Le donjon de La Roche-Guyon ne se visite qu’au bout d’un escalier creusé dans la falaise

Vue aérienne de La Roche-Guyon, son donjon sur le coteau, le château et le potager au bord de la Seine
La Roche-Guyon, dans le Val-d'Oise, vue depuis le sud-est. Photo : Carsten Steger, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Un donjon que l’on gagne en passant sous la falaise : à La Roche-Guyon, la tour maîtresse est reliée au château par un escalier creusé dans le calcaire, ouvert à la montée depuis 1996.

Le château de La Roche-Guyon se dresse dans le Val-d’Oise, sur la rive droite de la Seine, aux portes de la Normandie. L’ancien château fort en ruine, dominé par son donjon au sommet du coteau, a reçu au XVIIIe siècle d’importants ajouts au pied de la pente, ainsi qu’un jardin et un potager à la française.

Un verrou posé par un traité

La position s’explique par une frontière. En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte confie à Rollon, premier duc de Normandie, la rive droite de l’Epte et les territoires jusqu’à la mer, tandis que la rive gauche reste au royaume de France.

L’Epte est alors fortifiée, et la Roche-Guyon, entre Epte et Seine, devient un site de défense stratégique. Un premier château troglodytique y est édifié à la fin du XIe siècle pour défendre le domaine royal.

La plus ancienne description connue est aussi la plus parlante. Dans sa Vie de Louis VI le Gros, rédigée vers 1144, l’abbé Suger évoque un château d’un aspect effrayant, invisible à sa surface parce que creusé dans une roche élevée, dont le constructeur a formé sous terre une habitation d’une très vaste étendue. Il en parle à propos de l’assassinat du seigneur du lieu, en mai 1109.

Invisible à sa surface, il est creusé dans une roche élevée, écrit Suger vers 1144.

Un péage sur la Seine

Le château doit beaucoup à un privilège. Philippe Auguste séjourne sur place en 1185 et, pour s’assurer la loyauté de son vassal Guy de La Roche, lui accorde le droit de lever un péage sur les bateaux naviguant sur la Seine et le droit de chasse exclusif sur les terres royales de la forêt d’Arthies.

Le péage n’est pas un cadeau sans contrepartie. Les notices locales rapportent qu’il obligeait la famille à garantir la navigabilité du fleuve : entretien des berges, dragage, puis halage des navires à partir de 1480. Un seigneur de bord de Seine est aussi, dans cette lecture, un gestionnaire d’infrastructure.

Le donjon circulaire est élevé à la fin du XIIe siècle, en surplomb de la Seine, et les sources ne s’accordent pas sur son commanditaire : le château l’attribue à une commande du roi Philippe Auguste en 1190, les notices locales aux seigneurs de La Roche. La tour est ceinte de deux chemises de défense concentriques qui grimpent sur la pente, et un éperon la protège sur son flanc nord, le plus exposé.

ÉlémentRepèreCe que cela change
premier châteautroglodytique, fin du XIe siècleune place creusée, pas bâtie
description de Sugervers 1144le plus ancien témoignage écrit connu
tour maîtresse35 mètres de hauteur12,20 mètres de diamètre
escalier troglodytecreusé dans la rocheouvert à la montée depuis 1996
prise par les Anglais1419les murs ruinés par la mine
démolition ordonnée1793arrêtée vite, la tour reste en l’état
La Roche-Guyon en repères.

Une démolition interrompue en 1793

Le donjon a failli disparaître. En 1793, la duchesse d’Enville, emprisonnée, fut contrainte d’ordonner la démolition de ce symbole de l’Ancien Régime. Les ouvriers, lassés par l’ampleur du chantier, l’arrêtèrent rapidement, laissant la tour dans l’état où on la voit aujourd’hui.

Ce qui reste donne la mesure de l’ouvrage : une tour maîtresse cylindrique de 12,20 mètres de diamètre et 35 mètres de hauteur. Sa partie défensive était tournée vers le plateau du Vexin et la vallée de l’Epte, c’est-à-dire vers la frontière normande, aucun assaillant n’étant à craindre du côté de la Seine vu l’escarpement.

L’escalier reste l’élément le plus singulier. Creusé dans le versant du plateau calcaire, il relie la tour au château troglodyte de la vallée, et la montée en est ouverte au public depuis 1996. Son nombre de marches varie selon les publications, de soixante-douze à deux cent cinquante, sans que le château en donne un ; une notice de fouille parue dans Archéologie médiévale date la galerie des années 1200 environ et signale qu’elle a été murée en partie haute en 1776.

Un refus, puis la mine

L’épisode le plus marquant de son histoire militaire est un siège qui n’aboutit pas. En 1415, Guy VI de La Roche est tué à Azincourt. Sa veuve, Perrette de La Rivière, fille d’un premier chambellan de Charles V et de Charles VI, se range du côté des Armagnacs.

En 1419, Rouen tombe le 13 janvier, Vernon le 3 février, Mantes le 8. Un détachement conduit par le comte de Warwick se présente devant La Roche et se heurte à une résistance opiniâtre, qui tient plusieurs mois.

Henri V d’Angleterre, qui séjourne à Mantes, demande une entrevue à la châtelaine. L’offre qui lui est faite est de conserver son château en épousant Guy Le Bouteillier, à condition de déshériter les enfants de son premier mariage : c’est cette seconde clause qui emporte son refus. Selon le Religieux de Saint-Denis, cité par l’historien Jean Mesqui, la place ne fut réduite que sur le conseil de Le Bouteillier lui-même, qui recommanda d’utiliser les caves-carrières voisines pour parvenir sous les murs et les ruiner par la mine. L’opération réussit. Le Bouteillier reçoit la seigneurie, don confirmé le 20 mars 1420, et le château ne revient au fils de Perrette qu’en 1449.

