Pendant six siècles et demi, la basilique Saint-Denis a porté une flèche de 85 ou 86 mètres, conçue pour dépasser celle de Notre-Dame de Paris. Foudroyée en 1837, lézardée par les tempêtes, déstabilisée par une tornade, elle a été démontée pierre par pierre en 1847. Le chantier de sa reconstruction a été inauguré le 14 mars 2025.
L’édifice n’est pas une église ordinaire. C’est la nécropole royale des rois de France, et c’est aussi, selon les spécialistes, la première église au monde construite dans le style dit gothique. Elle a le statut de cathédrale du diocèse de Saint-Denis depuis 1966.
Ce que Suger a inventé
Tout part d’un abbé et d’un problème pratique. Entre 1135 environ et 1144, Suger, conseiller des rois Louis VI et Louis VII et abbé de Saint-Denis de 1122 à 1151, veut rénover la vieille église carolingienne pour mettre en valeur les reliques de saint Denis dans un nouveau chœur, et accueillir des pèlerins de plus en plus nombreux.
Sa solution est une suite de choix techniques qui, réunis, définissent un style. Une élévation importante, des baies qui laissent pénétrer la lumière, et surtout un déambulatoire à chapelles rayonnantes qu’il double : au lieu de chapelles isolées, il les juxtapose en les séparant par un simple contrefort, chacune ouverte par de vastes baies jumelles. La voûte adopte la croisée d’ogives, qui répartit mieux les forces vers les piliers.
Suger suit le chantier de près : il surveille lui-même l’extraction des pierres, le choix des bois de charpente et la confection des vitraux, et compose en distiques latins les inscriptions à graver sur le métal ou à tracer autour des compartiments des verrières. Sa façade est le premier exemple en Île-de-France de façade harmonique, et la première à intégrer une rose au-dessus du portail central. Les sculpteurs de ce portail sont probablement ceux du portail royal de Chartres.
Au XIIIe siècle, le besoin d’espace pour la nécropole impose de reprendre les travaux là où Suger les avait arrêtés. On reconstruit la nef, dont la voûte s’élève à trente mètres, un vaste transept, on rehausse le chœur de Suger et on rebâtit les deux tours de la façade. L’architecte emploie alors une astuce remarquable pour raccorder l’ancien au nouveau : les arcs des arcades s’élèvent progressivement à mesure que l’on va vers l’ouest, et la base du triforium monte dans chaque travée, si bien que la transition entre les volumes intimes du chœur de Suger et le projet monumental de la nef ne se voit pas.
Jusqu’à son démontage en 1847, la flèche nord était le symbole de la ville de Saint-Denis.
Quarante-deux rois jetés dans des lits de chaux
Le lieu est un cimetière avant d’être une église. La basilique s’élève sur l’emplacement d’un cimetière gallo-romain, lieu de sépulture de saint Denis de Paris, martyrisé vers 250, et le transept de l’église abbatiale, d’une ampleur exceptionnelle, était destiné à accueillir les tombeaux royaux.
La pratique de l’inhumation près des saints, inaugurée par Clovis, est rapidement imitée par l’aristocratie, et une vaste nécropole se développe sur au moins 8 000 mètres carrés au nord du sanctuaire. Dagobert est le premier roi des Francs inhumé dans l’église, mais la découverte en 1959, par Michel Fleury, du tombeau de la reine Arégonde, morte dans les années 570, a montré qu’il n’était pas le premier personnage de sang royal à y reposer.
L’épisode de 1793 est d’une brutalité documentée. En août, septembre et octobre, les révolutionnaires jettent entre des lits de chaux, dans des fosses communes de l’ancien cimetière des moines, les cendres de quarante-deux rois, trente-deux reines, soixante-trois princes, dix serviteurs du royaume et une trentaine d’abbés et religieux divers. Le trésor est emporté à Paris, et une partie transformée en monnaie.
Les gisants, chefs-d’œuvre de l’art funéraire, sont en grande partie détériorés : celui de Charles V le Sage perd son sceptre, celui de son épouse Jeanne de Bourbon disparaît, et c’est son gisant d’entrailles, provenant de l’église des Célestins de Paris, qui a été installé à sa place au XIXe siècle.
