Le 21 juin 1940, les Stukas de la 28e escadrille de combat bombardent le fort de Mutzig, en Alsace. Problème : la place a été prise sans combattre la veille par l’infanterie allemande, et l’attaque aérienne n’a pas été décommandée. Elle fait plus de soixante-dix morts dans les rangs allemands.
Ce fort n’était pas un ouvrage ordinaire. Construit à partir de 1893 par l’Empire allemand sous le nom de Feste Kaiser Wilhelm II, il était, par son étendue et sa puissance de feu, la fortification la plus importante de l’Empire au moment où éclate la Première Guerre mondiale.
Ce que la crise de l’obus-torpille a changé
Pour comprendre Mutzig, il faut partir d’une rupture technique. À la fin du XIXe siècle, l’artillerie progresse considérablement avec l’invention de l’obus de forme cylindro-ogivale, de la fusée percutante et l’emploi de la mélinite comme explosif brisant. C’est ce que l’on appelle la crise de l’obus-torpille, en 1883-1885.
Cette crise rend obsolètes toutes les fortifications de l’époque, qu’elles soient françaises comme celles du système Séré de Rivières ou allemandes comme celles de type Biehler : toutes sont en maçonnerie, et fragiles devant de tels obus. Pire, l’artillerie des forts d’avant-crise était simplement mise en batterie en plein air, protégée des tirs directs par un simple parapet. Avec les progrès de la précision, la protection de la pièce et de ses servants n’était plus que symbolique.
La réponse allemande tient en quatre mots : béton, cuirassement, électricité, dispersion. Le premier fort, bâti de 1893 à 1895 du côté est, est encore en maçonnerie mais reçoit une dalle de béton d’un mètre d’épaisseur ; le second, de 1895 à 1897 du côté ouest, est entièrement en béton. Les tourelles pour obusier sont intégralement protégées par une cuirasse en acier au nickel de dix centimètres, et c’est le premier emploi systématique du cuirassement du côté allemand.
L’électricité est la vraie nouveauté. Mutzig est la première fortification à intégrer des centrales électriques pour ses propres besoins, et quatre y sont installées. Ce n’est pas un luxe : l’encloisonnement et le blindage des locaux imposaient une ventilation mécanique, et l’éclairage sans flamme nue devenait indispensable là où l’on stockait des munitions.
Mais comme la 215e division d’infanterie allemande a pris sans combattre la place-forte, l’attaque aérienne, qui n’a pas été décommandée entre-temps, fait plus de 70 morts côté allemand.
Un laboratoire de fortification
L’ouvrage s’est construit sur plus de vingt ans, et cet étalement en a fait un terrain d’essais. Au moins trois générations d’abris d’infanterie, trois types de batteries, deux modèles d’observatoires cuirassés et deux types de périscopes y ont été expérimentés. Les leçons tirées ont conduit au type d’ouvrage fortifié que l’on retrouvera plus tard dans la ligne Maginot.
La genèse du projet est impériale. En 1884, Guillaume Ier décide la construction d’un fort à Mutzig. En 1891, Guillaume II opte pour un projet économique avec deux forts compacts, mais demande une étude complémentaire qui aboutit à abandonner la forme polygonale au profit de la forme triangulaire. L’ordre de démarrage des travaux est donné le 28 avril 1893, et l’ensemble prend le nom de Feste Kaiser Wilhelm II le 14 juin 1894, en raison de l’intérêt que l’empereur manifestait pour le chantier.
La pièce maîtresse arrive tard. De 1904 à 1906, des fonds débloqués par la vente d’une fortification sud de Strasbourg permettent de construire la batterie 6 sur la cote 374 : un ouvrage aux façades complètement enterrées, dont seule la surface de la dalle affleure le terrain environnant, avec sa propre centrale électrique et un puits foré à 110 mètres. Ce fut le dernier bloc d’artillerie construit.
