Au nord-ouest du fort la Latte, au niveau de la citerne, un pont-levis ne mène nulle part. Il était là pour tromper les navires assaillants, qui en se dirigeant vers lui entraient dans une zone de forts courants et allaient se fracasser contre les rochers. Le stratagème, reconnaît-on, était peu efficace.
Le fort la Latte, ou château de la Roche Goyon, est un château fort posé sur la pointe de la Latte, près du cap Fréhel, sur la commune de Plévenon, en baie de Saint-Malo. Classé monument historique en 1925 puis en 1934, il doit sa célébrité à sa situation, un cap rocheux face à la mer, qui lui a valu de servir de décor à de nombreux films.
Pourquoi ce rocher-là
Le choix du site n’a rien de romantique : il est logistique. L’emplacement est naturellement peu accessible et offre une vue dégagée sur la Manche, sur la Côte d’Émeraude et sur une grande partie de la baie de Saint-Malo, tandis que les falaises qui entourent le château le protègent de toute invasion par la mer.
Les matériaux étaient aussi à portée de main. Le granite venait du cœur de la Bretagne, le grès pouvait être directement récupéré sur les falaises, et il reste des traces des anciennes carrières sur le littoral, révélées par des toponymes toujours présents au cadastre, comme le port Taillé. Le bois, enfin, était courant, avec les nombreuses forêts de l’époque médiévale.
Reste la raison stratégique : le fort se trouvait non loin des voies commerciales reliant Saint-Malo, la Normandie et les îles Anglo-Normandes. Il a été construit au XIVe siècle par le seigneur de Matignon, Étienne III Goüyon, le chantier commençant dans les années 1340 et le donjon datant des années 1365-1370.
Il a été pris deux fois. En 1379, après le retour d’exil du duc de Bretagne Jean IV, le château est assiégé par Bertrand Du Guesclin. En 1597, pendant les guerres de Religion, la Ligue catholique l’attaque et le prend sur des occupants fidèles à Henri IV : partiellement incendié, il entre dans une période d’abandon. Colbert de Croissy écrit en 1665 qu’il n’est habité que par un concierge, et le décrit comme très ruiné.
De ces fours à boulets nous est restée l’expression tirer à boulets rouges.
Des défenses pensées contre le bélier
Le fort possède deux châtelets, l’un ouvrant sur la barbacane, l’autre sur la cour, chacun muni de son pont-levis. Un détail d’implantation résume l’intelligence de l’ensemble : ces deux ponts-levis ne sont pas sur le même axe, précisément pour gêner les manœuvres des béliers.
La première entrée ouvre sur la barbacane, un ouvrage de défense avancé, protégé à l’origine par une herse et une porte à double battant. Entièrement détruit à coups de canon lors de la seconde prise du château, le premier châtelet a été reconstruit, et son pont-levis est aujourd’hui en état de fonctionnement. La barbacane est séparée du château par un gouffre de plusieurs mètres, que franchit un second pont-levis.
Le second châtelet protège la cour, et il ne reste de l’ouvrage médiéval que les deux tours : le reste, notamment l’étage supérieur, a été pulvérisé par la canonnade du XVIe siècle. On retrouve la même trace sur le donjon, où une ligne de bombardement est visible au niveau des meurtrières.
Ces meurtrières valent d’ailleurs un arrêt, parce qu’elles datent les armes. Les arbalétrières en forme de croix servaient au tir à l’arbalète, les archères en fente très allongée au tir à l’arc, et de part et d’autre, de petits trous permettaient de tirer à l’arquebuse, un grand trou à la bombarde. Quatre sculptures représentant le tétramorphe entourent le donjon au niveau d’un cercle de granite jaune : l’ange de saint Matthieu face au châtelet, le lion de saint Marc, l’aigle de saint Jean très abîmé par le temps, et le bœuf de saint Luc à droite de l’entrée. Celle-ci était protégée par une herse et un assommoir, et l’emblème des Goyon-Matignon, une sirène, couronne le passage.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Début du chantier | années 1340 | le donjon suit en 1365-1370 |
| Sièges subis | 1379 par Du Guesclin, 1597 par la Ligue | le châtelet détruit au canon |
| Capacité de la citerne | 20 000 litres | pour une garnison d’environ 40 hommes |
| Remblai de la cour | sol médiéval à 8 mètres sous l’actuel | comblée au XVIIe siècle pour les canons |
| Canons sous Louis XIV | huit, fût jusqu’à 8 mètres | portée d’un kilomètre, un coup toutes les 3 minutes |
| Four à boulets | huit heures de chauffe nécessaires | d’où son usage quasi nul |
Huit heures de chauffe pour un boulet rouge
Dans la basse-cour se trouve un four à boulets, qui permettait de chauffer au rouge les boulets de canon avant de les tirer, pour mettre le feu aux navires. L’installation a pourtant été fort peu utilisée, et les raisons sont instructives.
D’abord, le four consommait énormément de bois. Ensuite, il fallait chauffer pendant huit heures pour que l’opération soit efficace, ce qui laissait largement le temps aux ennemis de s’enfuir. Enfin, charger le canon devenait beaucoup plus dangereux, le boulet chaud risquant de faire exploser la poudre noire. C’est pourtant de ces fours que nous est restée l’expression tirer à boulets rouges.
L’eau posait un problème du même ordre. Le fort étant construit sur un massif granitique, il était impossible de creuser un puits : la citerne, alimentée par la récupération des eaux pluviales, avait une capacité de 20 000 litres, ce qui paraît peu pour une garnison d’environ quarante hommes.
La batterie basse, située à la pointe de la presqu’île face à la mer, était équipée de canons pour tirer sur les navires. Il y en eut huit sous Louis XIV, les plus grands avec un fût de huit mètres ; les exemplaires moyens présents sur le site pouvaient envoyer un boulet à un kilomètre. Les réglages balistiques étaient facilités par le chemin de roulage, un arc de cercle en granite guidant les roues du canon, et selon les archives militaires un coup pouvait être tiré toutes les trois minutes.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le fort apparaît pour ce qu’il est : une presqu’île fortifiée plutôt qu’un château posé sur un terrain. La cour, la basse-cour et la batterie basse s’étagent du sud au nord jusqu’à la pointe, et le donjon occupe un promontoire rocheux au milieu, entouré par la basse-cour.
La vue aérienne cache cependant un étage entier. La cour a été entièrement remblayée au XVIIe siècle pour permettre l’usage des canons, et elle recouvre le sol médiéval d’origine, qui se trouve jusqu’à huit mètres sous le niveau actuel. Les fouilles ont ainsi révélé une tour carrée, probablement une tour de garde, entièrement enfouie sous la terre.
Elle montre enfin ce qui a fait la fortune récente du lieu. Abandonné militairement après le Premier Empire, vendu à divers propriétaires privés à partir de 1892, le fort a été acheté en 1931 par un passionné, Frédéric Joüon des Longrais, qui a entrepris de lourds travaux de restauration ; l’électricité n’y est arrivée qu’en 2001. Sa silhouette sur le cap a servi de décor au combat final des Vikings en 1958, à Lancelot du Lac, à Chouans, et jusqu’aux Trois Mousquetaires en 2023. Sur le chemin qui y mène, un petit menhir dressé serait, selon la légende, la dent ou le doigt de Gargantua.
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Sources : notice du fort la Latte, Wikipédia en français ; Colbert de Croissy, 1665.