La chaux a eu une conséquence durable. Le 19 janvier 1817, Louis XVIII fait ramener dans la crypte les restes de ses prédécesseurs récupérés dans les fosses, mais comme leur identification est devenue impossible, ils sont rassemblés dans un ossuaire scellé par des plaques de marbre portant les noms des personnages inhumés. Les funérailles royales de Louis XVIII y prennent place le 23 septembre 1824.
| Date | Événement | Ce qu’il change |
|---|---|---|
| vers 250 | martyre de saint Denis | le site devient un lieu de sépulture |
| 1135-1144 | chantier de l’abbé Suger | les choix qui définissent le gothique |
| 1190-1230 | élévation de la flèche nord | 85 ou 86 mètres, pour dépasser Notre-Dame |
| 1793 | profanation des tombes | les restes royaux jetés dans la chaux |
| 19 janvier 1817 | retour des ossements dans la crypte | identification impossible, ossuaire scellé |
| 1847 | dépose de la flèche | la façade harmonique est rompue |
| 14 mars 2025 | inauguration du chantier de la flèche | cinq ans de travaux prévus |
Deux restaurateurs et une querelle
Le XIXe siècle a presque coûté l’édifice. François Debret, architecte de 1813 à 1846, reconstruit la tour nord après le coup de foudre de 1837 ; des lézardes apparaissent après les vents violents de 1842 et 1843, puis une tornade achève de déstabiliser l’ensemble, et la flèche est déposée en 1847.
Cette restauration controversée précipite la chute de Debret, et ses conséquences dépassent son cas : il parut évident que l’École des Beaux-Arts ne formait pas des architectes capables d’intervenir sur les bâtiments anciens, et de là découlera l’idée d’une formation spécifique pour les architectes des monuments historiques. Le jugement mérite toutefois d’être nuancé : la responsabilité de Debret est difficile à établir par manque de preuves archéologiques, et il se peut qu’il ait été victime de la querelle des Anciens et des Modernes.
Son successeur, Eugène Viollet-le-Duc, en charge de 1846 à 1879, est chargé par le gouvernement de réparer les erreurs de ses devanciers et sauve sans doute l’édifice de la ruine. Il gomme une partie des interventions de Debret, jugées fantaisistes, réorganise les tombes royales en les ramenant dans l’église haute à la place que chaque monument occupait autrefois, fait reparaître les parties romanes de la crypte masquées par des placages modernes et rétablit l’ancien niveau de la nef et de l’abside. C’est l’enduit qu’il a fait apposer qui, avec le temps, a rendu la façade si noire. Le même architecte reconstruisait au même moment le château de Pierrefonds.
Les fouilles du XXe siècle ont à leur tour bouleversé ces aménagements : l’autel néogothique a été détruit, la disposition des gisants simplifiée, et l’intégralité du caveau impérial créé pour Napoléon III cent ans plus tôt supprimée.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la silhouette est bancale, et elle l’est depuis 1847. Suger avait opté pour une façade harmonique, c’est-à-dire équilibrée par deux tours, et le démontage de la tour nord a rompu cette harmonie : il reste une tour unique et un moignon. C’est précisément ce que le chantier en cours entend corriger.
La vue aérienne montre aussi un bâtiment serré dans la ville. La basilique est desservie à quatre cents mètres par le tramway et par le métro, et le jardin Pierre-de-Montreuil qui l’entoure, classé depuis le 19 août 1926, accueille désormais La Fabrique de la flèche, l’atelier installé au pied du monument.
Le projet de reconstruction a une longue histoire administrative. Un comité se constitue en 1992, la Commission nationale des monuments historiques émet des réserves le 30 janvier 2017 au regard des principes généraux de restauration et de l’ancienneté du démontage, des études complémentaires sont demandées. En décembre 2020, un fonds interdépartemental d’Île-de-France apporte vingt millions d’euros, soit la moitié du budget estimé ; des fouilles sont menées en 2023 pour consolider les fondations du massif occidental, et l’association Suivez la Flèche lance le 29 avril 2024 une collecte de 700 000 euros. Le chantier, inauguré le 14 mars 2025, est prévu pour cinq ans.
À voir autour
- La cathédrale de Chartres : son portail royal est probablement dû aux mêmes sculpteurs
- Le château de Pierrefonds : la reconstruction de Viollet-le-Duc, à partir de 1858
- La cité de Carcassonne : une autre restauration qui fait encore débat
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la basilique Saint-Denis, Wikipédia en français.
