Les deux flèches de Chartres ne se ressemblent pas, et ce n’est pas un accident de goût : elles ont trois siècles et demi d’écart. La sud, effilée et couverte d’écailles de pierre, date des années 1142-1170. La nord a brûlé le 26 juillet 1506, foudroyée, et a été rebâtie en gothique flamboyant.
Le reste de l’édifice tient à une autre date, le 10 juin 1194, jour où un incendie détruit la cathédrale romane. La cathédrale actuelle a été construite au début du XIIIe siècle, pour la majeure partie en trente ans, sur ses ruines. Classée en 1862, elle figure parmi les premiers monuments français inscrits au patrimoine mondial, en 1979.
Trente ans pour tout rebâtir
L’incendie de 1194 n’a pas tout emporté. En réchappent les cryptes et les deux tours, qui ne subissent que des dégâts mineurs, ainsi que le portail occidental et les trois baies de vitraux qui le surplombent. Un autre vitrail, Notre-Dame de la Belle Verrière, est sauvé avant d’être remonté dans le déambulatoire.
La relique, elle, est sauvée par un réflexe. Le voile de la Vierge aurait été mis à l’abri dans le martyrium dit chapelle de Saint-Lubin par des clercs, et après deux ou trois jours de déblayage, les chanoines qui s’y étaient réfugiés avec elle sont retrouvés. Cette relique avait été donnée à la cathédrale en 876 par le roi Charles le Chauve, et c’est elle qui avait fait de Chartres un sanctuaire de premier plan.
Le chantier qui suit est d’une rapidité remarquable pour l’époque. Dès 1221, les chanoines s’installent dans leurs stalles, ce qui indique que l’érection du chevet est achevée. Tout le gros œuvre, hormis les porches, les voûtes et les pignons du transept, est achevé en une trentaine d’années, entre 1194 et 1225. En 1240 les vitraux sont déjà réalisés, et la consécration solennelle a lieu le 24 octobre 1260.
Il faut comparer pour mesurer. À Beauvais, il a fallu attendre cent cinquante ans après le chœur pour élever le transept, et la nef n’a jamais été construite. À Chartres, l’essentiel du monument est sorti de terre en une génération.
La surface totale de vitraux est de 2 600 mètres carrés : la cathédrale possède la plus importante surface au monde de vitraux des XIIe et XIIIe siècles.
La plus grande surface de vitraux médiévaux au monde
Le chiffre qui résume Chartres est une surface : 2 600 mètres carrés de verrières, soit la plus importante surface au monde de vitraux des XIIe et XIIIe siècles. Elles illustrent la Bible, la vie des saints et celle des corporations de l’époque, et forment l’un des ensembles les plus complets et les mieux préservés de la période médiévale.
La pierre, elle, vient de tout près. C’est le calcaire de Berchères, une pierre de Beauce dure, qui a permis malgré ses défauts d’y sculpter moulures, roses, arcatures, balustrades et colonnettes monolithiques. Ailleurs dans la région, on la réservait aux fondations et aux soubassements, en élevant les murs avec des calcaires plus fins ; mais ces derniers étaient difficilement disponibles à Chartres.
C’est aussi cette pierre qui forme le dallage intérieur, très bien conservé et poli par les semelles des visiteurs au cours des siècles, et le labyrinthe, de couleur claire, contrastant avec une pierre marbrière noire probablement importée des Ardennes.
Le portail royal, enfin, est plus ancien que tout le reste. Épargné en 1194, il date des années 1145-1150 et nous est parvenu pratiquement intact. Ce triple portail à statues latérales, tympan, linteau et voussures sculptées a eu une influence considérable, repris par de nombreuses cathédrales gothiques, du Mans à Angers ; il a probablement été réalisé par les mêmes sculpteurs que le portail de la basilique Saint-Denis.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Incendie fondateur | 10 juin 1194 | la cathédrale romane est détruite |
| Durée du gros œuvre | une trentaine d’années (1194-1225) | une rapidité rare pour un tel édifice |
| Consécration solennelle | 24 octobre 1260 | les vitraux étaient achevés dès 1240 |
| Surface de vitraux | 2 600 m2 | la plus grande surface médiévale au monde |
| Hauteur de la flèche sud | 103 mètres, édifiée 1142-1170 | la nord a été rebâtie après 1506 |
| Labyrinthe | 12,89 m de diamètre, 261,55 m de tracé | entre les 3e et 4e travées de la nef |
Un labyrinthe de 261 mètres dans la nef
Le labyrinthe est une œuvre du XIIe siècle, une figure géométrique circulaire de 12,89 mètres de diamètre inscrite dans toute la largeur du pavage de la nef, entre les troisième et quatrième travées. Son tracé continu se déploie sur 261,55 mètres, partant de l’extérieur pour aboutir au centre en une succession de tournants et d’arcs concentriques.
Pour les chanoines du XIIIe siècle, seuls maîtres d’ouvrage de l’édifice, ce serait un chemin symbolique où l’homme va à la rencontre de Dieu, une sorte de pèlerinage sur place, invitation à la pénitence et à la méditation vécues avec le corps autant qu’avec l’esprit.
Une correspondance géométrique vient appuyer cette lecture. Quand on projette la rose de la façade sur le pavement, cette rose consacrée à la résurrection des morts coïncide exactement avec le labyrinthe, le Christ de la fin des temps se superposant alors à son centre. Les textes du XIIe et du XIVe siècle documentent d’ailleurs un rituel de Pâques où le doyen du chapitre parcourait le labyrinthe en tenant une balle jaune qu’il lançait aux participants.
Un détail est plus incertain. Une plaque de cuivre située au centre, ôtée en 1792, aurait représenté le combat de Thésée et du Minotaure, ce qui rattacherait la figure au labyrinthe de Crète. Mais André Peyronie se montre sceptique sur l’existence d’une telle représentation à Chartres, qui serait un cas unique en France.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vue d’en haut, Chartres n’est pas seulement une cathédrale dans une ville : c’est un repère dans une plaine. L’édifice domine la Beauce et se dévoile au regard à près de trente kilomètres de distance, ce qui explique l’importance accordée aux deux flèches et la décision de rebâtir celle du nord en pierre après 1506.
La vue aérienne rend aussi visible une hypothèse de chantier. Les quatre piles massives, composées de colonnes engagées, qui cantonnent le carré du transept suggèrent que le projet primitif envisageait peut-être une tour couronnant la croisée. Les bras du transept sont par ailleurs percés à leurs extrémités de trois portails précédés de porches flanqués de tourelles qu’une flèche devait dominer.
Deux objets, enfin, se trouvent aux extrémités du monument et résument ses deux faces. Au sommet de la flèche sud se trouve une lune, à celui de la flèche nord un soleil. Et tout en bas, sous le chœur, s’ouvre le puits des Saints Forts, profond d’environ 33,50 mètres, probablement creusé à l’époque gallo-romaine dans l’enceinte de l’oppidum carnute et resté en dehors de l’église jusqu’en 1020. Comblé au milieu du XVIIe siècle par un clergé agacé par les superstitions qui s’y attachaient, il a été dégagé en 1900 et 1901 par l’historien local René Merlet.
À voir autour
- La cathédrale de Beauvais : la plus haute voûte gothique, et une nef jamais bâtie
- La cathédrale de Reims : 2 303 statues et l’incendie de 1914
- Le labyrinthe de Merville : six kilomètres d’allées de buis, en Haute-Garonne
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la cathédrale Notre-Dame de Chartres, Wikipédia en français.
