Le château de Fleckenstein a sauté à la poudre noire en 1680, sans qu’un assaut ait été livré

La barre de grès rose du château de Fleckenstein et sa tour, dans les Vosges du Nord
Le château de Fleckenstein, à Lembach, dans le Bas-Rhin. Photo : MErnst01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Près de cent mètres de long, trente de haut, et une plateforme sommitale large de quelques mètres : le château de Fleckenstein n’a pas choisi ses proportions, c’est la barre de grès qui les lui a imposées.

Le château de Fleckenstein est un château fort semi-troglodyte du XIIe siècle, aujourd’hui en ruine, dont les vestiges se dressent sur la commune de Lembach, dans le Bas-Rhin. Il occupe le sommet d’une haute barre de grès rose, en forêt, à cinq kilomètres au nord du village, contre la frontière allemande actuelle. Il est mentionné pour la première fois en 1174.

Un château creusé autant que bâti

La particularité du lieu tient à ce que la roche n’est pas seulement un socle : elle est un matériau de construction en creux. Les parties les plus anciennes, romanes, sont les escaliers taillés à même le rocher, les pièces troglodytiques et la citerne sommitale.

L’eau commandait tout. Des rigoles collectaient les eaux de pluie pour alimenter une citerne à filtration, et une roue à écureuil servait de monte-charge pour hisser l’eau et les autres charges. Le puits, creusé dans le grès, est donné pour une profondeur d’environ soixante-dix mètres par la documentation du château, qui précise que cette mesure n’est pas prouvée.

Le reste répond à la même logique d’adaptation. À l’intérieur des murs d’enceinte subsistent la basse-cour, une tour carrée, des galeries creusées dans le rocher et des salles comme celle des Chevaliers. La tour du puits associe une partie inférieure du XIIIe siècle à des constructions des XVe et XVIe.

ÉlémentRepèreCe que cela change
longueur de la barre rocheuseprès de 100 mètresle château épouse l’arête
hauteur30 mètresla barre de grès fait rempart
largeur au sommetquelques mètres, huit selon la brochureun château tout en longueur
première mention1174un fief tenu jusqu’en 1720
destruction1680, à la poudre noiresans bataille, par les armées de Louis XIV
classementarrêté du 6 décembre 1898protégé par les autorités allemandes
Le Fleckenstein en repères.

Ce qu’il fallait tenir en réserve

Le château a été tenu en copropriété, et cela a laissé des textes. La brochure du château recense quatre paix castrales, chartes qui organisaient le partage entre branches de la famille, signées en 1408, 1542, 1547 et 1551.

La plus ancienne, celle de 1408, est citée pour ce qu’elle impose de tenir en réserve : selon les notices qui la résument, cinq bouches à feu portatives, dix arbalètes et cinq armures devaient se trouver en permanence au château, ainsi que des quantités fixes de grains et de vin, parfois converties en hectolitres par les ouvrages modernes. Un château n’est pas d’abord une architecture, c’est un stock et une garnison.

Au XVIe siècle, le partage se poursuit entre les deux branches des Fleckenstein, et les armes de Frédéric de Fleckenstein et de sa seconde femme, Catherine de Cronberg, ornent la tour d’escalier.

Ce qui restait du château a été détruit en 1680, sans livrer bataille, par explosion.

Une destruction administrative

La fin du château n’est pas un siège. Elle intervient en deux temps, et le second est une décision de bureau plus qu’un fait d’armes.

En 1674, au cours de la guerre de Hollande, le château est occupé et pillé par les troupes françaises du marquis de Vaubrun. Puis, en 1680, ce qu’il en restait est détruit à la poudre noire par les armées de Louis XIV, les soldats de Mélac agissant à la demande du général Joseph de Montclar, inquiet de l’avancée des Impériaux. Le site officiel du château résume l’épisode d’une formule : détruit sans livrer bataille.

La logique est celle du démantèlement systématique des places fortes qui ne servent plus la nouvelle frontière. Un château qui surveillait la route entre Bitche et Wissembourg n’a plus d’utilité lorsque la ligne de défense se déplace, et il devient un risque s’il tombe aux mains d’un adversaire.

La suite est une longue succession de propriétaires. Vendu en 1792 à un bourgeois de Wissembourg, puis à un agent des mines, le château est acquis en 1812 par le général d’Empire d’origine irlandaise Olivier Harty, qui prend le titre de baron de Pierrebourg, francisation de Fleckenstein.

Les dates gravées sur les portes donnent le rythme des campagnes de travaux : la porte intérieure de la basse-cour porte 1407, la porte extérieure 1428. La chronologie du château borne cette campagne de renforcement aux années 1407 à 1441, soit une trentaine d’années, à une époque où la place est tenue par une famille en pleine ascension.

