La plus ancienne trace écrite date de 1480 : ce que l’on sait vraiment de la ville d’Ys

La baie de Douarnenez, où la tradition situe la ville engloutie d'Ys
La baie de Douarnenez (Finistère). Photo : Rivière, Henri (1864-1951). Graveur, Public domain, via Wikimedia Commons.

Une ville protégée de la mer par des vannes, une princesse qui les ouvre, un roi qui s’enfuit à cheval : la légende d’Ys est l’un des récits bretons les plus connus. Sa plus ancienne trace écrite ne date pourtant que de 1480, et une bonne part de ce que l’on en raconte aujourd’hui a été ajoutée au XIXe siècle.

Ys, ou Is, parfois appelée Kêr Is, aurait été engloutie par l’océan. La tradition bretonne en fait la capitale cornouaillaise du roi Gradlon, bâtie dans la baie de Douarnenez ou au large de celle-ci. Le nom, en breton, signifie littéralement ville basse, ou ville en dessous, dans le sens de sous la mer.

Ce que dit la plus ancienne version

La première mention connue se trouve dans les Chronicques et Ystoires des Bretons de l’historien breton Pierre Le Baud, manuscrit achevé en 1480. Le récit y est déjà chrétien : la cité est submergée à cause des péchés de ses habitants, et le saint qui intervient est Corentin, consacré évêque par saint Martin.

Le texte est bref. Selon Le Baud, « le roi Gradlon en réchappa miraculeusement », et les vestiges visibles sur la rive furent nommés Ys. En 1583, le juriste et historien Bertrand d’Argentré signale à son tour cette croyance en une ville engloutie, tout en précisant qu’il n’existe aucun témoin du fait.

Le texte est bref, et il est déjà chrétien.

Autrement dit, la source la plus ancienne ne décrit pas un événement : elle atteste qu’au XVe siècle, une tradition existait déjà, et qu’elle avait été reprise par l’Église pour servir un propos moral.

Le noyau celtique sous la couche chrétienne

Les spécialistes rattachent Ys à deux ensembles de mythes. D’un côté, celui des villes englouties par submersion, que l’on retrouve dans tout le domaine celtique. De l’autre, celui des femmes de l’Autre Monde, particulièrement présent dans les traditions irlandaise et galloise.

Le personnage de Dahut, fille du roi, appartient à ce second ensemble. Dans les versions les plus répandues, c’est elle qui ouvre les vannes qui protégeaient la ville des flots, après avoir été séduite ou trompée. La christianisation a transformé ce personnage de l’Autre Monde en figure du péché.

Le déplacement est lisible d’une version à l’autre. Chez Émile Souvestre, au XIXe siècle, ce n’est plus Dahut qui ouvre les vannes mais le Diable, qui a volé les clés d’argent gardées par Gradlon. Souvestre situe d’ailleurs Ys au large de Quimper, et non de Douarnenez, et il est connu pour avoir largement arrangé les récits qu’il rapportait.

ÉlémentOrigineCe que ça change pour le lecteur
Mention écrite la plus anciennePierre Le Baud, 1480la légende est attestée, l’événement ne l’est pas
Christianisation du récitdès le XVe sièclela submersion devient un châtiment des péchés
Localisation en baie de Douarneneztradition bretonned’autres versions la placent au large de Quimper
Malgven et le cheval Morvarc’hinventions littéraires du XIXe sièclepourtant la version la plus racontée aujourd’hui
Étymologie de Paris par Ysfausse étymologie ancienneaucune base linguistique, grande longévité
Preuves archéologiquesaucunele récit se lit comme un mythe, pas comme une chronique
Ce que l’on peut dater, et ce qui a été ajouté après coup.

La version que tout le monde connaît date d’hier

C’est le point le plus intéressant pour qui s’intéresse aux légendes. D’après les celtisants Françoise Le Roux et Christian-Joseph Guyonvarc’h, le personnage de Malgven, reine du Nord et mère de Dahut, ainsi que le cheval Morvarc’h, ne sont que des inventions littéraires du XIXe siècle.

