazage et forcent la calcite à se déposer sur les moules.
Le BRGM rappelle que ce dégagement de gaz à l’émergence entraîne fréquemment la précipitation du calcium, au point d’entartrer les griffons des sources et de déplacer parfois leurs points de sortie. C’est le même processus qui, à Clermont, a fini par lancer une arche au-dessus d’un ruisseau, à une échelle bien plus modeste que les grandes arches creusées par l’érosion, comme le pont d’Arc, en Ardèche.
Ce qui reste incertain
Plusieurs points de cette histoire reposent sur des sources fragiles ou contradictoires. La visite de Charles IX en 1566 est rapportée par les récits de son grand tour de France, mais rien ne précise ce que le roi a vu exactement. Le jardinier de l’abbaye à l’origine de l’artisanat relève de la tradition orale, sans document connu. Les dimensions du pont naturel ne sont publiées par aucune source officielle consultée.
Les dates varient aussi : la vente de la fontaine du Pérou aux Papon est datée de 1932 par certaines sources et de 1933 par l’entreprise, et un bailleur social évoque une fermeture en 2020 quand tous les autres documents donnent 2000. Enfin, l’expression d’artisanat unique au monde, revendiquée par Saint-Nectaire, mérite une nuance : d’autres fontaines incrustantes ont été exploitées en Auvergne, notamment à Gimeaux, près de Riom, et des sites comparables existent ailleurs en France. Ce qui semble rare, c’est la production artisanale continue sur deux siècles.
