Un donjon que l’on gagne en passant sous la falaise : à La Roche-Guyon, la tour maîtresse est reliée au château par un escalier creusé dans le calcaire, ouvert à la montée depuis 1996.
Le château de La Roche-Guyon se dresse dans le Val-d’Oise, sur la rive droite de la Seine, aux portes de la Normandie. L’ancien château fort en ruine, dominé par son donjon au sommet du coteau, a reçu au XVIIIe siècle d’importants ajouts au pied de la pente, ainsi qu’un jardin et un potager à la française.
Un verrou posé par un traité
La position s’explique par une frontière. En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte confie à Rollon, premier duc de Normandie, la rive droite de l’Epte et les territoires jusqu’à la mer, tandis que la rive gauche reste au royaume de France.
L’Epte est alors fortifiée, et la Roche-Guyon, entre Epte et Seine, devient un site de défense stratégique. Un premier château troglodytique y est édifié à la fin du XIe siècle pour défendre le domaine royal.
La plus ancienne description connue est aussi la plus parlante. Dans sa Vie de Louis VI le Gros, rédigée vers 1144, l’abbé Suger évoque un château d’un aspect effrayant, invisible à sa surface parce que creusé dans une roche élevée, dont le constructeur a formé sous terre une habitation d’une très vaste étendue. Il en parle à propos de l’assassinat du seigneur du lieu, en mai 1109.
Invisible à sa surface, il est creusé dans une roche élevée, écrit Suger vers 1144.
Un péage sur la Seine
Le château doit beaucoup à un privilège. Philippe Auguste séjourne sur place en 1185 et, pour s’assurer la loyauté de son vassal Guy de La Roche, lui accorde le droit de lever un péage sur les bateaux naviguant sur la Seine et le droit de chasse exclusif sur les terres royales de la forêt d’Arthies.
Le péage n’est pas un cadeau sans contrepartie. Les notices locales rapportent qu’il obligeait la famille à garantir la navigabilité du fleuve : entretien des berges, dragage, puis halage des navires à partir de 1480. Un seigneur de bord de Seine est aussi, dans cette lecture, un gestionnaire d’infrastructure.
Le donjon circulaire est élevé à la fin du XIIe siècle, en surplomb de la Seine, et les sources ne s’accordent pas sur son commanditaire : le château l’attribue à une commande du roi Philippe Auguste en 1190, les notices locales aux seigneurs de La Roche. La tour est ceinte de deux chemises de défense concentriques qui grimpent sur la pente, et un éperon la protège sur son flanc nord, le plus exposé.
| Élément | Repère | Ce que cela change |
|---|---|---|
| premier château | troglodytique, fin du XIe siècle | une place creusée, pas bâtie |
| description de Suger | vers 1144 | le plus ancien témoignage écrit connu |
| tour maîtresse | 35 mètres de hauteur | 12,20 mètres de diamètre |
| escalier troglodyte | creusé dans la roche | ouvert à la montée depuis 1996 |
| prise par les Anglais | 1419 | les murs ruinés par la mine |
| démolition ordonnée | 1793 | arrêtée vite, la tour reste en l’état |
Une démolition interrompue en 1793
Le donjon a failli disparaître. En 1793, la duchesse d’Enville, emprisonnée, fut contrainte d’ordonner la démolition de ce symbole de l’Ancien Régime. Les ouvriers, lassés par l’ampleur du chantier, l’arrêtèrent rapidement, laissant la tour dans l’état où on la voit aujourd’hui.
Ce qui reste donne la mesure de l’ouvrage : une tour maîtresse cylindrique de 12,20 mètres de diamètre et 35 mètres de hauteur. Sa partie défensive était tournée vers le plateau du Vexin et la vallée de l’Epte, c’est-à-dire vers la frontière normande, aucun assaillant n’étant à craindre du côté de la Seine vu l’escarpement.
L’escalier reste l’élément le plus singulier. Creusé dans le versant du plateau calcaire, il relie la tour au château troglodyte de la vallée, et la montée en est ouverte au public depuis 1996. Son nombre de marches varie selon les publications, de soixante-douze à deux cent cinquante, sans que le château en donne un ; une notice de fouille parue dans Archéologie médiévale date la galerie des années 1200 environ et signale qu’elle a été murée en partie haute en 1776.
