Dans une vallée du Finistère, des blocs de granit gros comme des maisons s’entassent sur des centaines de mètres, au point de recouvrir entièrement la rivière par endroits. Le chaos de Huelgoat n’a rien d’un accident : c’est de la géologie lente, et il a bien failli finir en pavés.
Le massif granitique de Huelgoat se situe au nord-ouest du bassin de Châteaulin, dans les monts d’Arrée. La rivière qui le traverse porte un nom qui dit l’histoire économique du lieu : la rivière d’Argent.
Comment fabrique-t-on un chaos
Le mécanisme est en deux temps. D’abord, les couches sédimentaires qui recouvraient le granit à l’ère secondaire puis tertiaire ont été érodées. Le granit s’est ainsi rapproché de la surface, et il a subi des pressions bien moindres qu’en profondeur.
Libérée de cette pression, la roche se dilate et se fracture selon des plans réguliers, en gros parallélépipèdes. L’érosion fait le reste : elle creuse les fractures, arrondit les angles, emporte les éléments fins, et laisse en place des blocs isolés qui finissent par s’empiler dans la vallée.
Libérée de cette pression, la roche se dilate et se fracture selon des plans réguliers.
Le résultat est un paysage de boules et de dalles où l’eau disparaît sous les rochers pour ressortir plus loin, et où le sentier se faufile entre des masses de plusieurs centaines de tonnes.
Sauvé par les habitants en 1895
Ce paysage a bien failli disparaître. Au XIXe siècle, les tailleurs de pierre exploitent le chaos de la vallée : un bloc de granit sain est une ressource, et la région manque de tout sauf de pierre.
Les dégâts sont réels. Le rocher de Saint-Guinec a été rayé des cartes par les carriers dans les années d’après-guerre, et la Roche tremblante elle-même a failli disparaître : elle conserve la trace d’une amorce de découpage. L’exploitation du granit, engagée dès le XVe siècle, s’intensifie dans la seconde moitié du XIXe et la première moitié du XXe.
La réaction vient d’abord des habitants et de quelques écrivains, dont Anatole Le Braz et Victor Segalen, qui s’indignent publiquement. Le 1er décembre 1893, le conseil municipal décide d’acheter un lot de rochers pour les conserver comme curiosités. Le classement du site, en 1907, met définitivement fin au travail des carriers.
Un témoignage du XIXe siècle donne le ton de ce que le lieu inspirait : « On ne parle pas de Huelgoat sans parler de ses rochers. Il y en a de toutes les tailles, de toutes les formes, dans la forêt, dans les champs, dans les rivières, sur les hauteurs, dans la vallée, isolés ou par tas. »
| Repère | Fait | Ce que ça change pour la visite |
|---|---|---|
| Nature de la roche | granit fracturé par décompression | les blocs sont anguleux à l’origine, arrondis par l’érosion |
| Sauvegarde | à partir de 1895 | obtenue par la pression des habitants |
| Roche tremblante | bloc en équilibre | elle bascule si l’on pousse au bon endroit |
| Camp d’Artus | oppidum gaulois | probablement le camp principal des Osismes |
| Mines de plomb argentifère | exploitées dès l’âge du bronze | l’origine du nom de la rivière d’Argent |
| Minéraux décrits ici en premier | plumbogummite en 1779, laumontite en 1785 | un site de référence pour la minéralogie |
Des rochers qui portent tous un nom
Dans ce genre de paysage, chaque bloc finit par avoir une identité. Le site en aligne une série : la Roche tremblante, une masse de 137 tonnes qui vacille si l’on pousse au bon endroit, parce que son point de contact est très bas ; le ménage de la Vierge ; la grotte du Diable, qui servit de cache à la bandit Marion du Faouët ; la mare aux Sangliers ; la grotte d’Artus ; le gouffre ; la mare aux Fées.
Ces noms ne sont pas de la décoration touristique : ils traduisent une familiarité ancienne avec un décor que l’on traversait pour aller travailler, et dans lequel il fallait bien se repérer.
Le lac du Huelgoat, quinze hectares, n’est pas naturel non plus. Il a été créé dès le XVIe siècle comme retenue d’eau pour les besoins de la mine voisine, par un ingénieur venu de Saxe, et sa digue a été renforcée entre 1720 et 1724.
Le camp d’Artus et la tentation arthurienne
À proximité se trouve un oppidum connu sous le nom de camp d’Artus. Le nom appelle évidemment le roi Arthur, et la forêt de Huelgoat a été largement associée à la matière de Bretagne par la littérature.
Ce que l’archéologie établit est plus sobre et plus intéressant. Le site a probablement été le camp principal des Osismes, peuple gaulois de l’ouest de l’Armorique, ligué avec les Vénètes, les Coriosolites, les Namnètes, les Riedones et d’autres face à l’invasion romaine. Il a pu servir pendant cette campagne, entre 56 et 51 avant notre ère.
Il faut préciser que très peu de fouilles ont été menées à Huelgoat, ce qui laisse de larges zones d’ombre sur le passé ancien de la commune. L’absence de preuves n’est pas une preuve d’absence, mais elle invite à distinguer ce que l’on sait de ce que l’on raconte, comme pour Brocéliande.
Une vallée qui a nourri la minéralogie
Le sous-sol a fait vivre la région bien avant le tourisme. Les mines de plomb argentifère de Huelgoat, Locmaria-Berrien et Poullaouen ont été exploitées probablement dès l’âge du bronze, puis par les Romains, et surtout à partir du XVe siècle.
Cette activité a fait du secteur un véritable musée minéralogique. Deux minéraux y ont été décrits pour la première fois au monde : la plumbogummite en 1779 et la laumontite en 1785. De la pyromorphite y est également signalée.
C’est ce croisement qui rend le site singulier : une curiosité géologique, un gisement métallique, un oppidum et une forêt à légendes, le tout dans quelques kilomètres carrés.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le chaos disparaît sous les arbres : c’est une vallée boisée comme une autre. Le relief, lui, reste lisible, avec cette entaille étroite où coule la rivière d’Argent, encadrée par les hauteurs des monts d’Arrée.
C’est justement pour cela que le site se visite à pied et non depuis un belvédère. La forêt cache l’essentiel, et il faut descendre dans la vallée pour comprendre l’échelle des blocs, ce qui est rare dans un paysage français où la plupart des curiosités se donnent à voir de loin.
La comparaison avec le cirque de Navacelles est éclairante : là-bas, la vue aérienne explique tout d’un coup ; ici, elle ne montre rien, et c’est le sol qui parle.
À voir autour
- La forêt de Brocéliande : l’autre forêt bretonne chargée de récits
- La ville d’Ys : la légende bretonne la plus célèbre, et ses sources
- Les alignements de Carnac : la pierre bretonne, dressée par les hommes cette fois
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notices de Huelgoat et du chaos granitique, Wikipédia en français.
