Le 25 novembre 2021, un rocher de 150 tonnes s’est décroché d’une falaise des calanques de Piana et a fissuré la route. Personne n’a été blessé, mais le risque d’une nouvelle chute n’est pas écarté. C’est le fonctionnement normal de ce paysage : un chaînon de granit qui s’effrite au-dessus de la mer.
Les calanques de Piana, calanche di Piana en corse, se trouvent sur la côte ouest de la Corse, à mi-chemin entre Ajaccio et Calvi, sur la route du bord de mer. Elles sont inscrites au patrimoine mondial depuis mars 1983, avec le golfe de Porto, celui de Girolata et la réserve naturelle de Scandola.
Un V de granit pointé vers la mer
La première chose à corriger est le nom. La traduction de calanche en calanques est malheureuse, car il n’y a pas d’analogie entre le relief de Piana et celui des calanques de Marseille : l’emploi du vocable corse est préférable. Il ne s’agit pas de criques encaissées dans du calcaire, mais d’un massif de roches plutoniques.
Ces roches font partie de l’ensemble appelé Corse cristalline, à roches magmatiques, qui occupe l’ouest de l’île, au-delà de la ligne partant de Calvi pour rejoindre Solenzara. C’est cette nature granitique qui donne aux parois leur teinte rose et leurs formes arrondies, dues à une érosion qui attaque la roche par le dessus.
Le relief, lui, se résume à une figure. Les calanques forment un petit chaînon montagneux en forme de V pointé vers la droite aux Roches Bleues, qui démarre au nord au-dessus de l’anse de Dardo, sur la rive sud du golfe de Porto, et se termine au sud au pont de Cavallaghju. Le point culminant s’établit à 698 mètres, et au milieu se trouve un rocher dominé par le Capu Ghineparu, à 515 mètres.
L’eau a son rôle. Les calanques sont parcourues par le ruisseau de Dardo, qui naît sous le Capu di u Vitullu, à 1 311 mètres. Ses eaux étaient autrefois utilisées pour actionner un moulin, au lieu-dit U Mulinu, en aval du pont de Cavallaghju.
Les calanches de Piana sont une des merveilles de la Corse.
Guy de Maupassant, Le Gaulois, 5 octobre 1880
Ce qu’en disaient les voyageurs du XIXe siècle
Le site a été décrit par des visiteurs dont les textes restent les meilleures introductions. Guy de Maupassant traverse les calanches à la nuit tombante, après avoir visité le couvent Saint-Dominique de Corbara, et publie son récit dans Le Gaulois du 5 octobre 1880. Il décrit des rochers de granit rose hauts de quatre cents mètres, rongés par le temps, et y voit des silhouettes : deux moines debout, un évêque assis, un lion accroupi au bord de la route.
Le prince Roland Bonaparte, dans ses Excursions en Corse publiées en 1891, insiste sur un autre contraste, celui des couleurs : les rochers noirs alternent avec les granits rouges et donnent un cachet particulier à toute la région. Il décrit le maquis comme des cascades de verdure se précipitant dans le golfe, formé de chênes verts, de genévriers, d’arbousiers, de lentisques, de bruyères, de myrtes et de buis.
Son observation la plus utile porte sur la route. Elle s’accroche pour ainsi dire aux parois des rochers, écrit-il, et de grands murs de soutènement ou des ponts la conduisent aux étroites échancrures taillées dans la roche, qui font communiquer toutes ces vallées tombant dans la mer au milieu d’éboulements de pierres. L’éboulement de 2021 n’est donc pas une nouveauté : c’est la condition même de cette route.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Point culminant | 698 mètres | au-dessus de la mer, en quelques kilomètres |
| Rocher central | Capu Ghineparu, 515 mètres | au milieu du V formé par le chaînon |
| Source du ruisseau de Dardo | sous le Capu di u Vitullu, 1 311 m | ses eaux actionnaient un moulin |
| Éboulement de 2021 | un rocher de 150 tonnes | une route fissurée, aucune victime |
| Accès à la mer depuis la route | aucun | le massif tombe directement dans l’eau |
| Protections | patrimoine mondial depuis mars 1983 | ZNIEFF de type I sur 731 hectares |
Trois sentiers, et un chemin muletier
Puisque l’on ne peut pas descendre à la mer, on marche en hauteur. Le sentier bas part de l’épingle à cheveux de la route D 81, au lieu-dit la Tête du Chien, et mène au rocher dit Château Fort, à 332 mètres : une longue descente sinueuse vers le bord des falaises qui surplombent le golfe de Porto, au milieu d’un chaos de pierres. Les randonneurs en ont décoré la fin de cairns, certains posés sur des rochers dont l’accès demande de l’escalade.
Le sentier haut démarre à moins de deux cents mètres à l’ouest de la Tête du Chien et rejoint au sud la D 81 entre le pont de Cavallaghju et le pont de Mezzanu, en passant par les Roches Bleues et le point culminant des calanques.
Le troisième itinéraire est le plus intéressant au regard du patrimoine. L’ancien sentier de Piana à Ota part de l’oratoire Santa Maria, au milieu de la traversée des calanques : c’est un chemin muletier ancestral, soutenu par des murs en pierre sèche d’une hauteur atteignant parfois plusieurs mètres, et bien pavé de pierres. Après une forte montée en escaliers et en zigzag, la vue au col est panoramique sur le golfe de Porto, la pointe de Scandola et le village de Piana.
Dans les trois cas, comptez une heure à l’aller et prévoyez des chaussures de marche : la présence constante de pierres au sol est la règle sur ces pentes.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la structure en V devient évidente, et avec elle la raison pour laquelle il n’y a pas d’accès à la mer. Le chaînon ne descend pas en pente douce vers le rivage : il tombe, entaillé de ravins étroits qui mènent directement à l’eau au milieu des éboulis. La route n’a pu passer qu’en s’accrochant à mi-hauteur.
La vue aérienne montre aussi la double couverture du sol. Sous les aiguilles dénudées, le maquis forme une masse continue de chênes verts et d’arbustes méditerranéens, et c’est cette chênaie verte qui justifie, avec les calanques elles-mêmes, le classement du site en zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique depuis 1985, sur 731 hectares.
Elle rend enfin visible le mécanisme. Le granit ne se creuse pas comme le calcaire, il se desquame : les blocs se détachent par plaques le long de diaclases, et s’empilent en chaos. C’est le même processus qu’au chaos de Huelgoat, en Bretagne, à cette différence près qu’ici le chaos s’achève dans la Méditerranée. À l’autre bout de l’île, Bonifacio montre ce que donne le même affrontement entre la mer et une roche, cette fois calcaire.
À voir autour
- Bonifacio : 189 marches taillées dans la falaise, à l’autre bout de la Corse
- Le chaos de Huelgoat : le granit breton et sa roche tremblante
- Les Orgues d’Ille-sur-Têt : l’érosion dans des sables, et non dans du granit
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice des calanques de Piana, Wikipédia en français ; Guy de Maupassant, Le Gaulois, 5 octobre 1880 ; Roland Bonaparte, Excursions en Corse, 1891.
