Cent quatre-vingt-neuf marches taillées à la main dans la paroi, à pic au-dessus de la mer. La légende veut que l’escalier du roi d’Aragon ait été creusé en une seule nuit par les troupes d’Alphonse V, pendant le siège de Bonifacio de 1420. L’explication la plus probable est moins héroïque : des moines franciscains l’auraient creusé sur une longue durée pour atteindre une source, au pied de la falaise.
Bonifacio, en Corse-du-Sud, est la commune la plus méridionale de France métropolitaine. Au sud, les bouches de Bonifacio séparent la Corse de la Sardaigne. La ville comporte un port et une citadelle, celle-ci établie sur un cap dominant la mer, long de 1 600 mètres et large de 100.
Une veine de calcaire dans une île de granite
La singularité de Bonifacio est d’abord géologique, et elle est étudiée depuis longtemps : dès 1833, les terrains néogènes du site sont signalés par J. Reynaud dans les Mémoires de la Société géologique de France, puis l’îlot néogène est décrit en détail par Pérou en 1886.
Ces sédiments forment à l’extrémité sud de la Corse un plateau élevé entre 60 et 80 mètres, d’une superficie de 60 km2, reposant en plein sol granitique. Le calcaire est une roche assez rare dans l’île, dont le sous-sol est plutôt granitique, et c’est dans cette veine que la citadelle a été bâtie. La falaise que domine le phare de Capo Pertusato est essentiellement constituée de molasses graveleuses.
La mer travaille ce bloc par le bas. Elle l’a fortement rongé et miné à la base, et une description publiée en 1917 dans le Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse note que les constructions élevées au bord des falaises donnent l’impression d’une chute prochaine, bien qu’un tel état de choses dure depuis des siècles et ne trouble en rien la quiétude des habitants.
La surface du plateau est découpée par des fentes et de petites vallées qui la transforment en une table mamelonnée, avec des monticules s’élevant jusqu’à 80 mètres d’altitude. L’arrière-pays, le Piali, autrefois d’importantes terres agricoles, est connu pour ses baracun, des constructions en pierres sèches apparentées aux bories provençales.
Les constructions élevées au bord des falaises donnent l’impression d’une chute prochaine, bien qu’un tel état de choses dure depuis des siècles.
Géologie de la Corse, 1917
Un port que Pise et Gênes se sont disputé
L’origine de la ville actuelle n’est pas connue avec précision, mais sa refondation est située entre 828 et 833 par Boniface II de Toscane, qui lui donna son nom. L’histoire attestée de Bonifacio remonte à 1195.
La ville est ensuite colonisée par les Génois, qui lui imposent d’importantes modifications militaires structurelles et créent la citadelle actuelle. Comme tous les ports de commerce, son histoire est mouvementée, notamment par le conflit entre Pise et Gênes, ces deux républiques se disputant avec acharnement une citadelle qui était à la fois un maillon stratégique et un complexe portuaire sans égal en Corse. Pise fut d’abord maîtresse des lieux, jusqu’à la fin du XIIe siècle.
Le siège de 1420 est resté dans les mémoires parce qu’il a échoué. Le roi Alphonse V d’Aragon a maintenu le blocus pendant cinq mois avant de baisser les armes devant une cité jugée intouchable. C’est de cet épisode que la légende de l’escalier est née.
| Élément | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Position | commune la plus méridionale de France métropolitaine | les bouches de Bonifacio face à la Sardaigne |
| Plateau calcaire | 60 à 80 m de haut, 60 km2 | une exception dans une île granitique |
| Cap de la citadelle | 1 600 m de long, 100 m de large | une ville haute étirée au-dessus du vide |
| Escalier du roi d’Aragon | 189 marches | taillées directement dans le calcaire |
| Siège de 1420 | cinq mois | Alphonse V d’Aragon renonce |
| Peste de 1528 | plus de 4 300 morts | sur environ 5 000 habitants |
Ce qui a vraiment failli tuer la ville
Bonifacio a subi de multiples attaques au cours des siècles, mais la plus terrible n’a pas été militaire. En 1528, la peste fit plus de 4 300 morts dans une cité qui comptait alors environ 5 000 habitants. Les murailles imprenables se révélèrent inutiles face à ce fléau, et la chapelle Saint-Roch, à l’entrée de la ville, en reste le témoin.
La menace venait aussi de la mer. En juin 1588, une flotte barbaresque de onze galiotes commandées par Hassan Pacha détruit un hameau de la côte corse et enlève une quarantaine d’habitants, qui seront vendus comme esclaves à Alger. Les archives municipales gardent trace de la vie quotidienne face à ces risques : en 1645, le commissaire Jean-Baptiste Doria fait construire deux fosses servant de silos à grains, l’une place Lomenilla pour les habitants, l’autre pour la garnison.
L’histoire militaire du lieu ne s’est achevée qu’au XXe siècle. Le 2e régiment étranger d’infanterie arrive d’Algérie en 1962 et s’installe à Bonifacio, avant le départ de la Légion étrangère pour Nîmes en 1983.
Ce que la vue d’ensemble montre
C’est le site français où la vue aérienne change le plus la lecture. D’en haut, la ville haute apparaît pour ce qu’elle est : une bande de constructions longue de 1 600 mètres et large d’une centaine, posée sur la lèvre d’une falaise blanche, avec la mer d’un côté et le goulet du port de l’autre.
La vue montre aussi le déchaussement. Le calcaire est creusé en surplomb à la base, si bien que certaines maisons semblent en porte-à-faux au-dessus du vide. Ce n’est pas une illusion de photographe, c’est le mécanisme décrit par les géologues dès la fin du XIXe siècle, qui expliquait déjà que l’érosion avait par endroits emporté les premières assises jusqu’au substratum de granite.
Enfin, la vue d’ensemble donne son sens à l’escalier. Il ne mène ni à une plage ni à un point de débarquement commode, mais à une grotte au pied de la paroi, celle de la source Saint-Barthélemy. Pour une ville haute construite sur un plateau calcaire, l’accès à l’eau valait tous les efforts, et c’est une explication plus solide que le siège d’une nuit. Le même principe d’érosion différentielle façonne, sur le continent, les Orgues d’Ille-sur-Têt.
À voir autour
- Les Orgues d’Ille-sur-Têt : des colonnes de sédiments tenues par une coiffe de galets
- La dune du Pilat : un autre relief que l’on ne comprend qu’en hauteur
- Le phare de Cordouan : bâtir face à la mer, et tenir
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice de Bonifacio, Wikipédia en français ; Géologie de la Corse, Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse, 1917.