Protégé par les autorités allemandes, puis rendu à la France

La conservation du site doit beaucoup à un homme et à la période allemande. Joseph Philipp Carl von Stichaner, nommé Kreisdirektor de Wissembourg en 1872, achète la ruine à titre privé en 1874 et finance à ses frais les travaux qui la sauvent d’une dégradation plus poussée. Le site devient alors un but de promenade, que le chemin de fer rend accessible.

En 1898, le château fort est classé monument historique par arrêté du 6 décembre, sous administration allemande, et la notice Mérimée en porte toujours la mention. Après le retour de l’Alsace à la France, il devient propriété de l’État, et le syndicat d’initiative de Lembach, créé en 1958, gère le site jusqu’en 2005.

Les interventions récentes ont été lourdes. Des fouilles archéologiques sont menées de 1992 à 1997 sur la plateforme sommitale, qui livrent des citernes à filtration, un espace cuisine et le donjon. De 1997 à 2000, de gros travaux de sécurité et de consolidation sont engagés. En 1998, la région rachète 270 hectares de terres et cède la ruine à la commune de Lembach, et le site est aménagé à partir de 2002.

Un site très fréquenté, sans comptage publié : les estimations de fréquentation varient selon les sources, d’environ 70 000 visiteurs pour 2010 à près de 100 000 par an pour des publications touristiques plus récentes, sans qu’un comptage officiel soit publié. Le site propose un parcours découverte, un espace pédagogique sur le grès et la forêt, et un circuit de randonnée reliant trois autres châteaux, le Hohenbourg, le Loewenstein et la Wegelnburg, cette dernière dans le Palatinat.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la raison d’être du château saute aux yeux : il n’occupe pas une colline, il occupe une arête. La barre de grès émerge de la forêt comme une coque, et le bâti se contente d’en suivre la crête.

La vue montre aussi la frontière. Le château est à quelques pas de la limite actuelle avec l’Allemagne, et il faisait partie d’une série d’ouvrages qui surveillaient la route de Bitche à Wissembourg : ce que l’on voit n’est pas une forteresse isolée, mais le maillon visible d’un chapelet.

Elle fait enfin comprendre pourquoi la destruction de 1680 a été menée à l’explosif. Sur une arête pareille, on ne démolit pas pierre à pierre : on fait sauter.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : site officiel du château, fleckenstein.fr, pour la chronologie, la destruction de 1680 et la première mention de 1174 ; notice Mérimée PA00084774, base POP du ministère de la Culture ; brochures du château pour les dimensions et le puits ; notice du Historisches Museum der Pfalz sur Joseph Philipp Carl von Stichaner ; notice du château de Fleckenstein, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de château semi-troglodyte ?

Parce qu'une partie des pièces est creusée dans le rocher lui-même. Les parties les plus anciennes, romanes, sont les escaliers taillés à même le grès, les pièces troglodytiques et la citerne sommitale.

Quelles sont ses dimensions ?

Celles de son rocher. La documentation du château décrit une barre de grès de près de cent mètres de long et trente mètres de haut, dont la plateforme sommitale ne fait que quelques mètres de large, huit selon la brochure française. Le bâti épouse cette emprise, ce qui explique sa forme très allongée.

Depuis quand existe-t-il ?

Il est mentionné pour la première fois en 1174, quand Gottfried de Fleckenstein figure dans l'entourage de l'empereur Frédéric Barberousse à Haguenau. Les barons de Fleckenstein conserveront le fief jusqu'en 1720, à la mort du dernier d'entre eux, Henri-Jacques, sans héritier mâle.

Comment a-t-il été détruit ?

Par explosion. En 1674, pendant la guerre de Hollande, le château est occupé et pillé par les troupes françaises du marquis de Vaubrun. Ce qu'il en restait est détruit en 1680 à la poudre noire par les armées de Louis XIV, les soldats de Mélac agissant à la demande du général Joseph de Montclar, sans qu'une bataille soit livrée.

Comment montait-on l'eau ?

Par un puits et un système de collecte. Des rigoles recueillaient les eaux de pluie pour alimenter une citerne à filtration, et une roue à écureuil, dont une reproduction est visible dans la cour, servait de monte-charge. La documentation du château donne au puits une profondeur d'environ soixante-dix mètres, en précisant qu'elle n'est pas prouvée.

Qui l'a protégé ?

Un fonctionnaire allemand, à titre privé. Joseph Philipp Carl von Stichaner, nommé Kreisdirektor de Wissembourg en 1872, achète lui-même la ruine en 1874 et finance des travaux à ses frais pour la préserver. Le château est ensuite classé monument historique par arrêté du 6 décembre 1898, sous administration allemande.

Que voit-on aujourd'hui ?

La basse-cour, une tour carrée, des galeries creusées dans le rocher, la salle des Chevaliers, les traces d'un donjon carré, des caves, les murs du logis, une prison creusée dans le roc et la salle des archives, dont la porte est ornée des écus des Fleckenstein.
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