Autour, le dispositif se complète d’une ceinture de fil de fer barbelé de vingt-cinq mètres de large et dix-huit kilomètres de longueur, mise en place entre 1908 et 1912.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Début des travaux | 28 avril 1893 | premier ouvrage d’après la crise de l’obus-torpille |
| Centrales électriques | quatre | une première mondiale en fortification |
| Cuirasse des tourelles | 10 cm d’acier au nickel | premier emploi systématique côté allemand |
| Portée des obusiers de 150 mm | 7 200 m, 2 à 4 coups par minute | les canons de 105 mm portaient à 10 800 m |
| Ceinture de barbelés | 18 km de long, 25 m de large | posée entre 1908 et 1912 |
| Altitude de la batterie 2 | 398 mètres | pour un pont sur la Bruche à 192 mètres |
Pourquoi cette colline
Le choix du site répond à trois conditions, et elles sont toutes géographiques. D’abord, la colline sous-vosgienne qui surplombe Mutzig et Molsheim est relativement avancée dans la plaine d’Alsace : les canons pointés vers l’est pouvaient barrer la majeure partie de cette plaine, le Rhin se trouvant à vingt-six kilomètres des batteries 5 et 6, qui croisaient leurs feux avec la ceinture fortifiée de Strasbourg, distante de seize kilomètres.
Ensuite, le fort domine nettement les environs, ce qui favorise l’observation et augmente la portée de son artillerie : le pont sur la Bruche à Mutzig est à 192 mètres d’altitude, la batterie 2 culmine à 398 mètres.
Enfin, l’emplacement contrôle la vallée de la Bruche à l’ouest et celle de la Mossig au nord-ouest, deux des voies possibles de traversée du massif des Vosges, vers lesquelles pointaient les canons des batteries 1, 2 et 3. L’ensemble s’inscrivait dans le plan Schlieffen : barrer la plaine d’Alsace pour stopper l’offensive française prévisible remontant depuis Belfort, tout en protégeant Strasbourg.
Le paradoxe est que cette puissance n’a presque pas servi. Le 18 août 1914, l’avant-garde française atteint Lutzelhouse et Urmatt, à portée de canon ; le fort ouvre le feu dans l’après-midi et 291 obus de 105 mm s’abattent dans les environs, puis une contre-attaque allemande repousse les Français au-delà de la frontière. Ce fut le seul fait d’armes du secteur pour toute la guerre. En 1917, la moitié des affûts de 105 mm furent même déposés et envoyés au front.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Mutzig ne ressemble pas à un fort : c’est précisément le principe. Les ouvrages sont dispersés sur la colline, les façades de la batterie 6 sont entièrement enterrées et seule la dalle affleure, les abris en béton sont répartis sur des centaines de mètres. Là où Douaumont ou Salses se lisent d’un seul coup d’œil, ici il faut chercher.
La vue aérienne montre aussi l’emprise réelle. Le champ de manœuvre s’étend autour du fort, au nord de Mutzig et sur les communes voisines de Molsheim et de Dangolsheim, et la ceinture de barbelés faisait à elle seule dix-huit kilomètres de périmètre.
Elle ne montre pas tout, et c’est voulu. Depuis l’après-guerre, le site est divisé en deux parties distinctes : la première est accessible au public et se visite, en témoignage des anciennes batailles ; la seconde est strictement interdite d’accès et sous protection militaire. Elle sert à l’interception des communications par satellites, avec un certain nombre d’antennes et de systèmes d’écoute, comme d’autres installations françaises à Feucherolles, aux Alluets-le-Roi ou à Domme, en Périgord.
À voir autour
- L’ouvrage du Hackenberg : le plus grand ouvrage de la ligne Maginot
- Le fort de Douaumont : pris sans combat le 25 février 1916
- Neuf-Brisach : l’autre grande fortification de la plaine d’Alsace
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice du fort de Mutzig, Wikipédia en français.