Or c’est précisément cette version, popularisée notamment par Émile Souvestre et Auguste Brizeux, puis reprise au XXe siècle par des auteurs comme Jean Markale et Michel Le Bris, qui est racontée depuis comme la version canonique de la légende.

On assiste donc à une inversion : le récit le plus diffusé est le plus récent, et les éléments tenus pour les plus authentiquement celtiques sont souvent ceux qu’un écrivain du XIXe siècle a ajoutés. Le même phénomène s’observe à la roche de Solutré, où la chasse à l’abîme vient d’un roman.

Pourquoi cette légende a tant voyagé

Ys est devenue l’un des récits bretons les plus populaires, et les plus connus hors de Bretagne. Plusieurs raisons se cumulent : un décor maritime immédiatement lisible, une faute et un châtiment, une princesse, et une fin spectaculaire.

S’y ajoute une curiosité linguistique qui a beaucoup fait pour sa diffusion. Une fausse étymologie, attestée dès la première mention de la légende, traduit le nom de Paris par « pareil à Ys », comme si la capitale française avait été bâtie à l’image de la cité engloutie. L’explication ne tient pas une seconde devant la linguistique, mais elle a traversé cinq siècles et court encore dans la tradition populaire.

La localisation elle-même varie selon les auteurs, ce qui est le signe d’un récit vivant plutôt que d’un souvenir précis. Certains éléments s’attachent d’ailleurs plutôt à Quimper, où Gradlon se serait réfugié pour en faire sa nouvelle capitale.

Ce que la baie montre, et ce qu’elle ne montre pas

La baie de Douarnenez est un vaste plan d’eau abrité, bordé de falaises et de plages, où la marée découvre de larges estrans. C’est un paysage qui invite au récit d’engloutissement : à marée basse, la mer rend des surfaces entières, à marée haute elle les reprend.

Le récit lui-même tient en peu d’éléments : des vannes qui protègent la ville des flots, quelqu’un qui les ouvre, et un roi qui doit choisir. Tout le reste, les motivations, les personnages secondaires, la fuite à cheval, varie d’une version à l’autre.

Des explications naturelles ont été avancées pour la légende, du raz-de-marée à la tempête, sans qu’aucune ne soit établie. Il faut rappeler que le niveau de la mer a effectivement monté depuis l’Antiquité sur cette côte, et que des sites habités anciens se trouvent aujourd’hui sous l’eau, ce qui a pu nourrir une mémoire diffuse.

À Quimper, une statue équestre du roi Gradlon se dresse toujours entre les deux flèches de la cathédrale Saint-Corentin. C’est le seul endroit où la légende a laissé une trace matérielle : non pas une ruine engloutie, mais un monument élevé au personnage.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice de la ville d’Ys, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

La ville d'Ys a-t-elle existé ?

Aucune preuve archéologique ne l'atteste. Le nom breton Kêr-Is signifie littéralement ville basse ou ville en dessous, ce qui a pu nourrir le récit autant que le décrire.

Quelle est la plus ancienne source ?

Les Chronicques et Ystoires des Bretons de Pierre Le Baud, manuscrit achevé en 1480. Le mythe y est déjà christianisé : la ville est engloutie à cause des péchés de ses habitants, et le roi Gradlon en réchappe miraculeusement.

Qui est Dahut ?

La fille du roi Gradlon, personnage central du récit, rattaché au thème celtique de la femme de l'Autre Monde. Selon les versions, c'est elle ou le Diable qui ouvre les vannes protégeant la ville.

Qu'est-ce qui a été inventé au XIXe siècle ?

Selon les celtisants Françoise Le Roux et Christian-Joseph Guyonvarc'h, le personnage de Malgven, reine du Nord et mère de Dahut, ainsi que le cheval Morvarc'h, sont des inventions littéraires, pourtant devenues la version de référence depuis le milieu du XXe siècle.

Pourquoi dit-on que Paris vient d'Ys ?

C'est une fausse étymologie, attestée dès la première mention de la légende, qui traduit Paris par « pareil à Ys ». Elle n'a aucun fondement linguistique, mais une longévité remarquable.
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