Un état-major dans un village de cinq cents habitants : le château est occupé à partir de février 1944 par l’état-major du maréchal Erwin Rommel, chargé de la défense des côtes françaises. Le village comptait 523 habitants au recensement de 1936, et les notices locales évoquent plus d’un millier de soldats allemands sur place. Des maisons sont réquisitionnées, et des boves creusées au pied de la falaise abritent les munitions derrière des portes blindées.

De la place forte au décor

La trajectoire du lieu est celle d’un déclassement militaire réussi. Élargi et embelli à de nombreuses reprises, notamment lors des grands travaux du XVIIIe siècle entrepris par les La Rochefoucauld, l’ancienne place forte est devenue un lieu d’apparat.

Le domaine est aujourd’hui géré par un établissement public de coopération culturelle. Le potager, créé en 1697 et restitué en 2004 dans son tracé de 1741, couvre 3,8 hectares : le château le présente comme le plus grand potager d’Île-de-France après celui du Roi à Versailles.

Le site a aussi nourri les peintres. Au XVIIIe siècle, Hubert Robert exécute plusieurs vues de La Roche-Guyon ; Claude Monet, installé non loin à Vétheuil puis à Giverny, peint La Route de La Roche-Guyon en 1880 et Le Château de La Roche-Guyon en 1881 ; en 1909, Georges Braque déstructure le donjon pendant sa période cubiste.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on voit ce qu’aucune photographie au sol ne donne : la superposition. Le donjon tient le plateau, le château du XVIIIe siècle occupe le pied du coteau, et entre les deux il n’y a que la falaise, percée du souterrain.

La vue explique aussi le choix du site. Le méandre de la Seine se déploie au sud, le plateau du Vexin au nord, et le château se tient exactement sur la rupture de pente, c’est-à-dire sur la seule ligne d’où l’on surveille les deux.

Elle rend enfin lisible le village. Serré entre la falaise et le fleuve, il n’a pas eu d’autre choix que de s’étirer, ce qui explique qu’en 1944 l’occupation de quelques maisons ait suffi à tenir tout le bourg.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : site officiel du château de La Roche-Guyon pour les dimensions de la tour, l’escalier et le potager ; notice Mérimée PA00080181, base POP du ministère de la Culture ; Suger, Vie de Louis VI le Gros ; Jean Mesqui, travaux sur La Roche-Guyon et Guy Le Bouteillier, citant le Religieux de Saint-Denis ; notice de fouille publiée dans Archéologie médiévale, 1997 ; recensements de la population, base Cassini et Insee.

Questions fréquentes

Pourquoi un château creusé dans la falaise ?

Pour tenir un verrou. Après le traité de Saint-Clair-sur-Epte de 911, qui confie à Rollon la rive droite de l'Epte, la Roche-Guyon se retrouve en position stratégique entre Epte et Seine, et un premier château troglodytique y est édifié à la fin du XIe siècle pour défendre l'Île-de-France.

Que disait Suger de ce château ?

En 1144, l'abbé Suger le décrit comme un château d'un aspect effrayant, invisible à sa surface, creusé dans une roche élevée, dont le constructeur a formé sous terre une habitation d'une très vaste étendue.

Comment accède-t-on au donjon ?

Par un escalier creusé dans la roche, qui relie la tour au château troglodyte de la vallée. La montée est ouverte au public depuis 1996. Le nombre de marches varie beaucoup selon les sources, de soixante-douze à deux cent cinquante, et le château n'en publie aucun ; une notice de fouille publiée dans Archéologie médiévale date le souterrain des années 1200 environ.

Quelle est la hauteur du donjon ?

Le château donne une tour maîtresse cylindrique de 12,20 mètres de diamètre et 35 mètres de hauteur. En 1793, la duchesse d'Enville, emprisonnée, fut contrainte d'ordonner sa démolition, mais les ouvriers arrêtèrent rapidement le chantier, laissant la tour en l'état où on la voit aujourd'hui.

Le château a-t-il été pris pendant la guerre de Cent Ans ?

Oui, en 1419, après plusieurs mois de résistance. Selon le Religieux de Saint-Denis, cité par l'historien Jean Mesqui, la place ne fut réduite que sur le conseil de Guy Le Bouteillier, qui recommanda d'utiliser les caves-carrières voisines pour parvenir sous les murs et les ruiner par la mine. La châtelaine Perrette de La Rivière avait refusé l'offre qui lui était faite de conserver le château en épousant Le Bouteillier et en déshéritant les enfants de son premier mariage.

Pourquoi Rommel s'y est-il installé ?

Parce que le site était sûr et central pour la défense des côtes. Le château est occupé à partir de février 1944 par l'état-major du Generalfeldmarschall Erwin Rommel, alors responsable de la défense des côtes françaises face au débarquement annoncé, et des casemates sont aménagées dans la falaise.

Que peut-on visiter ?

Le château, géré par un établissement public de coopération culturelle, et son potager à la française. Créé en 1697, restitué en 2004 dans son tracé de 1741, il couvre 3,8 hectares, ce qui en fait, selon le château, le plus grand potager d'Île-de-France après celui du Roi à Versailles.
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