Un refus, puis la mine
L’épisode le plus marquant de son histoire militaire est un siège qui n’aboutit pas. En 1415, Guy VI de La Roche est tué à Azincourt. Sa veuve, Perrette de La Rivière, fille d’un premier chambellan de Charles V et de Charles VI, se range du côté des Armagnacs.
En 1419, Rouen tombe le 13 janvier, Vernon le 3 février, Mantes le 8. Un détachement conduit par le comte de Warwick se présente devant La Roche et se heurte à une résistance opiniâtre, qui tient plusieurs mois.
Henri V d’Angleterre, qui séjourne à Mantes, demande une entrevue à la châtelaine. L’offre qui lui est faite est de conserver son château en épousant Guy Le Bouteillier, à condition de déshériter les enfants de son premier mariage : c’est cette seconde clause qui emporte son refus. Selon le Religieux de Saint-Denis, cité par l’historien Jean Mesqui, la place ne fut réduite que sur le conseil de Le Bouteillier lui-même, qui recommanda d’utiliser les caves-carrières voisines pour parvenir sous les murs et les ruiner par la mine. L’opération réussit. Le Bouteillier reçoit la seigneurie, don confirmé le 20 mars 1420, et le château ne revient au fils de Perrette qu’en 1449.
Un état-major dans un village de cinq cents habitants : le château est occupé à partir de février 1944 par l’état-major du maréchal Erwin Rommel, chargé de la défense des côtes françaises. Le village comptait 523 habitants au recensement de 1936, et les notices locales évoquent plus d’un millier de soldats allemands sur place. Des maisons sont réquisitionnées, et des boves creusées au pied de la falaise abritent les munitions derrière des portes blindées.
De la place forte au décor
La trajectoire du lieu est celle d’un déclassement militaire réussi. Élargi et embelli à de nombreuses reprises, notamment lors des grands travaux du XVIIIe siècle entrepris par les La Rochefoucauld, l’ancienne place forte est devenue un lieu d’apparat.
Le domaine est aujourd’hui géré par un établissement public de coopération culturelle. Le potager, créé en 1697 et restitué en 2004 dans son tracé de 1741, couvre 3,8 hectares : le château le présente comme le plus grand potager d’Île-de-France après celui du Roi à Versailles.
Le site a aussi nourri les peintres. Au XVIIIe siècle, Hubert Robert exécute plusieurs vues de La Roche-Guyon ; Claude Monet, installé non loin à Vétheuil puis à Giverny, peint La Route de La Roche-Guyon en 1880 et Le Château de La Roche-Guyon en 1881 ; en 1909, Georges Braque déstructure le donjon pendant sa période cubiste.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on voit ce qu’aucune photographie au sol ne donne : la superposition. Le donjon tient le plateau, le château du XVIIIe siècle occupe le pied du coteau, et entre les deux il n’y a que la falaise, percée du souterrain.
La vue explique aussi le choix du site. Le méandre de la Seine se déploie au sud, le plateau du Vexin au nord, et le château se tient exactement sur la rupture de pente, c’est-à-dire sur la seule ligne d’où l’on surveille les deux.
Elle rend enfin lisible le village. Serré entre la falaise et le fleuve, il n’a pas eu d’autre choix que de s’étirer, ce qui explique qu’en 1944 l’occupation de quelques maisons ait suffi à tenir tout le bourg.
À voir autour
- Château-Gaillard : un siège de six mois et une fenêtre de latrines
- Rochemenier : un village troglodytique de 250 salles
- L’escalier du roi d’Aragon : 189 marches dans une falaise
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : site officiel du château de La Roche-Guyon pour les dimensions de la tour, l’escalier et le potager ; notice Mérimée PA00080181, base POP du ministère de la Culture ; Suger, Vie de Louis VI le Gros ; Jean Mesqui, travaux sur La Roche-Guyon et Guy Le Bouteillier, citant le Religieux de Saint-Denis ; notice de fouille publiée dans Archéologie médiévale, 1997 ; recensements de la population, base Cassini et Insee.

